Series II Band 1 · No. 132.

EHRENFRIED WALTHER VON TSCHIRNHAUS FÜR LEIBNIZ

Paris, 16. November 1676. [141.]

French

La recherche de la Verité Par la lumiere naturelle Am Rande: 3/ ~~Qui toute [pure] et sans emprunter le secours de la religion, ni de la Philosophie determine les opinions que doit avoir un honeste homme, touchant toutes les choses qui peuvent occuper sa pensée, et penetre jusque dans les secrets de[s] plus curieuses Sciences.~~

Un honneste homme n'est pas obligé d'avoir veu tous les livres, ni d'avoir appris soigneusement, tout ce qui s'enseigne dans l'escholes, et mesme ce seroit une espece de defaut en son education, s'il avoit trop employé de temps en l'exercice des lettres: Il a beaucoup d'autres choses a faire pendant sa vie, le cours de laquelle doit estre si bien mesuré qu'il luy en reste la meilleure partie pour prattiquer les bonnes actions, qui luy devroient estre enseignées par sa propre raison, si il n'apprenoit rien que d'elle seule. Mais il est entré ignorant dans le monde, et la connoissance de son premier aage n'estant appuiée que sur la foiblesse des sens et sur l'authorité des precepteurs, il est presque impossible, que son imagination ne se trouve remplie d'une infinité de fausses pensées avant que cette raison en puisse entreprendre la conduite. De sorte qu'il a besoin par après d'un tres grand naturell, [ou] bien des instructions de quelque sage tant pour se defaire des mauvaises doctrines dont il est preoccupé que pour jetter les premiers fondemens d'une science solide, et descouvrir toutes les voyes par où il puisse eslever sa connoissance jusques au plus haut degré qu'elle puisse atteindre.

Lesquelles choses je me suis proposé d'enseigner en cet ouvrage, et de mettre en evidence les veritables richesses de nos ames, ouvrant à un chacun les moyens de trouver en soy mesme, et sans rien emprunter d'autruy, toute la science, qui luy est necessaire à la conduite de sa vie et d'acquerir par apprès par son estude toutes les plus curieuses connoissances, que [la] raison des hommes est capable de posseder.

Mais de peur, que la grandeur de mon dessein ne remplisse d'abord vos esprits de tant d'estonnement, que la creance n'y puisse trouver place, je vous veux avertir, que ce que j'entreprens n'est pas si mal aysé, qu'on se pourroit imaginer: Car le[s] connoissances, qui ne surpasse[nt] point la portée de l'esprit humain, sont toutes enchainées avec une liaison si merveilleuse et se peuvent tirer les unes des autres par des consequences si necessaires qu'il ne faut point avoir beaucoup d'addresse et de capacité, pour les trouver, pourveu qu'ayant commencé par les plus simples, on sçache se conduire de degré en degré jusques aus plus relevées. Ce que je tascheray de Vous faire voir icy par une suitte de raisons si claires et si communes que chacun jugera que ce n'estoit que faute de jetter plutost les yeux du bon costé et d'arrester sa pensée, sur les mesmes considerations que j'ay fait, s'il [ne] remarquoit pas les mesmes choses; Et que je ne merite point plus de gloire de les avoir [trouvées, que feroit] un passant d'avoir rencontré par bonheur à ses pieds quelque riche tresor, que la diligence de plusieurs auroit inutilement cherché long temps auparavant.

Et certes je m'estonne qu'entre tant de rares Esprits, qui s'en fussent acquittez beaucoup mieux que moy, il ne se soit trouvé personne qui se soit voulu donner la patience, de les demesler, et qu'ils ayent presque tous imité ces voyageurs, lesquels ayant laissé le grand chemin pour prendre la traverse, demeurent égarés entre des espines et des precipices.

Mais je ne veux point examiner ce que les autres ont sceu ou ignoré; il me suffit, de remarquer que quand bien mesme toute la science, qui se peut desirer seroit comprise dans les livres, si est ce que ce qu'ils ont de bon est meslé parmy tant de choses inutiles et semé confusement dans un tas de si gros volumes, qu'il faudroit plus de temps pour les lire que nous n'en avons pour demeurer en cette vie, et plus d'esprit, pour choisir les choses utiles, que pour les inventer de soy mesme.

