Essais de Théodicée — Preface
ESSAIS DE THEODICÉE
VI21
SUR
LA BONTÉ DE DIEU, LA LIBERTÉ DE L'HOMME
ET L'ORIGINE DU MAL.
............... Quid mirum, noscere Mundum
Si possunt homines; quibus est et mundus in ipsis,
Exemplumque Dei quisque est sub imagine parva.
PREFACE.
On a vû de tout temps que le commun des hommes a mis la devotion dans les formalités: la solide pieté, c'est à dire la lumiere et la vertu, n'a jamais esté le partage du grand nombre. Il ne faut point s'en etonner, rien n'est si conforme à la foiblesse humaine; nous sommes frappés par l'exterieur, et l'interne demande une discussion, dont peu de gens se rendent capables. Comme la veritable pieté consiste dans les sentimens et dans la practique, les Formalités de devotion l'imitent, et sont de deux sortes; les unes reviennent aux ceremonies de la practique, et les autres aux formulaires de la croyance. Les ceremonies ressemblent aux actions vertueuses, et les formulaires sont comme des ombres de la verité, et approchent plus ou moins de la pure lumiere. Toutes ces Formalités seroient louables, si ceux qui les ont inventées les avoient rendues propres à maintenir et à exprimer ce qu'elles imitent; si les ceremonies religieuses, la discipline ecclesiastique, les regles des Communautés, les loix humaines, estoient tousjours comme une haye à la loy divine, pour nous eloigner des approches du vice, pour nous accoutumer au bien, et pour nous rendre la vertu familiere. C'estoit le but de Moyse et d'autres bons legislateurs, des sages fondateurs des ordres religieux, et sur tout de Jesus Christ, divin fondateur de la religion la plus pure et la plus éclairée. Il en est autant des formulaires de croyance; ils seroient passables, s'il n'y avoit rien qui ne fut conforme à la verité salutaire, quand même toute la verité dont il s'agit n'y seroit pas. Mais il n'arrive que trop souvent, que la devotion est étouffée par des façons, et que la lumiere divine est obscurcie par les opinions des hommes.
Les Payens, qui remplissoient la terre avant l'établissement du Christianisme, n'avoient qu'une seule espece de formalités; ils avoient des ceremonies dans leur culte, mais ils ne connoissoient point d'articles de foy, et n'avoient jamais songé à dresser des formulaires de leur Theologie dogmatique. Ils ne savoient point si leur Dieux estoient de vrais personnages ou des symboles des puissances naturelles, comme du soleil, des planetes, des elemens. Leur mysteres ne consistoient point dans des dogmes difficiles, mais dans certaines practiques secretes, où les profanes, c'est à dire ceux qui n'estoient point initiés, ne devoient jamais assister. Ces practiques estoient bien souvent ridicules et absurdes, et il falloit les cacher pour les garantir du mepris. Les Payens avoient leur superstitions, ils se vantoient de miracles; tout estoit plein chez eux d'oracles, d'augures, de presages, de divinations: les pretres inventoient des marques de la colere ou de la bonté des Dieux, dont ils pretendoient estre les interpretes. Cela tendoit à gouverner les esprits par la crainte et par l'esperance des evenemens humains: mais le grand avenir d'une autre vie n'estoit gueres envisagé, on ne se mettoit point en peine de donner aux hommes de veritables sentimens de Dieu et de l'Ame.
De tous les anciens peuples on ne connoist que les Hebreux qui ayent eu des dogmes publics de leur religion. Abraham et Moyse ont établi la croyance d'un seul Dieu, source de tout bien, auteur de toutes choses. Les Hebreux en parlent d'une maniere tres digne de la Souveraine Substance, et on est surpris de voir des habitans d'un petit canton de la terre plus éclairés que le reste du genre humain. Les sages d'autres nations en ont peutestre dit autant quelques fois, mais ils n'ont pas eu le bonheur de se faire suivre assés et de faire passer le dogme en loy. Cependant Moyse n'avoit point fait entrer dans ses loix la doctrine de l'immortalité des ames: elle estoit conforme à ses sentimens, elle s'enseignoit de main en main, mais elle n'estoit point autorisée d'une maniere populaire, jusqu'à ce que Jesus Christ leva le voile, et sans avoir la force en main, enseigna avec toute la force d'un legislateur, que les ames immortelles passent dans une autre vie, où elles doivent recevoir le salaire de leur actions. Moyse avoit déja donné les belles idées de la grandeur et de la bonté de Dieu, dont beaucoup de nations civilisées conviennent aujourdhuy: mais Jesus Christ en établissoit toutes les consequences, et il faisoit voir que la bonté et la justice Divine éclatent parfaitement dans ce que Dieu prepare aux ames. Je n'entre point icy dans les autres points de la Doctrine Chrétienne, et je fais seulement voir comment Jesus Christ acheva de faire passer la religion naturelle en loy, et de luy donner l'autorité d'un dogme public. Il fit luy seul ce que tant de philosophes avoient en vain taché de faire: et les Chrestiens ayant enfin eu le dessus dans l'Empire Romain, maistre de la meilleure partie de la terre connue, la religion des sages devint celle des peuples. Mahomet depuis ne s'écarta point de ces grands dogmes de la Theologie naturelle: ses sectateurs les repandirent même parmy les nations les plus reculées de l'Asie et de l'Afrique, où le Christianisme n'avoit point esté porté, et ils abolirent en bien des pays les superstitions payennes, contraires à la veritable doctrine de l'unité de Dieu, et de l'immortalité des ames.
