Series II Band 1 · No. 134.

LEIBNIZ AN HERZOG JOHANN FRIEDRICH VON HANNOVER

[Anfang 1677.] [112.187a.]

Latin

[L1, gestr. Teilkonzept] Le Sieur van der Burg Hollandois ayant changé de religion à Florence, écrivit une lettre à M. Spinosa pour justifier ce qu'il avoit fait, et pour le soliciter d'en faire autant. Comme je ne l'ay pas veue, je n'en sçay que dire: il semble pourtant que ses raisons n'estoient pas des plus convainquantes. Neantmoins, pour dire mon sentiment avec franchise, les réponses et les objections de M. Spinosa ne me contentent pas non plus, quoqu'il s'explique avec beaucoup de netteté.

Je passe la preface de la réponse et j'approuve qu'il ne s'attache pas aux reproches ou avantages personels: car il y a de part et d'autre des mechans, et des vrais devots; des stupides et des habiles gens.

Il est vray que la justice et la charité sont les veritables marques de l'operation du S. Esprit, mais je croy que ceux que Dieu a doués de cette grace ne mépriseront pas pour cela les commandemens particuliers de Dieu, les sacremens, ny autres ceremonies et loix positives divines et humaines. Ils n'accorderont pas pour cela à Mons. Spinosa, que tout ce que la raison ne dicte pas, doit passer pour superstition (Superfluum, dit il, et consequenter ex sola superstitione institutum). Il n'est pas tousjours à nous de juger de ce qui est superflu.

[L2 ]

Monseigneur

Voicy une lettre de M. Spinosa, dont j'ay parlé à V.A. Sme, dans la quelle il répond à une autre lettre de Mons. van der Burg Hollandois, le quel ayant changé de religion à Florence avoit voulu justifier ce qu'il avoit fait, et le soliciter d'en faire autant. Comme je n'ay pas veu celle du Sr van der Burg: je n'en sçay que dire; il semble pourtant que ses raisons n'estoient pas des plus convainquantes. Neantmoins pour dire mon sentiment avec franchise, les reponses et les objections de Spinosa, ne me contentent pas non plus: quoyqu'il s'explique avec beaucoup de netteté.

Je passe la preface de cette reponse et j'approuve fort la profession qu'il fait de ne se pas attacher aux reproches ou avantages personels (a) (b), Diese Buchstaben verweisen auf Stellen des beigefügten Briefes von Spinoza an Albert van der Burg. car il y a de part et d'autre des vrays devots et des mechans; des habiles gens et des stupides. Il est vray que (c) la justice et la charité sont les veritables marques (d) de l'operation du S. Esprit, mais je croy que ceux que Dieu a doués de cette grace, ne mepriseront pas pour cela, les commandemens particuliers de Dieu, les sacremens ny autres ceremonies et loix positives divines et humaines. Il[s] n'accorderont pas incontinent pour cela à Mons. Spinosa, que tout ce que la raison ne dicte pas, doit passer pour superstition. [(e)] (Superfluum, dit il et consequenter ex sola superstitione institutum). Il n'est pas tousjours à nous de juger de ce qui est superflu ou necessaire. Nous n'entendons pas toute la conduite de l'univers. Dieu peut avoir des raisons à nous inconnues; et je ne voye rien qui l'empeche de faire naistre dans le monde une espece de Republique dont il soit le chef, pourveue de certains commandemens ou loix positives, outre celles de la justice et de la charité, que la raison naturelle dicte. Je ne sçay pas même si cela n'est pas conforme à la beauté des choses, et à l'ordre de la providence. Du moins n'y voy je rien de contraire à la raison. C'est pour quoy ceux même qui ont de la charité et de la justice sont obligez, à proportion de leur loisir, et de leur talens de s'informer s'il y a quelque chose de vray et de solide dans ces revelations ou religions qui font tant de bruit dans le monde, puisque ces mêmes revelations asseurent que Dieu ne refuse pas sa grace à ceux qui font leur possible de leur costé. Aussi est ce bien raisonnable.

Voicy ce qu'il m'a paru necessaire de dire à l'egard de l'opinion de ceux qui reduisent la religion à la seule morale et qui disent qu'il ne faut pas se mettre en peine de toutes ces revelations pretendues, ce qui est ce me semble le fondement de la lettre de M. Spinosa. Au lieu qu'il semble à moy qu'il est un peu plus important de s'informer de la verité des revelations et apparitions, et de sçavoir s'il y a quelque puissance superieure pourveue d'entendement et de volonté, qui se mêle de nos affaires, que de sçavoir, s'il y a un vuuide, ou s'il y a plus tost une matiere etherienne qui remplit l'espace dont on a tiré l'air.