Ce qui me fait esperer que vous serés bien ayse de trouver icy un chemin plus facile et que les verités que je diray ne laisseront pas d'estre bien recües, encore que je ne les emprunte point d'Aristote, ni de Platon; mais qu'elles auront cours dans le monde ainsi que la monnoye, laquelle n'est pas de moindre valeur, quand elle sort de la bourse d'un paisan, que lors qu'elle vient de l'espargne. Aussy suis je m'efforcé de les rendre egalement utiles à tous les hommes. Et pour cet Effait, je n'ay point trouvé de Stile plus commode, que celuy de ces conversations honnestes où chacun decouvre familiarement à ses amis, ce qu'il a de mellieur en sa pensée, et sous les noms d'Eudoxe, de Poliandre et Epistemon, je suppose, qu'un homme de mediocre esprit, mais duquel le jugement n'est perverti par aucune fausse creance, et qui possede toute la raison selon la pureté de sa nature, est visité en une maison de campagne où il demeure, par deux des plus rares Esprits et des plus curieux de ce siecle, l'un desquels n'a jamais estudié et l'autre au contraire sçait exactement tout ce qui se peut apprendre dans l'eschole; et que là parmis d'autres discours, que je vous laisse à imaginer aussi bien que la constitution du lieu et toutes les particularités, qu'ils y trouvent, desquelles je leur feray souvent emprunter des exemples pour rendre leurs conceptions plus faciles, ils proposent ainsi [l'argument] de ce qu'ils doivent dire par apprès, jusques à la fin de ces deux livres:

[Poliandre,] Epistemon, Eudoxe.

[Poliandre.] Je vous estime si heureux de voir toutes ces belles choses, dans les livres grecs et latins, qu'il me semble, que si j'avois autant estudié, comme vous, je serois aussy different, de ce que je suis, que les anges le sont de ce que vous estes et je ne sçaurois excuser l'erreur de mes parens lesquels s'estants persuadés que l'exercice des lettres rendoit les courages plus lasches, m'ont envoyé si jeune à la cour et dans les armees, que le regret d'estre ignorant, me demeure toute ma vie si je n'apprens quelque chose en Vostre conversation.

Epistemon. Tout ce qu'on vous peut enseigner de meilleur sur ce sujet, c'est, que le desir de sçavoir, qui est commun à tous les hommes est une maladie, qui ne se peut guerir, car la couriosité s'accroist avec la doctrine, et pourceque les deffauts qui sont en l'ame, ne nous affligent qu'autant, que nous en avons la connoissance, vous avés quelque avantage plus, que nous, en ce que vous ne voyés pas qu'il vous manque tant de choses comme nous faisons.

Eudoxe. Est il possible, Epistemon, qu'estant sçavant, comme vous estes, vous vous puissiés persuader, qu'il y ait une maladie si universelle en la nature sans qu'il y ait aussi quelque remede pour la guerir; quant à moy il me semble, que comme il y a en chasque terre assés de fruits et de ruisseaus, pour appaiser la faim et la soif, de tout le monde, il y a de mesme assés des verités qui se peuvent connoistre en chasque matiere pour satisfaire plenement à la curiosité des ames reglées, et que le corps des hydropiques n'est pas plus eloigné de son juste temperament que l'esprit de ceux là qui sont perpetuellement travailliés d'une curiosité insatiable.

Epistemon. J'ay bien appris autrefois, que nostre desir ne se peut esteindre, naturellement, jusques aus choses qui nous paroissent estre impossibles et qu'il ne le doit pas jusque à celles qui sont vitieuses ou inutiles, mais il y a tant de choses à sçavoir, qui nous semblent possibles, et qui sont non seulement honnestes et agreables, mais encore tres necessaires pour la conduite de nos actions, que je ne sçaurois croyre, que jamais personne en sçache tant, qu'il ne luy reste tousjours de tres justes occasions pour en desirer davantage.

Eudoxe. Que dirés vous donc de moy, si je vous assure que je n'ay plus de passion pour apprendre aucune chose, et que je suis aussy content du peu de connoissance que j'ay, comme jamais Diogene le fut de son tonneau, sans que toutes fois j'aye besoin de sa philosophie, car la science de mes voysins ne borne pas la mienne ainsy comme leurs terres font icy tout au tour le peu que je possede, et mon esprit disposant à son gré de toutes les verités, qu'il rencontre, ne songe poinct qu'il y en ait d'autres à descouvrir. Mais il jouist du mesme repos que feroit le Roy de quelque pays à part et tellement separé de tous les autres qu'il se seroit imaginé qu'au delà de ses terres il n'y auroit plus rien que le[s] desers infertiles et de[s] montagnes inhabitables.