L'on voit que Jesus Christ, achevant ce que Moyse avoit commencé, a voulu que la Divinité fut l'objet, non seulement de nostre crainte et de nostre veneration, mais encor de nostre amour et de nostre tendresse. C'estoit rendre les hommes bien heureux par avance, et leur donner icy bas un avant gout de la felicité future. Car il n'y a rien de si agreable que d'aimer ce qui est digne d'amour. L'Amour est cette affection qui nous fait trouver du plaisir dans les perfections de ce qu'on aime, et il n'y a rien de plus parfait que Dieu, ny rien de plus charmant. Pour l'aimer, il suffit d'en envisager les perfections, ce qui est aisé, parce que nous trouvons en nous leur idées. Les perfections de Dieu sont celles de nos ames, mais il les possede sans bornes: il est un Ocean, dont nous n'avons receu que des gouttes: il y a en nous quelque puissance, quelque connoissance, quelque bonté, mais elles sont toutes entieres en Dieu. L'ordre, les proportions, l'harmonie nous enchantent, la peinture et la musique en sont des echantillons; Dieu est tout ordre, il garde tousjours la justesse des proportions, il fait l'harmonie universelle: toute la beauté est un épanchement de ses rayons.
Il s'ensuit manifestement que la veritable pieté, et même la veritable felicité, consiste dans l'amour de Dieu, mais dans un amour éclairé, dont l'ardeur soit accompagnée de lumiere. Cette espece d'amour fait naistre ce plaisir dans les bonnes actions qui donne du relief à la vertu, et rapportant tout à Dieu, comme au centre, transporte l'humain au divin. Car en faisant son devoir, en obeissant à la raison, on remplit les ordres de la Supreme Raison. On dirige toutes ses intentions au bien commun, qui n'est point different de la gloire de Dieu; l'on trouve qu'il n'y a point de plus grand interest particulier que d'epouser celuy du general, et on se satisfait à soy même, en se plaisant à procurer les vrais avantages des hommes. Qu'on reussisse ou qu'on ne reussisse pas, on est content de ce qui arrive, quand on est resigné à la Volonté de Dieu, et quand on sait que ce qu'il veut est le meilleur: mais avant qu'il declare sa volonté par l'evenement, on tache de la rencontrer, en faisant ce qui paroist le plus conforme à ses ordres. Quand nous sommes dans cette situation d'esprit, nous ne sommes point rebutés par les mauvais succès, nous n'avons du regret que de nos fautes; et les ingratitudes des hommes ne nous font point relacher de l'exercice de nostre humeur bienfaisante. Nostre charité est humble et pleine de moderation, elle n'affecte point de regenter: également attentifs à nos defauts, et aux talens d'autruy, nous sommes portés à critiquer nos actions, et à excuser et redresser celles des autres: c'est pour nous perfectionner nous mêmes, et pour ne faire tort à personne. Il n'y a point de pieté, où il n'y a point de charité; et sans estre officieux et bienfaisant, on ne sauroit faire voir une devotion sincere.