Je passe outre, le Sr van de Burg avoit témoigné quelque compassion de ce que Spinosa, disoit il, se laisse mener par le prince des malheureux esprits [(f)]. Spinosa là dessus le raille en passant, et luy objecte, que ce Dieu est donc bien foible, qui souffre tout le tort que luy fait son ennemi, et qui punit plus tost ceux qui ont esté trompés que le trompeur. Mais je ne m'y arreste pas, parce qu'il me semble que les reponses ordinaires des Chrestiens à ces sortes d'objections ne sont pas absurdes.

Je ne veux pas rapporter non plus ce qu'il dit des insolences que les soldats Huguenots [avoient] exercées à la prise de Thienen, parce que cela est un peu rude; outre qu'on sçait bien que Dieu n'est pas dishonnoré, par les hommes qui méprisent ce qu'il y a de plus sacré, et que la divinité n'est pas l'objet d'une manducation orale.

Ce qu'il dit de la certitude de la philosophie et des demonstrations est bon et incontestable: et j'avoue, que ceux qui nous demandent tousjours: d'où sçavez vous que vous ne vous trompez pas; puisque tant d'autres sont dans des sentimens differens, se mocquent de nous, ou d'eux mêmes. Car c'est la même chose, que si on repondoit à mon argument: d'où sçavez vous que vostre conclusion est vraye, sans vouloir examiner mes premisses. Ces sont ordinairement des gens, qui se sont plus tost servi de leur imagination que de leur raison; et qui n'ont jamais rien compris par demonstration, mais seulement par experience, ou opinion. C'est pourquoy ils ne sçauroient comprendre que d'autres puissent estre plus asseurez qu'eux. Mais il n'y a point d'autre moyen de les guerir, que de les renvoyer à Euclide ou Archimede, à fin d'apprendre que la source de la certitude de la geometrie n'est pas dans les figures, mais dans les idées abstraites des choses incorporelles: et que par consequent il y a de la certitude dans des matieres même où les figures n'ont pas lieu. Mais j'avoue que c'est surdis fabulam narrare ou entretenir un aveugle de la beauté de la lumiere, que de parler de cela à des gens qui n'ont pas medité, et qui ne connoissent pas la force de la verité comme sont d'ordinaire ceux qui font ces sortes d'objections et de demandes generales.

Le parallele qu'il fait entre les avantages pretendus de l'Eglise Judaique et de la Romaine, merite qu'on y fasse reflexion: j'avoue neantmoins qu'il y a de la difference en ce même dont il est question. Car l'Eglise Judaique ne se vante pas même d'avoir la promesse de l'infallibilité, au contraire leur propheties s'accordent avec les nostres. Car il leur a esté predit, qu'ils seroient dispersés et pour ainsi dire disgraciés, et s'il leur a esté predit aussi qu'ils seront un jour reunis, nous ne nous y opposons pas, puisque ce sera (selon ceux d'entre nous, qui le croyent) par leur conversion à la foy de ce Messie, que nous croyons estre venu il y a long temps suivant leur propre[s] propheties. Et comme cette conservation, succession, perseverance des Juifs semble rendre témoignage à nos sentimens; je ne voy pas qu'on les puisse opposer à l'eglise Romaine.

Cependant j'avoue que l'Eglise Judaique a cela de considerable, que les Chrestiens et les Mahometans sont obligés d'avouer que l'Eglise Judaique a esté un jour la veritable; et qu'ils sont obligé[s] de rendre raison de leur separation. Aussi bien que j'avoue que les protestans ou reformés sont obligés de rendre raison de leur separation d'avec l'Eglise Romaine: et c'est aussi ce qu'ils ont pretendu de faire, ou disent d'avoir fait il y a long temps.

Au reste quoyqu'on puisse dire de notis Ecclesiae, j'avoue que ce ne sont que des raisons vraysemblables, qu'on ne doit pas opposer à des demonstrations. C'est pourquoy s'il y a des demonstrations contraires, il faut se rendre à leur clarté. Mais tandis qu'on n'en voit on se rendra à ce qui paroist le plus raisonnable.

Je n'ay rien à dire à tout le reste, jusqu'à l'endroit où il parle de ce fondement pris du Traité Theologico-politique: que l'ecriture est l'interprete de l'ecriture: c'est à dire que ny l'eglise, ny la raison n'est pas cet interprete; Non pas l'Eglise, par ce qu'il n'en reconnoist pas l'infallibilité, et la raison non plus, par ce qu'il s'imagine que les auteurs des livres sacrés ont esté souvent dans des erreurs, et que par consequent celuy qui les voudroit expliquer suivant la veritable philosophie, n'entendroit pas bien leur veritables sentimens. Voilà le fondement du livre de M. Spinosa. Mais pour l'examiner il faudroit entrer dans un détail, dont on n'a pas besoin icy, et qui demande une application toute particuliere.

