Series II Band 1 · No. 120.

LEIBNIZ AN SIMON FOUCHER

[Paris, 1675.] [183.]

French

À Mons. l'Abbé Foucher, auteur de la Critique de la recherche de la verité.

Monsieur:

Je demeure d'accord avec vous qu'il est de consequence que nous examinions une bonne fois toutes nos suppositions, à fin d'etablir quelque chose de solide. Car je tiens que c'est alors qu'on entend parfaitement la chose dont il s'agit, quand on peut prouver tout ce qu'on avance. Je sçay que le vulgaire ne se plaist gueres à ces recherches, mais je sçay aussi que le vulgaire ne se met gueres en peine d'entendre les choses à fonds. Vostre dessein est à ce que je vois d'examiner les veritez qui asseurent, qu'il y a quelque chose hors de nous. En quoy vous paroissez tres equitable; car ainsi vous nous accorderez toutes les veritez hypothetiques, et qui asseurent non pas qu'il y a quelque chose hors de nous; mais seulement ce qui arriveroit s'il y en avoit. Ainsi nous sauvons déja l'Arithmetique, la Geometrie et un grand nombre de propositions de metaphysique, de physique, et de morale, dont l'expression commode depend des definitions arbitraires, mais choisies, et dont la verité depend des axiomes que j'ay coustume d'appeler identiques; comme par exemple que deux contradictoires ne peuvent pas estre, qu'une chose dans un même temps est telle qu'elle est, par exemple qu'elle est aussi grande qu'elle est, ou egale à elle même; qu'elle est semblable à elle même etc. Or quoyque vous n'entriez pas ex professo dans l'examen des propositions hypothetiques, je serois pourtant d'avis qu'on le fist, et qu'on n'en admist point, qu'on n'eust demonstré entierement et resolu jusqu'aux identiques.

Pour ce qui est des veritez qui parlent de ce qui est effectivement hors de nous, c'est là principalement le sujet de vos recherches. Or premierement on ne sçauroit nier que la verité même des propositions hypothetiques ne soit quelque chose qui est hors de nous, et qui ne depend pas de nous. Car toutes les propositions hypothetiques asseurent ce qui seroit ou ne seroit pas, quelque chose ou son contraire estant posé, et par consequent que la supposition en même temps de deux choses qui s'accordent, ou qu'une chose est possible ou impossible; necessaire ou indifferente; et cette possibilité, impossibilité ou necessité (car necessité d'une chose est une impossibilité du contraire) n'est pas une chimere que nous fassions, puisque nous ne faisons que la reconnoistre et malgrez nous, et d'une maniere constante. Ainsi de toutes les choses qui sont actuellement, la possibilité même ou impossibilité d'estre est la premiere. Or cette possibilité et cette necessité forme ou compose ce qu'on appelle les essences, ou natures, et les veritez qu'on a coustume de nommer eternelles: et on a raison de les nommer ainsi, car il n'y a rien de si eternel que ce qui est necessaire. Ainsi la nature du cercle avec ses proprietez est quelque chose d'existent et d'eternel; c'est à dire il y a quelque cause constante hors de nous qui fait que tous ceux qui y penseront avec soin trouveront la même chose: et que non seulement leur pensées s'accorderont entre elles; ce qu'on pourroit attribuer à la nature seule de l'esprit humain; mais qu'encor les phaenomenes ou experiences les confirmeront lors que quelque apparence d'un cercle frappera nos sens. Et ces phenomenes ont necessairement quelque cause hors de nous.