Le bon naturel, l'education avantageuse, la frequentation des personnes pieuses et vertueuses, peuvent contribuer beaucoup à mettre les ames dans cette belle assiette; mais ce qui les y attache le plus, ce sont les bons principes. Je l'ay déja dit, il faut joindre la lumiere à l'ardeur, il faut que les perfections de l'entendement donnent l'accomplissement à celles de la volonté. Les practiques de la vertu aussi bien que celles du vice, peuvent estre l'effect d'une simple habitude; on y peut prendre goût: mais quand la vertu est raisonnable, quand elle se rapporte à Dieu qui est la supreme raison des choses, elle est fondée en connoissance. On ne sauroit aimer Dieu, sans en connoistre les perfections, et cette connoissance renferme les principes de la veritable pieté. Le but de la religion doit estre de les imprimer dans les ames: mais je ne say comment il est arrivé bien souvent, que les hommes, que les Docteurs de la religion se sont fort écartés de ce but. Contre l'intention de nostre Divin Maistre, la devotion a esté ramenée aux ceremonies, et la Doctrine a eté chargée de formules. Bien souvent ces ceremonies n'ont pas esté bien propres à entretenir l'exercice de la vertu, et les formules quelques fois n'ont pas esté bien lumineuses. Le croiroit-on? des Chretiens se sont imaginés de pouvoir estre devots sans aimer leur prochain, et pieux sans aimer Dieu; ou bien on a crû de pouvoir aimer son prochain sans le servir, et de pouvoir aimer Dieu sans le connoistre. Plusieurs siecles se sont écoulés, sans que le public se soit bien apperçu de ce defaut; et il y a encor des grands restes du regne des tenebres. On voit quelques fois des gens qui parlent fort de la pieté, de la devotion, de la religion, qui sont même occupés à les enseigner, et on ne les trouve gueres bien instruits sur les perfections divines. Ils conçoivent mal la bonté et la justice du Souverain de l'univers; ils se figurent un Dieu, qui ne merite point d'estre imité ny d'estre aimé. C'est ce qui m'a paru de dangereuse consequence, puisqu'il importe extremement que la source même de la pieté ne soit point infectée. Les anciennes erreurs de ceux qui ont accusé la Divinité, ou qui en ont fait un principe mauvais, ont esté renouvellées quelques fois de nos jours: on a eu recours à la puissance irresistible de Dieu, quand il s'agissoit plustost de faire voir sa bonté supreme; et on a employé un pouvoir despotique, lorsqu'on devoit concevoir une puissance reglée par la plus parfaite sagesse. J'ay remarqué que ces sentimens, capables de faire du tort, estoient appuyés particulierement sur des notions embarassées, qu'on s'estoit formé touchant la liberté, la necessité, et le destin; et j'ay pris la plume plus d'une fois dans les occasions, pour donner des éclaircissemens sur ces matieres importantes. Mais enfin j'ay esté obligé de ramasser mes pensées sur tous ces sujets liés ensemble, et d'en faire part au public. C'est ce que j'ay entrepris dans les Essais, que je donne icy, sur la Bonté de Dieu, la Liberté de l'Homme, et l'Origine du Mal.
Il y a deux Labyrinthes fameux, où nostre raison s'égare bien souvent: l'un regarde la grande Question du Libre et du Necessaire, sur-tout dans la production et dans l'origine du Mal; l'autre consiste dans la discussion de la continuité, et des indivisibles, qui en paroissent les Elémens, et où doit entrer la considération de l'infini. Le premier embarasse presque tout le genre humain, l'autre n'exerce que les Philosophes. J'auray peutestre une autre fois l'occasion de m'expliquer sur le second, et de faire remarquer, que faute de bien concevoir la nature de la substance et de la matiere, on a fait de fausses positions, qui menent à des difficultés insurmontables, dont le veritable usage devroit estre le renversement de ces positions mêmes. Mais si la connoissance de la continuité est importante pour la speculation, celle de la necessité ne l'est pas moins pour la practique; et ce sera l'objet de ce Traité, avec les points qui y sont liés, savoir la liberté de l'homme et la justice de Dieu.
Les hommes presque de tout temps ont esté troublés par un sophisme, que les Anciens appelloient la Raison paresseuse, parce qu'il alloit à ne rien faire, ou du moins à n'avoir soin de rien, et à ne suivre que le panchant des plaisirs presens. Car, disoit-on, si l'avenir est necessaire, ce qui doit arriver arrivera, quoyque je puisse faire. Or l'avenir (disoit-on) est necessaire, soit parce que la Divinité prevoit tout, et le préétablit même, en gouvernant toutes les choses de l'univers; soit parce que tout arrive necessairement, par l'enchainement des causes; soit enfin par la nature même de la verité, qui est determinée dans les enonciations qu'on peut former sur les evenemens futurs, comme elle l'est dans toutes les autres enonciations, puisque l'enonciation doit tousjours estre vraye ou fausse en elle même, quoyque nous ne connoissions pas tousjours ce qui en est. Et toutes ces raisons de determination qui paroissent differentes, concourent enfin comme des lignes à un même centre, car il y a une verité dans l'evenement futur, qui est predeterminée par les causes, et Dieu la préétablit en établissant les causes.