[A]

Epistola Benedicti de Spinoza ad Albertum van der Burch

Quod ab aliis mihi relatum credere vix potueram, ex tuis tandem literis intellexi, nempe te non tantum Romanae Ecclesiae membrum effectum, ut ais, sed et ejus acerrimum propugnatorem esse, jamque maledicere, et petulanter in tuos adversarios debacchari didicisse. Ad easdem nihil respondere proposueram, certus tibi magis opus esse temporis usu quam ratione, ut ad te tuosque restituaris; ut jam taceam alias causas, quas tu olim probasti, quando de Stenonio, cujus nunc vestigia sequeris, sermo inter nos fuit. Sed amici quidam, qui ex egregia tua indole magnam spem mecum conceperant, me summopere rogarunt, ne amici officio deessem, et id potius cogitarem quod nuper fueris, quam quod nunc sis, et alia hujusmodi, quibus tandem adductus sum haec pauca tibi scribere, enixe rogans, ut eadem aequo animo legere et perpendere digneris. Neque hic sacerdotum et pontificum vitia, ut Ecclesiae Romanae adversarii solent, (a) narrabo, quo te ab iisdem avertam. Solent enim saepe haec malo ex affectu vulgari, et magis ad irritandum, quam ad docendum adduci. Imo concedam in Romana plures reperiri magnae eruditionis viros, et probatae vitae, quam in alia quacunque Ecclesia Christiana, plures enim hujus Ecclesiae membra cum sint, plures etiam cujuscunque conditionis viri in eadem reperiuntur. Hoc tamen negare minime poteris, nisi forte cum ratione memoriam etiam amisisti, in quacunque Ecclesia (b) plures dari viros honestissimos, qui Deum justitia et caritate (c) colunt, plures enim hujus generis inter Lutheranos, Reformatos, Mennonitas, et Enthusiastas novimus: et ut alios taceam parentes tuos nosti, qui tempore Albani pari animi constantia et libertate omnium tormentorum genera propter religionem passi sunt; ac proin concedere debes, vitae sanctitatem non esse Ecclesiae Romanae propriam sed omnibus communem. Et quia (d) per hoc novimus (ut cum Apostolo Johanne loquar) quod in Deo manemus, et quod Deus maneat in nobis, sequitur, quicquid Romanam Ecclesiam ab aliis distinguit, (e) superfluum omnino esse, et consequenter ex sola superstitione institutum. Est enim ut cum Johanne dicam, justitia et caritas Unicum et certissimum verae fidei catholicae signum, et veri Spiritus S. fructus, et ubicunque haec reperiuntur, ibi Christus revera est, et ubicunque deest, deest Christus. Solo namque Christi Spiritu duci possumus in amorem justitiae et caritatis. Haec si tecum recte voluisses perpendere, nec te perdidisses, nec tuos parentes in acerbum moerorem conjecisses, qui tuam fortunam nunc misere deflent. Sed ad tuam Epistolam revertor. In qua 1mo defles, quod a Scelestorum Spirituum principe (f) me circumduci patiar. Sed quaeso bono animo es, et ad te redi. Cum mentis esses compos, Deum infinitum, ni fallor, adorabas, cujus virtute omnia absolute fiunt et conservantur; jam vero principem Dei hostem somnias, qui invito Deo homines plerosque, rari quippe boni, circumducit et decipit. Quos propterea Deus huic scelerum magistro in aeternum cruciandos tradit. Patitur ergo divina justitia, ut diabolus homines impune decipiat, at minime homines misere ab ipso diabolo deceptos et circumductos. Atque haec absurda toleranda adhuc essent, si Deum adorares infinitum et aeternum, non illum, quem Chastillon in oppido Thienen sic a Belgis nuncupato equis comedendum impune dedit. Et me defles miser, meamque philosophiam, quam nunquam vidisti, Chimaeram vocas. O mente destitute juvenis, quis te fascinavit, ut summum illud et aeternum te devorare, et in intestinis habere credas? Ratione tamen uti velle videris, meque rogas, quomodo sciam meam philosophiam *optimam esse, inter illas omnes quae unquam in mundo doctae fuerunt, etiamnum docentur aut unquam imposterum docebuntur*? quod profecte longe meliori jure te rogare possum. Nam ego non praesumo me optimam invenisse philosophiam, sed veram me intelligere scio. Quomodo autem id sciam si roges, respondeo eodem modo ac tu scis tres angulos Trianguli esse aequales duobus rectis: et hoc sufficere negabit nemo, cui sanum est cerebrum, nec spiritus immundos somniat, qui nobis ideas falsas inspirant, veris similes. Est enim verum index sui et falsi. At tu qui demum optimam religionem, vel potius optimos viros te invenisse praesumis, quibus credulitatem tuam addixisti, qui scis eos optimos inter omnes qui alias religiones docuerunt, etiamnum docent, aut imposterum docebunt? an omnes illas religiones tam antiquas quam novas, quae hic et in India, et ubique per totum terrarum orbem docentur, examinasti: et quamvis illas recte examinaris, quomodo scis te optimam elegisse, quandoquidem tuae fidei nullam rationem dare potes. At dices te in interno Dei testimonio acquiescere, reliquos autem a Scelestorum Spiritu[u]m principe circumduci ac decipi, sed omnes qui extra Ecclesiam Romanam sunt eodem jure id quod tu de tua, ipsi de sua praedicant. Quod autem addis de communi hominum Am Rande: ^&.!! myriadum consensu, deque non interrupta Ecclesiae successione, etc. ipsissima pharisaeorum cantilena est. Hi namque non minori confidentia, quam Ecclesiae Romanae addicti, testium myriadas exhibent, qui aequali, ac Romanorum testes, pertinacia, audita tanquam ab ipsis experta, referunt; stirpem deinde suam ad Adamum usque referunt: eorum Ecclesiam in hunc usque diem propagatam immotam ac solidam, invito hostili Ethnicorum et Christianorum odio permanere, pari arrogantia jactant. Antiquitate omnium maxime defenduntur. Traditiones ab ipso Deo acceptas, seque solos verbum Dei scriptum et non scriptum servare uno ore clamant: omnes haereses ex iis exiisse, ipsos autem constanter aliquot annorum millia, absque ullo imperio cogente, sed sola superstitionis efficacia, mansisse, negare nemo potest. Miracula quae narrant, delassare valent mille loquaces. Sed quo se maxime efferunt, hoc est, quod longe plures quam ulla natio, martyres numerent, et numerum quotidie augeant eorum, qui pro fide singulari animi constantia passi sunt, neque hoc mendacio. Ipse enim inter alios quendam Judam, quem fidum appellant, novi, qui in mediis flammis cum jam mortuus crederetur, hymnum, qui incipit, tibi Deus animum meum offero, canere incepit, et in medio cantu, expiravit. Ordinem Romanae Ecclesiae quem tantopere laudas politicum et plurimum lucrosum esse fateor, nec ad decipiendam plebem, et hominum animos coërcendum commodiorem isto crederem, ni ordo Mahumedanae Ecclesiae esset, qui longe eandem antecellit; nam a quo haec superstitio incepit, nulla in eorum Ecclesia schismata orta sunt. Si igitur recte calculum ineas, id solum quod tertio loco notas, pro Christianis esse videbis, quod scilicet viri indocti et viles totum fere orbem ad Christi fidem convertere potuerint. Sed haec ratio non pro Romana Ecclesia, sed pro omnibus qui Christianum nomen profitemur, militat.