Mais quoyque l'existence des necessitez soit la premiere de toutes en elle même, et dans l'ordre de la nature, je demeure pourtant d'accord qu'elle n'est pas la premiere dans l'ordre de nostre connoissance. Car vous voyez que pour en prouver l'existence, j'ay pris pour accordé que nous pensons, et que nous avons des sentimens. Ainsi il y a deux veritez generales absolues, c'est à dire qui parlent de l'existence actuelle des choses; l'une que nous pensons; l'autre qu'il y a une grande varieté dans nos pensées. De la premiere il s'ensuit que nous sommes, de l'autre il s'ensuit qu'il y a quelque autre chose que nous, c'est à dire autre chose que ce qui pense, qui est la cause de la varieté de nos apparences. Or l'une de ces deux veritez est aussi incontestable, est aussi independante que l'autre; et Mons. des Cartes ne s'estant attaché qu'à la premiere, dans l'ordre de ses meditations a manqué de venir à la perfection qu'il s'estoit proposé. S'il avoit suivi exactement ce que j'appelle filum meditandi, je croy qu'il auroit achevé la premiere philosophie. Mais le plus grand genie du monde ne sçauroit forcer les choses, et il faut entrer de necessité par les ouvertures que la nature a faites pour ne se pas égarer. De plus un homme seul n'est pas d'abord capable de tout, et pour moy quand je pense à tout ce que Mons. des Cartes a dit de beau, et de luy même, je m'étonne plus tost de ce qu'il a fait, que de ce qu'il a manqué de faire quelque chose. J'avoue que je n'ay pas pû lire encor ses ecrits avec tout le soin que je me suis proposé d'y apporter; et mes amis sçavent qu'il s'est rencontré que j'ay leu presque tous les nouveaux philosophes plustost que luy. Bacon et Gassendi me sont tombé les premiers entre les mains, leur style familier et aisé estoit plus conforme à un homme qui veut tout lire; il est vray que j'ay jetté souvent les yeux sur Galilée et des Cartes; mais comme je ne suis Geometre que dépuis peu, j'estois bien tost rebuté de leur maniere d'écrire, qui avoit besoin d'une forte meditation. Et moy quoyque j'aye tousjours aimé de mediter moy même, j'ay tousjours [eu] de la peine à lire des livres, qu'on ne sçauroit entendre sans mediter beaucoup, par ce qu'en suivant ses propres meditations on suit un certain penchant naturel, et on profite avec plaisir, au lieu qu'on est gesné furieusement, quand il faut suivre les meditations d'autruy. J'aimois tousjours des livres qui contenoient quelques belles pensées, mais qu'on pouvoit parcourir sans s'arrester, car ils excitoient en moy des idées, que je suivois à ma fantasie, et que je poussois où bon me sembloit. Cela m'a encor empeché de lire avec soin les livres de Geometrie; et j'ose bien avouer, que je n'ay pas encor pu obtenir de moy de lire Euclide autrement qu'on n'a coustume de lire les histoires. J'ay reconnu par l'experience que cette methode en general est bonne; mais j'ay bien reconnu neantmoins qu'il y a des auteurs qu'il en faut excepter. Comme sont parmy les anciens philosophes Platon et Aristote, et des nostres Galilée, et des Cartes. Cependant ce que je sçay des meditations metaphysiques et physiques de Mons. des Cartes n'est presque venu que de la lecture de quantité de livres ecrits un peu plus familierement, qui rapportent ses opinions. Et il peut arriver que je ne l'aye pas encor bien compris. Neantmoins autant que je l'ay feuilleté moy même, j'entrevoy au moins, ce me semble, ce qu'il n'a pas fait, ny entrepris de faire; et c'est entre autres la resolution de toutes nos suppositions. C'est pourquoy j'ay coustume d'applaudir à tous ceux qui examinent la moindre verité jusqu'au bout; car je sçay que c'est beaucoup d'entendre une chose parfaitement, quelque petite et quelque facile qu'elle paroisse. C'est le moyen d'aller bien loin, et d'establir en fin l'art d'inventer, qui depend d'une connoissance, mais distincte et parfaite des choses les plus aisées. Et pour cette raison je n'ay pas blamé le dessein de Mons. de Roberval qui vouloit tout demonstrer en Geometrie, jusqu'à quelques axiomes. J'avoue qu'il ne faut pas vouloir contraindre les autres à cette exactitude, mais je croy qu'il est bon de nous contraindre nous mêmes.