L'Idée mal entendue de la necessité, estant employée dans la practique, a fait naistre ce que j'appelle Fatum Mahumetanum, le destin à la Turque, parce qu'on impute aux Turcs de ne pas eviter les dangers et de ne pas même quitter les lieux infectés de la peste, sur des raisonnemens semblables à ceux qu'on vient de rapporter. Car ce qu'on appelle Fatum Stoicum n'estoit pas si noir qu'on le fait: il ne detournoit pas les hommes du soin de leur affaires, mais il tendoit à leur donner la tranquillité à l'égard des evenemens, par la consideration de la necessité, qui rend nos soucis et nos chagrins inutiles: en quoy ces Philosophes ne s'eloignoient pas entierement de la doctrine de Nostre Seigneur, qui dissuade ces soucis par rapport au lendemain, en les comparant avec les peines inutiles que se donneroit un homme qui travailleroit à agrandir sa taille.
Il est vray que les enseignemens des Stoïciens (et peutestre aussi de quelques Philosophes celebres de nostre temps) se bornans à cette necessité pretendue, ne peuvent donner qu'une Patience forcée; au lieu que Nostre Seigneur inspire des pensées plus sublimes, et nous apprend même le moyen d'avoir du contentement, lorsqu'il nous asseure que Dieu, parfaitement bon et sage, ayant soin de tout, jusqu'à ne point negliger un cheveu de nostre tête, nostre confiance en luy doit estre entiere: de sorte que nous verrions, si nous estions capables de le comprendre, qu'il n'y a pas même moyen de souhaiter rien de meilleur (tant absolument que pour nous) que ce qu'il fait. C'est comme si l'on disoit aux hommes: Faites vostre devoir, et soyés contents de ce qui en arrivera, non seulement parce que vous ne sauriés resister à la providence Divine, ou à la nature des choses (ce qui peut suffire pour estre tranquille, et non pas pour estre content), mais encor parce que vous avés à faire à un bon maistre. Et c'est ce qu'on peut appeller Fatum Christianum.
Cependant il se trouve que la pluspart des hommes, et mêmes des Chrétiens, font entrer dans leur practique quelque mêlange du destin à la Turque, quoyqu'ils ne le reconnoissent pas assés. Il est vray qu'ils ne sont pas dans l'inaction et dans la negligence, quand des perils evidens, ou des esperances manifestes et grandes se presentent; car ils ne manqueront pas de sortir d'une maison qui va tomber, et de se detourner d'un precipice qu'ils voyent dans leur chemin; et ils fouilleront dans la terre, pour deterrer un tresor decouvert à demy, sans attendre que le destin acheve de le faire sortir. Mais quand le bien ou le mal est éloigné et douteux, et le remede penible, ou peu à nostre goust, la raison paresseuse nous paroist bonne: par exemple, quand il s'agit de conserver sa santé et même sa vie par un bon regime, les gens à qui on donne conseil là dessus, repondent bien souvent, que nos jours sont contés, et qu'il ne sert de rien de vouloir lutter contre ce que Dieu nous destine. Mais ces mêmes personnes courent aux remedes même les plus ridicules, quand le mal qu'ils avoient negligé approche. On raisonne à peu près de la même façon, quand la deliberation est un peu épineuse, comme par exemple lorsqu'on se demande, quod vitae sectabor iter? quelle profession on doit choisir; quand il s'agit d'un mariage qui se traite, d'une guerre qu'on doit entreprendre, d'une bataille qui se doit donner; car en ces cas plusieurs seront portés à eviter la peine de la discussion et à s'abandonner au sort, ou au panchant, comme si la raison ne devoit estre employée que dans les cas faciles. On raisonnera alors à la Turque bien souvent (quoyqu'on appelle cela mal à propos se remettre à la providence, ce qui a lieu proprement, quand on a satisfait à son devoir) et on employera la raison paresseuse, tirée du destin irresistible, pour s'exemter de raisonner comme il faut; sans considerer que si ce raisonnement contre l'usage de la raison estoit bon, il auroit tousjours lieu, soit que la deliberation fût facile ou non. C'est cette paresse qui est en partie la source des practiques superstitieuses des devins, où les hommes donnent aussi facilement que dans la pierre philosophale, parce qu'ils voudroient des chemins abregés, pour aller au bonheur sans peine.