Sed pone omnes quas adfers rationes, solius Romanae Ecclesiae esse. Putasne te iisdem Romanae Ecclesiae autoritatem mathematice demonstrare? quod cum longe absit, cur ergo vis ut credam meas demonstrationes a scelestorum spirituum principe, tuas autem a Deo inspirari; praesertim cum videam, et tua Epistola clare indicet, te hujus Ecclesiae mancipium factum, non tam amore Dei ductum, quam inferorum metu qui superstitionis causa est unica. Estne haec quaeso tua humilitas, ut nihil tibi, sed ut aliis qui a plurimis damnantur credas? an arrogantiae et superbiae ducis, quod ratione utar, in hoc vero verbo Dei, quod in mente est, quodque nunquam depravari nec corrumpi potest, acquiescam? apage hanc execrabilem superstitionem, ac quam Deus tibi rationem dedit agnosce; eamque cole nisi inter bruta haberi velis. Desine inquam absurdos errores mysteria appellare, nec turpiter confunde illa quae nobis incognita vel nondum reperta sunt, cum iis quae absurda esse demonstrantur, uti sunt hujus Ecclesiae horribilia secreta, quae Am Rande: ^&.!! quo magis rectae rationi repugnant, eo ipsa intellectum transcendere credis. Caeterum Tract. Theol. politici fundamentum, quod scilicet Scripturam per solam Scripturam deceat interpretari, quodque tam proterve absque ulla ratione falsum esse clamas, non tantum supponitur, sed ipsum verum seu firmum esse apodictice demonstratur, praecipue cap. 7. ubi etiam adversariorum opiniones confutantur, quibus adde quae in fine capitis 11. demonstrantur. Ad haec pauca si attendere velis, et insuper Ecclesiae historias, quarum te ignarissimum video, examinare, ut videas quam falso pontificii plurima tradant, et quo fato quibusque artibus ipse Romanus Pontifex post 600 demum annos a Christo nato Ecclesiae principatum adeptus est, non dubito, quin tandem resipiscas, quod ut fiat, tibi ex animo opto. Vale.