Je reviens aux veritez premieres à nostre egard, entre celles qui asseurent qu'il y a quelque chose hors de nous. Sçauvoir, que nous pensons, et qu'il y a une grande varieté dans nos pensées; or cette varieté des pensées ne sçauroit venir de ce qui pense, puisqu'une même chose seule, ne sçauroit estre cause des changemens qui sont en elle. Car toute chose demeure dans l'estat où elle est, s'il n'y a rien qui la change. Et ayant esté d'elle même indeterminée à avoir eu tels changemens plus tost que d'autres; on ne sçauroit commencer de luy attribuer aucune varieté, sans dire quelque chose dont on avoue qu'il n'y a point de raison, ce qui est absurde. Et si on vouloit dire même qu'il n'y a point eu de commencement dans nos pensées, outre qu'on seroit obligé d'asseurer que chacun entre nous ait esté «de t»oute eternité, on n'eschapperoit «point» encor; car on seroit tousjours obligé d'avouer qu'il n'y a point de raison de cette varieté qui ait esté de toute eternité en nos pensées; puisqu'il n'y a rien en nous qui nous determine à cellecy plus tost qu'à une autre. Donc il y a quelque cause hors de nous de la varieté de nos pensées. Et comme nous conceuvons qu'il y a quelques causes sous-ordonnées de cette varieté, qui neantmoins ont encor besoin de cause elles mêmes, nous avons etablis des Estres ou substances particulieres, dont nous reconnoissons quelque action, c'est à dire dont nous conceuvons, que de leur changement s'ensuit quelque changement en nous. Et nous allons à grand pas à forger ce que nous appellons, matiere et corps. Mais c'est icy que vous avez raison de nous arrester un peu et de renouveller les plaintes de l'ancienne Academie. Car dans le fonds toutes nos experiences ne nous asseurent que de deux, sçauvoir qu'il y a une liaison dans nos apparences qui nous donne moyen de predire avec succés des apparences futures; l'autre que cette liaison doit avoir une cause constante. Mais de tout cela il ne s'ensuit pas à la rigueur qu'il y a de la matiere ou des corps: mais seulement qu'il y a quelque chose qui nous presente des apparences bien suivies. Car si une puissance invisible prenoit plaisir de nous faire paroistre des songes bien liés avec la vie precedente et conformes entre eux, les pourrions nous distinguer des realitez, qu'après avoir esté eveillés[?] Or qui est ce qui empeche que le cours de nostre vie ne soit un grand songe bien ordonné? dont nous pourrions estre détrompés en un moment. Et je ne voy pas que cette puissance seroit pour cela imparfaite, comme asseure Mons. des Cartes, outre que son imperfection n'entre pas en question. Car ce pourroit estre une certaine puissance sous-ordonnée, ou quelque genie qui se pourroit mêler, je ne sçay pourquoy, de nos affaires: et qui auroit au moins autant de pouvoir sur quelqu'un que ce Calife, qui fit transporter un homme yvre dans son palais; et le fit gouster du paradis de Mahomet; lors qu'il fut eveillé; jusques à ce qu'il fut enyvré derechef, et en estat d'estre rapporté au lieu, où on l'avoit pris. Et cet homme estant revenu à luy même ne manqua pas de prendre pour une vision ce qui luy paroissoit inconciliable avec le cours de sa vie, et de débiter au peuple des maximes et des revelations qu'il croyoit avoir apprises dans ce Paradis pretendu: et c'estoit ce que le Calife souhaitoit. Or puisqu'une realité a passé pour une vision, qui est ce qui empeche qu'une vision passe pour une realité. Il est vray que d'autant plus que nous voyons de la liaison dans ce qui nous arrive, d'autant plus sommes nous confirmés dans l'opinion que nous avons de la realité de nos apparences; et il est vray aussi, que d'autant que nous examinons nos apparences de plus pres, d'autant les trouvons nous mieux suivies; comme les microscopes, et autres moyens de faire des experiences font voir. Cet accord perpetuel donne une grande asseurance, mais après tout elle ne sera que morale, jusqu'à ce que quelque homme découvre à priori l'origine du monde que nous voyons, et qu'il puise dans le fonds de l'essence pour quoy les choses sont de la maniere qu'elles paroissent: car cela estant, il aura demonstré que ce qui nous paroist, est une realité, et qu'il est impossible que nous en soyons des-abusés jamais. Mais je croy que cela approcheroit fort de la vision beatifique, et qu'il est difficile d'y pretendre dans l'estat où nous sommes. Cependant nous apprenons par là combien la connoissance que nous avons communement du corps et de la matiere doit estre confuse; puisque nous croyons d'estre asseurés qu'il y en a, et que nous trouvons neantmoins au bout du conte, que nous pourrions nous tromper. Et cela confirme la belle pensée de Mons. des Cartes, de la preuve de la [distinction] du corps et de l'ame, puisqu'on peut revoquer en doute l'un sans pouvoir mettre l'autre en question. Car s'il n'y avoit que des apparences ou songes, on ne seroit pas moins asseuré de l'existence de ce qui pense, comme dit fort bien Mons. des Cartes, et moy j'adjoute qu'on n'en pourroit pas moins demonstrer l'existence de Dieu par des voyes differentes de celles de Mons. des Cartes, et qui à ce que je croy menent plus loing. Car on n'a nullement besoin de supposer un estre qui nous garantisse d'estre trompés, puisqu'il est en nostre pouvoir de nous détromper sur beaucoup de choses, et au moins sur les plus importantes. Je souhaite Monsieur que vos meditations là dessus ayent tout le succés que vous desirez. Mais pour cet effect il est bon d'aller par ordre, et d'establir des propositions, c'est le moyen de gagner terrein, et d'avancer seurement. Je croy que vous obligeriez encor le public en luy communiquant de temps en temps des pieces choisies de l'Academie, et sur tout de Platon; car je reconnois qu'il y a là des choses plus belles et plus solides qu'on ne pense. Je suis Monsieur etc.