Je ne parle pas icy de ceux qui s'abandonnent à la fortune, parce qu'ils ont esté heureux auparavant, comme s'il y avoit là dedans quelque chose de fixe. Leur raisonnement du passé à l'avenir est aussi peu fondé que les principes de l'Astrologie et des autres divinations; et ils ne considerent pas qu'il y a ordinairement un flus et reflus dans la fortune, una marea, comme les Italiens jouans à la bassette ont coutume de l'appeller, et ils y font des observations particulieres, auxquelles je ne conseillerois pourtant à personne de se trop fier. Cependant cette confiance qu'on a en sa fortune sert souvent à donner du courage aux hommes, et surtout aux soldats, et leur fait avoir effectivement cette bonne fortune qu'ils s'attribuent, comme les predictions font souvent arriver ce qui a esté predit, et comme l'on dit que l'opinion que les Mahometans ont du destin les rend déterminés. Ainsi les erreurs mêmes ont leur utilité quelques fois: mais c'est ordinairement pour remedier à d'autres erreurs, et la verité vaut mieux absolument.
Mais on abuse sur tout de cette pretendue necessité du destin, lorsqu'on s'en sert pour excuser nos vices et nostre libertinage. J'ay souvent oui dire à des jeunes gens éveillés, qui vouloient faire un peu les Esprits-forts: qu'il est inutile de precher la vertu, de blâmer le vice, de faire esperer des recompenses, et de faire craindre des chastimens, puisqu'on peut dire du livre des destinées, que ce qui est écrit, est écrit, et que nostre conduite n'y sauroit rien changer; et qu'ainsi le meilleur est de suivre son panchant, et de ne s'arrester qu'à ce qui peut nous contenter presentement. Ils ne faisoient point reflexion sur les consequences etranges de cet argument, qui prouveroit trop: puisqu'il prouveroit (par exemple) qu'on doit prendre un breuvage agreable, quand on sauroit qu'il est empoisonné. Car par la même raison (si elle estoit valable) je pourrois dire: s'il est écrit dans les Archives des Parques, que le poison me tuera à present, ou me fera du mal, cela arrivera, quand je ne prendrois point ce breuvage; et si cela n'est point écrit, il n'arrivera point, quand même je prendrois ce même breuvage; et par consequent je pourray suivre impunement mon panchant à prendre ce qui est agreable, quelque pernicieux qu'il soit: ce qui renferme une absurdité manifeste. Cette objection les arrestoit un peu, mais ils revenoient tousjours à leur raisonnement, tourné en differentes manieres, jusqu'à ce qu'on leur fit comprendre, en quoy consiste le défaut du Sophisme. C'est qu'il est faux que l'évenement arrive quoyqu'on fasse; il arrivera, parce qu'on fait ce qui y mene; et si l'évenement est écrit, la cause qui le fera arriver, est écrite aussi. Ainsi la liaison des effects et des causes, bien loin d'établir la doctrine d'une necessité prejudiciable à la practique, sert à la détruire.
Mais sans avoir des intentions mauvaises et portées au libertinage, on peut envisager autrement les estranges suites d'une necessité fatale, en considerant qu'elle détruiroit la liberté de l'arbitre, si essentielle à la moralité de l'action; puisque la justice et l'injustice, la louange et le blâme, la peine et la récompense ne sauroient avoir lieu par rapport aux actions necessaires, et que personne ne pourra estre obligé à faire l'impossible, ou à ne point faire ce qui est necessaire absolument. On n'aura pas l'intention d'abuser de cette reflexion pour favoriser le dereglement, mais on ne laissera pas de se trouver embarassé quelques fois quand il s'agira de juger des actions d'autruy, ou plustost de repondre aux objections, parmy lesquelles il y en a qui regardent même les actions de Dieu, dont je parleray tantost. Et comme une necessité insurmontable ouvriroit la porte à l'impieté, soit par l'impunité qu'on en pourroit inferer, soit par l'inutilité qu'il y auroit de vouloir resister à un torrent qui entraine tout; il est important de marquer les differens degrés de la necessité, et de faire voir qu'il y en a qui ne sauroient nuire, comme il y en a d'autres qui ne sauroient estre admis sans donner lieu à de mauvaises consequences.
