Series II Band 1 · No. 94.

PIERRE DE CARCAVY AN LEIBNIZ

Paris, 5. Dezember 1671. [88.107.]

French

Monsieur de Paris le 5e decemb. 1671.

les affaires continuelles qui me survienent ne me donnant pas le loisir de vous escrire aussy souvent que je voudrois, j'espere que vous aurez la bonté de m'excuser et de croire que ce n'est ny par negligence, ny aussy que je n'aye toute l'estime que je dois avoir pour merite, et je vous seray bien obligé si me continuant l'honneur de vostre souvenir vous me faites la grace de croire [que] j'en reçois les temoignages comm' une des choses qui m'est la plus chere.

Mr Ferrant qui vous honore particulierement m'a dit la peyne que vous avez prise pour luy procurer l'Abulfeda, et comme c'est un jeune homme qui entend fort bien les langues orientales, qui ayme le travail, et que je tasche d'assister en ce que je puis, j'entre en part de l'obligation qu'il vous a, et de l'assurance qu'il vous [a] donnée et a Mr Hesantelerus d'executer precisement toutes les choses dont ils sont convenus, je vous assure qu'il n'y manquera pas.

J'ay veu la feuille d'optique que vous avez envoyée audit Sr Ferran, sur laquelle vous me permettrez de vous demander si vous avez deja executé les choses qui y sont contenues, ou si vous n'en avez que la demonstration geometrique pour la reduire en pratique, quand il vous plaira; si vous l'avez faite et que vous puissiez me l'envoyer j'en seray tres ayse, et tascheray de vous en faire avoir tout l'honneur et l'advantage que merite cette invention, si vous n'en avez que la demonstration prenez s'il vous plaist la peyne de la faire transcrire. Nous vous en dirons nostr'advis, de mesme que des autres choses que vous voudrez nous envoyer, mais il faut s'il vous plaist que vous les estendiez un peu plus [en] long, et que vous n'en envoyiez plustost que peu à la fois, parce que nos messieurs estant assez occuppez à leurs speculations particulieres, ne veulent pas se peyner à deschifrer les choses embarassées, vous voulez bien Monsieur que je vous parle avec cette liberté, et que je vous dise que ce n'est pas satisfaire une personne que de ne luy rendre qu'en passant et en ne disant rien, la raison de ce qu'elle demande.

Mr Pascal n'a point fait de description particuliere de sa machine numerique, et si j'avois pu en faire une dans peu de tems, je vous l'aurois envoyée, ce que je sçaurois vous dire presentement est qu'elle n'agit que par l'addition et par la soustraction, lesquelles estant reiterées, achevent, comme vous sçavez, toutes les operations de l'arithmetique; cette machine, dont on se sert avec une tres grande facilité, se peut faire aussi grande que l'on veut, mais pour conter jusques aux millions elle n'a environ que deux pieds de longueur, les operations se font avec des petites roues, tres aisées a mouvoir, l'une est pour les unités jusques à 10, l'autre pour les dizaines jusques à cent, la 3e pour les centaines jusques à mille, la 4e pour les mille jusques a 10000 et ainsi de suitte. Si cela ne vous suffit pas je vous en envoyeray une plus ample description, ou si vous voulez m'envoyer la vostre avec la maniere de s'en servir, je vous diray ce qu'il y aura de semblable et de different, et vous la payeray ou renvoyeray fort exactement. J'ajouteray encore à l'esgard de celle de Mr Pascal qu'ell'est tres simple, et qu'il n'y a pas plus de difficulté à faire mouvoir tout ensemble telle quantité de roues qu'on voudra qu'une seule.

Pour les autres choses dont vous avez pris la peyne de me donner advis dans vostre derniere lettre, je demeure d'accord avec vous que l'excez de l'imagination que l'on pretend estre l'instrument pour l'invention de quantité de beaux secrets, ne se rencontre pas toujours avec les autres parties necessaires pour la perfection d'un mesme sujet, et qu'il est utile pour ne rien perdre, et faire que toutes choses contribuent au bien public, de mesnager ces sorte d'esprits particuliers. Mais comm'il y a beaucoup de peyne d'encherir, et encore davantage de profiter de ce dont eux mesmes ne sçavent pas s'expliquer, n'ayant ni ordre ni methode dans aucune de leurs operations, et se persuadants assez souvent que des secrets de rien sont de grande consequence parce qu'ils ont eu bien de la peyne à les imaginer, vous m'advouerez Monsieur qu'il n'y a pas grande apparence de proposer ces sorte de decouvertes comme bonnes, avant qu'on en ayt une plus grande assurance, et j'avois pensé tant pour vostre avantage particulier que pour celuy qu'en peut tirer le public, qu'il estoit plus à propos principalement à l'esgard de Mr Colbert qui ne se contente que de ce qui est reel et solide, d'attendre que vous m'eussiez commencé d'envoyer quelque chose d'effectif pour luy parler de ce à quoy vous avez dessein de vous employer, de sorte que si vous prenez la peyne d'en user en cette maniere, et que vous vouliez m'envoyer quelque chose qui merite d'estre veu, vous devez estre assuré de 3 choses, la premiere que personne ne s'usurpera icy ce qu'un autre aura trouvé, et que je conserveray toute entiere la gloire à qui elle sera deue, la 2e que je n'useray absolument de ce que vous me menderez, que comme vous me le prescrirez, et la 3e que je vous en procureray et à ceux à qui il le faudra un advantage raisonnable, que si les choses que vous pourrez recouvrer ne sont pas telles qu'elles doivent estre autant estimées que se seront imaginé ceux qui en seront les autheurs, qui se flattent ordinairement et qui tombent presque toujours dans le deffaut de l'amour propre, je vous en diray franchement mon advis, et ne reveleray jamais rien de ce qui pourra faire prejudice à un autre. Je suis de tout mon coeur

Monsieur vostre tres humble et obeissant serviteur De Carcavy.