Epistemon. J'estimerois tout autre que vous qui m'en diroit autant, estre bien vain ou bien peu curieus, mais la retraite que vous avés choisie en ce lieu, si solitaire, et le peu de soin que vous avés d'estre connu, vous met à couvert de la vanité et le temps que vous avez autrefois employé à voyasger à frequenter les sçavants et à examiner tout ce qui avoit esté inventé de plus difficile en chasque science nous assure, que vous ne manqués pas de curiosité de sorte, que je ne sçaurois dire autre chose si non que je vous estime tres content, et que je me persuade, qu'il faut donc, que vous ayés une science qui soit beaucoup plus parfaite, que celle des autres.

Eudoxe. Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de moy; mais je ne veus pas tant abuser de vostre courtoisie que de l'obliger à croire ce que j'ay dit sur ma simple parole; on ne doit jamais avancer de propositions si esloignées de la creance commune si on ne peut en mesmes temps faire voir quelques effects. C'est pourquoy je vous convie tous deus de sejourner icy pendant cette belle saison afin, à ce que j'ay loisir, de vous declarer ouvertement, une partie de ce que je sçay, car j'ose me promettre, que non seulement vous avouerés, que j'ay quelque raison de m'en contenter, mais outre cela que vous mesmes demeurerés pleinement satisfaits des choses, que vous aurés apprises.

Epistemon. Je n'ay garde, que je n'accepte une faveur de laquelle j'avois desja envie de vous prier.

Poliandre. Et moy je seray bien ayse d'assister a cette conference, encore que je ne me sente pas capable d'en retirer aucun profit.

Eudoxe. Pensés plutost Poliandre que ce sera vous qui aurés icy de l'avantage pour ce que vous n'este pas praeoccupé et qu'il me sera bien plus aisé de ranger du bon coste une personne neutre que non pas Epistemon, qui se trouvera souvent engagé dans le parti contraire. Mais affin que vous conceviés plus distinctement de quelle qualité sera la doctrine que je vous promets, je desire que vous remarquiés la difference, qu'il y a entre les sciences et les simples connoisances, qui s'acquerent sans aucun discours de raison comme les langues, l'histoire, la geographie et generalement tout ce qui ne depend que de l'experience seule. Car je suis bien d'accord, que la vie d'un homme ne suffiroit pas pour acquerir l'experience de toutes les choses, qui sont au monde, mais aussy je me persuade que ce seroit folie de le desirer, et qu'un honeste homme n'est pas plus obligé de sçavoir le grec ou le latin, que le suisse ou le bas breton, ni l'histoire de l'empire, que celle du moindre estat, qui soit en l'Europe, et qu'il doit seulement prendre garde à employer son loisir en choses honnestes et utiles et à ne charger sa memoire que des plus necessaires. Pour les sciences, qui ne sont autre chose que les jugemens certains que nous appuions sur quelque connoissence qui precede, les unes se tirent des choses communes et desquelles tout le monde a entendu parler, les autres des experiences rares et estudiés. Et je confesse aussy qu'il seroit impossible de discourir en particulier de toutes ces dernieres, car il faudroit premierement avoir recherché toutes les herbes et les pierres, qui viennent aus Indes, il faudroit avoir veu le Phenix et bref, ignorer rien de tout ce qu'il y a de plus estrange en la nature. Mais je croyray avoir assés satisfaits à ma promesse, si en vous expliquant les verités qui se peuvent deduire des choses ordinaires et connues à un chasqun, je vous rends capables de trouver de vous mesmes toutes les autres, lorsqu'il vous plaira prendre la peine de les chercher.