Quelques uns vont encor plus loin: ne se contentant pas de se servir du pretexte de la necessité pour prouver que la vertu et le vice ne font ny bien ny mal, ils ont la hardiesse de faire la Divinité complice de leur desordres, et ils imitent les anciens payens, qui attribuoient aux Dieux la cause de leur crimes, comme si une Divinité les poussoit à mal faire. La Philosophie des Chrétiens, qui reconnoist mieux que celle des anciens la dependance des choses du premier Auteur, et son concours avec toutes les actions des créatures, a paru augmenter cet embarras. Quelques habiles gens de nostre temps en sont venus jusqu'à oster toute action aux créatures, et Monsieur Bayle, qui donnoit un peu dans ce sentiment extraordinaire, s'en est servi pour relever le Dogme tombé des deux principes, ou de deux Dieux, l'un bon, l'autre mauvais, comme si ce Dogme satisfaisoit mieux aux difficultés sur l'origine du mal; quoyque d'ailleurs il reconnoisse que c'est un sentiment insoutenable, et que l'Unité du Principe est fondée incontestablement en raisons a priori; mais il en veut inferer que nostre Raison se confond, et ne sauroit satisfaire aux objections, et qu'on ne doit pas laisser pour cela de se tenir ferme aux dogmes revelés, qui nous enseignent l'existence d'un seul Dieu parfaitement bon, parfaitement puissant et parfaitement sage. Mais beaucoup de Lecteurs, qui seroient persuadés de l'insolubilité de ses objections, et qui les croiroient pour le moins aussi fortes que les preuves de la verité de la religion, en tireroient des consequences pernicieuses.
Quand il n'y auroit point de concours de Dieu aux mauvaises actions, on ne laisseroit pas de trouver de la difficulté en ce qu'il les prévoit, et qu'il les permet, les pouvant empecher par sa Toute-puissance. C'est ce qui fait que quelques Philosophes et même quelques Theologiens ont mieux aimé luy refuser la connoissance du détail des choses, et sur tout des evenemens futurs, que d'accorder ce qu'ils croyoient choquer sa bonté. Les Sociniens et Conrad Vorstius panchent de ce costé-là; et Thomas Bonartes, Jesuite Anglois pseudonyme, mais fort savant, qui a écrit un Livre de concordia scientiae cum fide, dont je parleray plus bas, paroit l'insinuer aussi.
Ils ont grand tort sans doute, mais d'autres n'en ont pas moins, qui persuadés que rien ne se fait sans la volonté et sans la puissance de Dieu, luy attribuent des intentions et des actions si indignes du plus grand et du meilleur de tous les estres, qu'on diroit que ces auteurs ont renoncé en effect au dogme qui reconnoist la justice et la bonté de Dieu. Ils ont crû qu'estant souverain Maistre de l'univers, il pourroit sans aucun prejudice de sa sainteté faire commettre des pechés, seulement parce que cela luy plaist, ou pour avoir le plaisir de punir; et même qu'il pourroit prendre plaisir à affliger eternellement des innocens, sans faire aucune injustice, parce que personne n'a droit ou pouvoir de controller ses actions. Quelques uns même sont allés jusqu'à dire que Dieu en use effectivement ainsi; et sous pretexte que nous sommes comme un rien par rapport à luy, ils nous comparent avec les vers de terre, que les hommes ne se soucient point d'écraser en marchant; ou en general avec les animaux qui ne sont pas de nostre espece, que nous ne nous faisons aucun scrupule de mal-traiter.
Je crois que plusieurs personnes, d'ailleurs bien intentionnées, donnent dans ces pensées, parce qu'ils n'en connoissent pas assés les suites. Ils ne voyent pas, que c'est proprement detruire la justice de Dieu; car quelle notion assignerons nous à une telle espece de justice, qui n'a que la volonté pour regle, c'est à dire, où la volonté n'est pas dirigée par les regles du bien, et se porte même directement au mal? à moins que ce ne soit la notion contenue dans cette definition Tyrannique de Thrasymaque chez Platon, qui disoit que juste n'est autre chose que ce qui plaist au plus puissant. A quoy reviennent, sans y penser, ceux qui fondent toute l'obligation sur la contrainte, et prennent par consequent la puissance pour la mesure du droit. Mais on abandonnera bientost des maximes si étranges, et si peu propres à rendre les hommes bons et charitables par l'imitation de Dieu, lorsqu'on aura bien consideré, qu'un Dieu qui se plairoit au mal d'autruy, ne sauroit estre distingué du mauvais principe des Manichéens, supposé que ce principe fût devenu seul maistre de l'univers; et que par consequent il faut attribuer au vray Dieu des sentimens qui le rendent digne d'estre appelé le bon Principe.
