Series II Band 1 · No. 130.
LEIBNIZ AN EDME MARIOTTE
Juli 1676. [129.]
A Mons. l'Abbé Mariotte. Juillet 1676.
Monsieur
Ce que vous m'avez fait lire dans vostre introduction aux sciences, me satisfait merveilleusement, excepté quelques endroits qui sont soûtenables en effect, mais que j'enoncerois autrement s'il estoit à moy d'en parler.
Et premierement je ne blâmerois pas ceux qui entreprennent des recherches que je ne voudrois point faire, pourveu que ce qu'ils disent soit vray, ou aumoins vraysemblable. Les desseins des hommes sont differens, mais la verité est uniforme, et tous ceux qui la cherchent en quelque matiere que ce soit s'entraident en effect. Les Geometres ordinairement méprisent la metaphysique, un physicien se mocque de l'un et l'autre, et un homme qui est dans les affaires a pitié de tous ces Messieurs là. Vous ne voulez pas vous amuser à chercher la raison de l'egalité des angles d'incidence et de reflexion ny la cause physique des loix de la refraction et vous avez raison puisque vous avez de quoy mieux employer vostre temps. Mais peut estre y a-il des gens dans le monde, qui ne sont propres qu'à ces suites de recherches, et qu'il n'en faut détourner de peur de les rendre tout à fait inutiles. Car je croy que vous demeurerez d'accord que leurs travaux seroient assez bien recompensez, s'ils en pouvoient venir à bout. Ce n'est pas une raison de dire que la recherche des causes naturelles iroit à l'infini. Car quoyque cela soit vray; il est tousjours constant qu'autant que nous irons plus loin dans la recherche des veritables causes, d'autant serons nous plus capables de manier la nature. N'ayez pas peur que les hommes passent les bornes. Il[s] auront de la peine à arriver où il faut, mais pour aller bien avant [il] faut qu'ils reposent souvent en chemin, lors qu'ils arriveront à des causes où ils pourront subsister raisonnablement. Par exemple si le mouvement du flus et reflus de la mer vient du mouvement de la lune, celuy qui aura developpé cette difficulté ne sera point obligé de nous expliquer la cause du mouvement de la lune, nous nous contenterons de ce qu'il aura donné, sauf à luy ou à un autre d'aller un jour plus avant s'il croit avoir trouvé quelque nouvelle ouverture. Je croy même qu'il y a des effects naturels dont on peut trouver la derniere cause, et c'est lors qu'une verité Physique depend entierement d'une verité Metaphysique ou Geometrique. Comme il arrive à mon avis principalement à l'égard des loix du mouvement.
Ce que je dis de ceux qui cherchent les causes tant qu'ils peuvent a lieu aussi de ceux qui veuillent demonstrer tout ce qui se peut demonstrer, comme feu Mons. de Roberval, et je croy qu'il ne les faut pas decourager; ce travail n'est pas si inutile qu'on pense; et tandis qu'il y a des veritez intellectuelles, dont on ne sçait pas la demonstration, je tiens qu'on n'a pas approfondi la matiere dont il s'agit. À mon avis la plus grande chose qu'un homme puisse faire naturellement pour luy même, c'est la perfection de son esprit, qui l'unit à Dieu autant qu'il est possible par les forces de la nature. Et cela est bien raisonnable puisque c'est la principale partie ou faculté de l'homme. Or la perfection de l'esprit consiste dans une perception nette et juste et par consequent dans la connoissance des choses qui se peuvent connoistre nettement. Car une connoissance empirique quelque utile qu'elle soit à cette vie, ne contribue pas d'avantage à la perfection perpetuelle de l'esprit, que la lecture des procés à la science d'un geometre. Et comme je tiens que la definition est le plus puissant instrument dont l'homme se puisse servir pour arriver à la connoissance des essences et des veritez eternelles, je voudrois que vous en eussiez parlé un peu plus avantageusement. Vous n'en dites rien de faux, mais à vous entendre parler, on s'en formera une idée trop basse. Je demeure d'accord avec vous que les veritez sont eternelles, et les definitions arbitraires, et j'en ay tiré moy même la consequence, que les definitions ne sont pas les principes de l'existence des veritez. Mais cela ne les empeche pas d'estre principes de connoissance, et je mets en fait que c'est par là qu'on invente et qu'on demonstre. On me dira que cela ne se reconnoist pas. Qu'importe? les hommes ne sçavent pas tousjours ce qu'ils font. Ils sçavent fort bien de se mettre en equilibre pour se garder de tomber, quoyqu'ils ne sçachent pas ce que c'est que centre de gravité. Et il est assez plaisant de voir que tout le monde parle de l'Analyse et qu'il y en a de si peu qui sçachent ce que c'est que l'analyse en general. Enfin si les definitions ne sont pas principes des veritez, elles sont principes de l'expression des veritez, c'est à dire les definitions sont principes des propositions. Et si les definitions ne servent qu'à decider les questions du nom, comme il semble que vous dites, il faut dire que les caracteres de l'algebre et de l'arithmetique ne servent aussi qu'à decider des questions du nom, ou du caractere. Car les noms sont des especes des caracteres. Effectivement l'algebre ne vous sçauroit donner au bout du conte que des caracteres, sçavoir la valeur d'une lettre exprimée par quelques autres lettres; mais cela suffit pour entendre la chose même. Et les definitions en font de même. Puisqu'une equation en effect n'est qu'une espece de la definition. [L']esprit humain ne sçauroit aller fort avant en raisonnant, sans se servir des caracteres: et les caracteres bien choisis ont cela de merveilleux, qu'ils laissent pour ainsi dire les marques des pensées sur le papier; et nous donnent le moyen d'estre infallibles. C'est pourquoy s'il y avoit une langue ou aumoins une écriture faite comme il faut: ce seroit pour ainsi dire une algebre universelle, et il seroit aussi aisé d'inventer en morale, physique ou mechanique, qu'en Geometrie. Mais personne que je sçache a entendu les operations de cette Algebre universelle, c'est pourquoy je croy qu'en attendant on ne sçauroit gueres mieux raisonner sur les matieres de physique que vous avez entrepris, que vous ne faites, et je souhaiterois de tout mon coeur, que vous peussiez ou voulussiez vous appliquer à la theorie [de] medecine. C'est là où la nature a pris soin de se cacher. Et comme chacun a interest que chacun y reussisse, je croy que [tous] ceux qui connoissent aussi bien que moy ce que vous pouvez, seront de mon sentiment. Je suis
Monsieur etc.
P. S. Je luy demande son invention pour elever l'eau, ses pensées sur les vents: item
liaison du Barometre et des vents. Correspondances ordinaires de ce qui se passe chez eux.
Microscopes du Sr le Bas, pensée que Mons. Mariotte avoit pour l'aggrandissement des objets.
Son remede contre le mal de Gorge. vitriol. antimoniat.