Poliandre. Je croy que c'est aussy tout ce qu'il est possible de souhaiter et je serois content, si vous m'aviés seulement bien prouvé un certain nombre de propositions, qui sont si celebres, que personne ne les ignore, comme touchant la divinité, l'ame raisonnable, les vertus, leur recompense etc. lesquelles je compare à ces anciennes maisons, que chasquun reconnoist pour estre tres illustres encore que tous les titres de leur noblesse soyent ensevelis dans la ruine de l'antiquité. Car je ne doute point que les premiers qui ont obligé le genre humain à croire toutes ces choses, n'eussent de tres fortes raisons pour les prouver, mais elles ont esté depuis si peu souvant repetées qu'il n'y a plus personne qui les [sçache]; et toutes fois ces verités sont si importantes que la prudence nous oblige de les croire plutost aveuglement et au hasard d'estre trompés, que d'attendre à nous en eclaircir lorsque nous serons en l'autre monde.

Epistemon. Pour moy je suis un peu plus curieus et voudrois outre [cela] que vous m'explicassiés quelques difficultés particulieres que j'ay en chasque science et principalement touchant les artifices des hommes, les spectres, les illusions et bref tous les effets merveillieux qui s'attribuent à la magie, car j'estime qu'il est util de les sçavoir, non pas pour les servir, mais affin que nostre jugement ne puisse estre prevenu par l'admiration d'aucune chose qu'il ignore.

Eudoxe. Je tascheray de vous satisfaire, tous deux et affin d'establir un ordre, que nous puissions garder jusques au bout, je desire premierement Poliandre que nous nous entretenions vous et moy de toutes les choses qui sont au monde, les considerant en elles mesmes, sans qu'Epistemon nous interrompe, que le moins qu'il pourra, à cause que ses objections nous contraindroient souvent de sortir de nostre sujet. Par apprès, nous conside[re]rons tous trois derechef toutes les choses, mais sous un autre sens à sçavoir en tant qu'elles se rapportent à nous et qu'elles peuvent estre nommées vrayes ou fausses et bonnes ou mauvaises, et c'est icy qu'Epistemon aura occasion de proposer toutes les difficultés qui luy seront demeurées des discours precedens.

Poliandre. Dites nous donc aussy l'ordre que vous tiendrés pour expliquer chasque matiere.

Eudoxe. Il faudra commencer par l'ame raisonnable, pourceque c'est en elle que reside toute nostre connoisence, et ayant consideré sa nature et ses effets, nous viendrons à son autheur et après avoir reconnu, quel il est et comme il a creé tout ce qui est au monde, nous remarquerons ce qu'il y a de plus certain touchant les autres creatures et examinerons de quelle sorte nos sens recoivent les objets et comment nos pensées se rendent veritables ou fausses, en suitte j'estaleray icy les ouvrages des hommes [touchant] les choses corporelles et vous ayant fait admirer les plus puissantes machines, les plus rares automates, les plus apparentes visions et les plus subtiles impostures que l'artifice puisse inventer, je vous en decouvriray les secrets qui seront si simples et si innocens que vous aurés sujet de n'admirer plus rien du tout. Des oeuvres de nos mains je viendray à celles de la nature, et vous ayant fait voir la cause de tous ses changemens, la diversité de ses qualités, et commant l'ame des plantes et des animaus differe de la nostre. Je vous feray considerer toute l'architecture des choses sensibles, et ayant rapporté ce qui s'observe dans les cieux et ce qu'on en peut juger de certain je passeray jusqu'aus plus saines conjectures [touchant] ce qui ne peut estre determiné par les hommes, afin d'expliquer le rapport de[s] choses sensibles aus intellectuelles, et de toutes les deux au createur, l'immortalité des creatures et quel sera l'estat de leur estre apprès la consummation des siecles; nous viendrons après à la seconde partie de cette conference où nous traiterons de toutes les sciences en particulier, choisirons ce qu'il y a de plus solide en chascune et proposerons la methode pour les pousser beaucoup plus avant qu'elles n'ont esté, et trouver de soy mesmes avec mediocre Esprit, tout ce que les plus subtiles peuvent inventer. Ayant ainsy preparé nostre entendement pour juger en perfection de la verité il faudra aussy que nous apprenions à regler nos volontés en distinguant les choses bonnes d'avec les mauvaises et remarquant la vraye difference, qu'il y a entre les vertus et les vices. Cela estant fait j'espere que la passion de sçavoir, que vous avés ne sera plus si violente et que tout ce que j'auray dit vous semblera estre si bien prouvé, que vous jugerez, qu'un bon Esprit, quand bien mesmes il auroit esté nourry dans un desert, et n'auroit jamais eu de lumiere que celle de la nature, ne pourroit avoir d'autres sentimens, que les nostres si il avoit bien pesé toutes les mesmes raisons.