Par bonheur ces dogmes outrés ne subsistent presque plus parmy les Theologiens: cependant quelques personnes d'esprit, qui se plaisent à faire des difficultés, les font revivre: ils cherchent à augmenter nostre embarras, en joignant les controverses que la Theologie Chrestienne fait naistre, aux contestations de la Philosophie. Les Philosophes ont consideré les questions de la necessité, de la liberté, et de l'origine du mal; les Théologiens y ont joint celles du peché originel, de la grace et de la predestination. La corruption originelle du genre humain, venue du premier peché, nous paroist avoir imposé une necessité naturelle de pecher, sans le secours de la grace Divine: mais la necessité estant incompatible avec la punition, on en inferera qu'une grace suffisante devroit avoir esté donnée à tous les hommes; ce qui ne paroist pas trop conforme à l'experience.
Mais la difficulté est grande, sur tout par rapport à la destination de Dieu sur le salut des hommes. Il y en a peu de sauvés ou d'élus; Dieu n'a donc pas la volonté decretoire d'en elire beaucoup. Et puisqu'on avoue que ceux qu'il a choisis ne le meritent pas plus que les autres, et ne sont pas même moins mauvais dans le fond, ce qu'ils ont de bon ne venant que du don de Dieu; la difficulté en est augmentée. Où est donc sa justice (dira-t-on) ou du moins, où est sa bonté? La partialité ou l'acception des personnes va contre la justice, et celuy qui borne sa bonté sans sujet, n'en doit pas avoir assés. Il est vray que ceux qui ne sont point élus, sont perdus par leur propre faute, ils manquent de bonne volonté ou de la foy vive, mais il ne tenoit qu'à Dieu de la leur donner. L'on sait qu'outre la grace interne, ce sont ordinairement les occasions externes qui distinguent les hommes, et que l'education, la conversation, l'exemple corrigent souvent ou corrompent le naturel. Or Dieu faisant naistre des circonstances favorables aux uns, et abandonnant les autres à des rencontres qui contribuent a leur malheur, n'aura-t-on pas sujet d'en être étonné? Et il ne suffit pas (ce semble) de dire avec quelques uns que la grace interne est universelle et égale pour tous, puisque ces mêmes auteurs sont obligés de recourir aux exclamations de Saint Paul, et de dire, O profondeur! quand ils considerent, combien les hommes sont distingués par les Graces externes (pour ainsi dire) c'est à dire, qui paroissent dans la diversité des circonstances que Dieu fait naître, dont les hommes ne sont point les maîtres, et qui ont pourtant une si grande influence sur ce qui se rapporte à leur salut.
On ne sera pas plus avancé pour dire avec Saint Augustin, que les hommes étant tous compris sous la damnation par le peché d'Adam, Dieu les pouvoit tous laisser dans leur misere, et qu'ainsi c'est par une pure bonté qu'il en retire quelques uns. Car outre qu'il est étrange que le peché d'autruy doive damner quelcun, la question demeure tousjours, pourquoy Dieu ne les retire pas tous; pourquoy il en retire la moindre partie, et pourquoy les uns preferablement aux autres. Il est leur maître (il est vray), mais il est un maître bon et juste: son pouvoir est absolu, mais sa sagesse ne permet pas qu'il l'exerce d'une maniere arbitraire et despotique, qui seroit tyrannique en effect.
De plus, la chute du premier homme n'étant arrivée qu'avec permission de Dieu, et Dieu n'ayant resolu de la permettre qu'apres en avoir envisagé les suites, qui sont la corruption de la masse du genre humain, et le choix d'un petit nombre d'élus, avec l'abandon de tous les autres; il est inutile de dissimuler la difficulté, en se bornant à la masse déja corrompue, puis qu'il faut remonter, malgré qu'on en ait, à la connoissance des suites du premier peché, anterieure au decret, par lequel Dieu l'a permis, et par lequel il a permis en même temps, que les reprouvés seroient enveloppés dans la masse de perdition, et n'en seroient point retirés: car Dieu et le sage ne resolvent rien, sans en considerer les consequences.
