Series II Band 1 · No. 129.
LEIBNIZ AN EDME MARIOTTE
[Mai ─ Juli 1676.] [116a.130.]
A Mons. l'Abbé Mariotte.
Monsieur
J'ay parcouru les commencemens de vostre Logique le même jour que vous me l'aviez donnez. J'y ay trouvé bien des choses fort conformes à mes sentimens; et mêmes j'y ay appris quelques unes sur lesquelles je n'avois pas fait reflexion. J'ay envie de voir le reste; et je me persuade que ce sera quelque chose de beau. Car les découvertes que vous avez faites en physique ne sont pas des effects d'un pur hazard, et quoyqu'il y ait du bonheur dans les pensées aussi bien qu'au jeu; il est tousjours constant que les balles cherchent plustost les bons que les mauvais joueurs. Et comme je ne doute point de vostre sincerité, je croy que vous nous ferez part des lumieres dont vous avez esté éclairés dans la recherche de la nature. J'avoue qu'il faut entrer dans le détail, mais je reconnois aussi fort bien qu'il y a quelques grandes veritez dont dependent la plus part des découvertes particulieres. La veritable metaphysique est sans doute la plus importante des sciences; et c'est dans elle qu'il faut puiser l'art d'inventer. La Metaphysique est à toutes les sciences et à la Geometrie même ce que la Geometrie est aux mathematiques: Mais il y a peu des gens capables d'y entrer; car si la plus part des hommes méprisent la Geometrie, que doit on esperer de la metaphysique qui est encor plus abstraite. Je suis ravi de voir que vous [n']estes pas du grand nombre, et je suis fort content de cette maniere familiere et intelligible dont vous [vous] servez pour traiter des choses, qui sont obscures quand elles sont proposées dans les termes de l'ecole, et qui paroissent inutiles, quand elles ne sont pas éclaircies par des exemples choisis.
Voicy ce que je puis dire en general de vostre dessein; mais vous voulez que je vous dise mon opinion sur les particularitez qui s'y trouvent. Je sçay que cela ne m'appartient pas, mais je dois vous contenter, d'autant qu'il est fort aisé d'opiner du bonnet, et de dire qu'il n'y a rien à redire. Et c'est le party que je dois prendre icy, sans vous flatter, car je ne voy presque rien, dont je ne demeure d'accord: aussi faut il que les principes ne soyent pas sujets aux doutes. Et comme je n'ayme pas les chicanes je n'ay garde de critiquer sur quelques phrases, dont à la verité je ne me servirois pas moy même, si j'avois entrepris de parler de ces matieres. Par exemple je ne dirois pas qu'il y aye d'autres veritez premieres ou evidentes d'elles [mêmes], que celles qui sont absolument indemonstrables. Or les veritez indemonstrables ne sont que les propositions identiques comme cellecy, une chose est elle même, est egale à elle même, est semblable à elle même; etc. Toutes les autres sont demonstrables, et dependantes, quoyqu'il ne soit pas tousjours necessaire de se mettre en peine de les demonstrer; et c'est en ce sens que je demeure d'accord que les veritez premieres ne doiuvent estre prouvées puisqu'on ne les sçauroit prouver, et par consequent qu'il ne faut pas disputer contra negantem principia. La distinction que vous faites entre les veritez intellectuelles et sensibles, est tout à fait bonne et importante, je m'en suis tousjours servi quoyque sous d'autres noms; et elle a quelque rapport à la difference que nous avons coutume de faire entre le droit et le fait. Toutes les difficultez des Pyrrhoniens ne sont qu'à l'egard des veritez sensibles.