Pour donner entrée à ce discours il faut examiner, quelle est la premiere connoisance des hommes, en quelle partie de l'ame elle reside, et d'où vient, qu'elle est au commencement si imparfaite.

Epistemon. Il me semble que tout cela s'explique fort clairement si on compare la fantaisie des enfans à une table d'attente dans laquelle doivent estre mises nos idées, qui sont comme des portraits tirés de chasque chose apprès le naturel. Les sens, l'inclination, les precepteurs et l'entendement sont les peintres [differens], qui peuvent travailler à cet ouvrage, entre [lesquels] ceux qui en sont moins [capables], sont les premiers, qui s'en meslent, à sçavoir des sens imparfaits, un instinc[t] aveugle et des nourrices impertinentes. Le mellieur vient le dernier qui est l'entendement et encore faut il qu'il fasse plusieurs années d'apprentissage et qu'il suive long temps l'exemple de ses Maistres, avant qu'il ose entreprendre de corriger aucune de leurs fautes. Ce qui est à mon advis une des principales causes pourquoy nous avons tant de peine à connoistre. Car nos sens ne voyent rien au delà des choses plus grossieres et communes, nostre inclination naturelle est toute corrompue et pour les precepteurs encore qu'il [s'en] puisse tro[u]ver sans doute de tres parfaits, si est ce qu'ils ne sçauroient forcer nostre creance de recevoir leurs raisons, jusqu'à [ce] que nostre entendement les ait examinées, auquel seul il appartient de parachever cet ouvrage. Mais il est comme un excellent peintre qu'on auroit employé pour mettre les dernieres couleurs à un mauvais tableau, que de jeunes apprentif[s] ont esbauché, lequel auroit beau prattiquer toutes les regles de son art pour y corriger peu à peu, tantost un trait, tantost un autre et y adjouster du sien, tout ce qui manque, si est ce pourtant qu'il ne pourroit jamais si bien faire qu'il n'y laissast de grands deffauts puisque des le commencement [le] dessein a este mal compris, les figures mal plantées et les proportions mal observées.

Eudoxe. Vostre comparaison decouvre fort bien le premier empeschement qui nous arrive, mais vous n'adjoustés pas le moyen duquel il se faut servir affin de s'en garder, qui est ce me semble que, comme vostre peintre feroit beaucoup mieux de recommencer tout à fait ce tableau ayant premierement passé l'esponge par dessus pour en effacer tous les traits qu'il y trouve que de perdre le temps à les corriger, il faudroit aussy que chasque homme si tost qu'il a atteint un certain terme qu'on apelle l'aage de connoissance, se resolust une bonne fois d'oster de sa fantaisie toutes les idées imparfaites qui y ont esté tracées jusqu'alors et qu'il recommençast tout de bon d'en former de nouvelles, y employant si bien toute l'industrie de son entendement, que si il ne les conduisoit à la perfection il n'en peust au moins [rejetter] la faute sur la foiblesse des sens ny sur les [dereglemens] de la nature.

Epistemon. Ce remede seroit excellent si il estoit aysé à prattiquer, mais vous n'ignorés pas que les premieres creances qui ont esté receus en nostre fantaisie y demeurent reellement imprimées, que nostre volonté seule ne suffist pas pour les effacer, si elle n'emprunte le secours de quelques puissantes raison[s].

Eudoxe. Aussi veus je tascher de vous en enseigner quelques unes et si vous desirés tirer du profitt de cette conference il faudra icy que vous me prestiés vostre attention et me laissiés un peu entretenir avec Poliandre, que je puisse d'abord renverser toute la connoissance acquise jusques à present, car puisqu'elle n'est pas suffisante pour luy satisfaire elle ne sçauroit estre que mauvaise, et je la prens pour [quelque] maison mal bastie de qui les fondemans ne sont pas assurés. Je ne sçay point de mellieur moyen pour y remedier que de la jetter toute par terre et d'en bastir une nouvelle, car je ne veux pas estre de ce[s] petits artisans qui ne s'employent qu'à raccommoder les vieux ouvrages pour ce qu'ils se sentent [incapables] d'en entreprendre de nouveaux. Mais, Poliandre, pendant que nous travaillerons a cette demolition nous pourrons par mesme moyen creuser les fondemens qui doivent servir à nostre dessein et preparer les meilleures et plus solides matieres, qui sont necessaires pour les remplir, s'il vous plaist de considerer avec moy quelles sont les plus certaines et les plus faciles à connoistre de toutes les verités que les hommes puissent sçavoir.

Poliandre. Y a t il quelqu'un qui [puisse] douter que les choses sensibles, j'entens celles qui se voyent et qui se touchent, ne soyent beaucoup plus assurées que toutes les autres? Pour moy je serois fort estonné si vous me faisiés voir aussy clairement quelque chose de ce qui se dit de Dieu ou de nostre ame.

Eudoxe. C'est pourtant ce que j'espere et je trouve estrange que les hommes soient si credules que d'appuier leur sciences sur la certitude des sens, puisque personne n'ignore qu'ils trompent quelquefois et que nous avons juste raison de nous deffier tousjours de ceux qui nous ont une fois trompé.

Poliandre. Je sçay bien que les sens trompent quelquefois si ils sont mal disposés comme lorsque toutes les viandes semblent ameres à un malade, ou bien trop esloignés comme quand nous regardons les estoiles qui ne nous paroissent jamais si grandes qu'elles sont, ou generalement lors qu'ils n'agissent pas en liberté selon la constitution de leur nature, mais tous leurs deffauts sont fort aisés à connoistre et ils n'empeschent pas que je ne sois maintenant bien assuré que je vous voy, que nous nous promenons en ce jardin, que le soleil nous esclaire et bref que tout ce qui paroist communement à mes sens est veritable.

Eudoxe. Puisqu'il ne suffist pas de vous dire que les sens nous trompent en certaines occasion[s] où vous l'appercevés, pour vous faire craindre qu'il[s] ne le facent aussy en d'autres sans que vous le puissiés reconnoistre; je veux passer outre, pour sçavoir si vous n'avés jamais veu de ces melancholiques qui pensent estre cruches ou bien avoir quelque partie du corps d'une grandeur enorme, ils jureroi[e]nt qu'ils le voyent et qu'ils le touchent ainsy qu'ils imaginent: il est vray que ce seroit offencer un honneste homme que de luy dire [qu'il] ne peut avoir plus de raison qu'eus pour assurer sa creance, puisqu'il s'en rapporte comme eus à ce que les sens et son imagination luy representent, mais vous ne sçauriés trouver mauvais que je vous demande, si vous n'estes pas sujet au sommeil ainsy que tous les hommes et si vous ne pouvés pas en dormant penser que vous me voyés, que vous vous promenés en ce jardin, que le soleil vous esclaire et bref toutes les choses dont vous croyés maintenant estre tant assuré; n'avés vous jamais ouy ce mot d'estonnement dedans le[s] comaedies: veille je, ou si je dors? Commant pouvés vous estre certain que vostre vie n'est pas un songe [perpetuel], et que tout ce que vous pensés apprendre par vos sens n'est pas faux aussy bien maintenant comme lorsque vous dormés! Veu principalement que vous avés appris que vous estiés creé par un estre superieur lequel estant tout puissant, comme il est, n'auroit pas eu plus de difficulté à nous creer tel que je dis que tel que vous pensés que vous estes.

Poliandre. Voilà certes des raisons qui seront suffisantes pour renverser toute la doctrine d'Epistemon s'il est assés contemplatif pour y arrester sa pensée. Mais pour moy, je craindrois de me rendre un peu trop resveur pour un homme qui n'a point estudié, et qui n'a pas accoustumé d'eloigner ainsy son Esprit de[s] choses sensibles, si je voulois entrer en [ces considerations, comme pour moy] ces imaginations sont un peu trop relevées.

Epistemon. Je juge aussy qu'il est tres dangereux de s'y [engager] trop avant, ces doutes si generaus nous meneroi[en]t tout droit dans l'ignorance de Socrate ou dans l'incertitude des Pirroniens, et c'est un[e] eau profonde où il ne me semble pas qu'on puisse trouver pied.

Eudoxe. J'avoue qu'il y auroit du danger [pour] ceux qui ne connoissent pas le gué de s'y hasarder sans conduite et [que] plusieurs se sont perdus, mais vous ne devés pas craindre d'y passer apprès moy, car une semblable timidité a empesché la plus part des gens de lettres d'acquerir une doctrine qui fust [assés] solide et assurée pour meriter le nom de science, lorsque s'estant imaginés qu'au dela des choses sensibles il n'y avoit rien de plus ferme sur quoy appuier leur creance, ils ont basti sur ce sable au lieu de creuser plus avant pour trouver [le] roc ou l'argile, [ce n'est] donc pas ici qu'il en faut demeurer, aussy bien quand vous ne voudriés plus considerer les raisons que j'ay dittes, elles ont desja en leur principal effect fait ce que je desirois si elles ont assé[s] touché vostre imagination pour faire que vous les craigniés, car c'est à dire, que vostre science n'est point si infallible que vous n'ayés peur qu'elles en puissent sapper les fondemens en vous faisant douter de toutes choses, et par consequent que vous en douté[s] deja et que mon dessein est accompli qui estoit de renverser toute vostre doctrine en vous faisant voir qu'elle est mal assurée, mais afin que vous ne refusiés pas de passer outre avec plus de courage, je vous adverti[s] que ces doutes qui vous ont fait peur à l'abbord, sont comme des fantosmes et vaines images qui paroissent la nuit à la faveur d'une lumiere debile et incertaine. Si vous le[s] fuyés vostre crainte vous suivra, mais si vous approchés comme pour les toucher vous decouvrirés que ce n'est rien que [de] l'air et de l'ombre et en serez à l'advenir apprès beaucoup plus assuré en [pareille] rencontre.

Poliandre. Je veus donc bien à [vostre] persuasion me representer ces difficultés les plus fortes qu'il me sera possible et employer mon attention à douter, si je n'ay point resvé toute ma vie et si toutes les idees que je pensois ne pouvoir entrer en mon esprit que par la porte des sens, ne s'y sont point formées d'elle[s] mesmes ainsi qu'il s'en forme de pareilles à toutes les fois que je dors et lorsque je sçay bien que mes yeus sont fermés, mes oreilles bouchées, et bref qu'aucun de mes sens n'y contribue, et par consequent je seray non seulement incertain si vous estes au monde, s'il y a une terre, s'il y a un soleil; mais encore si j'ay des yeus, si j'ay des oreilles, si j'ay un corps, mesme si je vous parle, si vous me parlé[s] et bref de toutes choses. Leibniz hat später bemerkt: J'ay la suite ailleurs.

[Nachschrift von Tschirnhaus]

Dieses hatt Mir nicht uneben gefallen, und vermeinet wo M. Cartes alle seine wercke in solcher manier verfertiget, es würde von Mehrern assequirt sein worden. Habe es also selbigen gerne mittheilen wollen, wiewohl etwas noch dran manquiret, welches der H. Clerselier vor Mich abschreiben laßet so den H. Mohr ubergeben werde; der solches verhoffet, nebenst des M. Huet Tractat. uberzubringen; Er wird gleichfals bey sich haben Cours de chymie Par Nicolas Lemery Anno 1676 in 12: so zwar nach der wahren Philosophie nicht groß zu aestimiren; aber gegen Scriptis so annoch von der Materie ans licht kommen, seines gleichen nicht vermeine zu sein: und hatt Mir solches so wohl gefallen, daß selbst vor Mich ein exemplar erkauffet. Ich gehe wihls Gott den 20 November gantz gewieß von hier: habe also dießmahl verschoben zu schreiben, darmitt Sie deßen gewieße nachricht haben möchten, wiewohl vermeine daß solches zimlich mitt viellheit der materien so diesmahl erwehnet, und so nicht unangenehm zu sein gedencke, ersetzet werde sein: und obgleich oben anders erwähnet, so vermeinete doch beßer zu sein daß der Hr. die brieffe addressiret, an Mons. Jean Bereand in Piazza Navonna zu Rom, welche in gesundheit zu eröffnen vermeine und beglaube, daß weil in ettlicher zeit nicht das glück haben kan, dero kundschafft durch brieffe zu erhalten; sie werden die selbigen mitt desto mehrer materie anfüllen, und also erfrewen

Paris d. 16 Novembris Anno 1676. dero dienstwilligsten Diener.