On espere de lever toutes ces difficultés. On fera voir que la Necessité absolue, qu'on appelle aussi Logique et Metaphysique, et quelques fois Geometrique, et qui seroit seule à craindre, ne se trouve point dans les Actions Libres. Et qu'ainsi la liberte est exemte, non seulement de la contrainte, mais encor de la vraye necessité. On fera voir que Dieu même, quoyqu'il choisisse tousjours le meilleur, n'agit point par une necessité absolue; et que les loix de la Nature que Dieu luy a prescrites, fondées sur la convenance, tiennent le milieu entre les verités Geometriques, absolument necessaires, et les decrets arbitraires; ce que Monsieur Bayle et d'autres nouveaux Philosophes n'ont pas assés compris. On fera voir aussi qu'il y a une indifference dans la liberté, parce qu'il n'y a point de necessité absolue pour l'un ou pour l'autre parti; mais qu'il n'y a pourtant jamais une indifference de parfait equilibre. L'on montrera aussi qu'il y a dans les actions libres une parfaite spontaneité, au delà de tout ce qu'on en a conçu jusqu'icy. Enfin l'on fera juger que la necessité hypothetique, et la necessité morale, qui restent dans les actions libres, n'ont point d'inconvenient, et que la Raison paresseuse est un vray sophisme.
Et quant à l'origine du mal par rapport à Dieu, on fait une Apologie de ses perfections, qui ne releve pas moins sa sainteté, sa justice et sa bonté, que sa grandeur, sa puissance et son independance. L'on fait voir comment il est possible que tout depende de luy, qu'il concoure à toutes les actions des creatures, qu'il crée même continuellement ces creatures, si vous le voulés, et que neanmoins il ne soit point l'Auteur du peché. Où l'on montre aussi comment on doit concevoir la nature privative du mal. On fait bien plus; on montre, comment le mal a une autre source que la volonté de Dieu, et qu'on a raison pour cela de dire du mal de coulpe, que Dieu ne le veut point, et qu'il le permet seulement. Mais ce qui est le plus important, l'on montre que Dieu a pû permettre le peché et la misere, et y concourir même et y contribuer, sans prejudice de sa sainteté et de sa bonté supremes: quoyqu'absolument parlant, il auroit pû eviter tous ces maux.
Et quant à la matiere de la grace et de la predestination, on justifie les expressions les plus revenantes, par exemple: que nous ne sommes convertis que par la grace prevenante de Dieu, et que nous ne saurions faire le bien que par son assistance: que Dieu veut le salut de tous les hommes, et qu'il ne damne que ceux qui ont mauvaise volonté: qu'il donne à tous une grace suffisante, pourveu qu'ils en veuillent user: que Jesus Christ étant le principe et le centre de l'Election, Dieu a destiné les Elus au salut, parce qu'il a prevu qu'ils s'attacheroient à la doctrine de Jesus Christ par la foy vive; quoyqu'il soit vray que cette raison de l'Election n'est pas la derniere raison, et que cette prevision même est encor une suite de son decret anterieur; d'autant que la foy est un don de Dieu, et qu'il les a predestinés à avoir la foy, par des raisons d'un decret superieur, qui dispense les graces et les circonstances suivant la profondeur de sa suprême sagesse.
Or comme un des plus habiles hommes de nostre temps, dont l'éloquence étoit aussi grande que la penetration, et qui a donné de grandes preuves d'une érudition très vaste, s'étoit attaché par je ne say quel penchant à relever merveilleusement toutes les difficultés sur cette matiere que nous venons de toucher en gros; on a trouvé un beau champ pour s'exercer en entrant avec luy dans le détail. On reconnoit que Monsieur Bayle (car il est aisé de voir que c'est de luy qu'on parle) a de son côté tous les avantages, hormis celuy du fonds de la chose, mais on espere que la verité (qu'il reconnoit luy même se trouver de nostre côté) l'emportera toute nue sur tous les ornemens de l'eloquence et de l'erudition, pourveu qu'on la developpe comme il faut: et on espere d'y reussir d'autant plus, que c'est la cause de Dieu qu'on plaide, et qu'une des maximes que nous soutenons icy, porte que l'assistance de Dieu ne manque pas à ceux qui ne manquent point de bonne volonté. L'auteur de ce discours croit en avoir donné des preuves icy par l'application qu'il a apportée à cette matière. Il l'a meditée dès sa jeunesse, il a conferé là dessus avec quelques uns des premiers hommes du temps, et il s'est instruit encor par la lecture des bons auteurs. Et le succès que Dieu luy a donné (au sentiment de plusieurs juges competens) dans quelques autres meditations profondes, et dont il y en a qui ont beaucoup d'influence sur cette matiere, luy donne peut-être quelque droit de se flatter de l'attention des Lecteurs qui aiment la verité, et qui sont propres à la chercher.
Il a encor eu des raisons particulieres assés considerables qui l'ont invité à mettre la main à la plume sur ce sujet. Des entretiens qu'il a eus là-dessus avec quelques personnes de lettres et de Cour, en Allemagne et en France, et sur tout avec une Princesse des plus grandes et des plus accomplies, l'y ont determiné plus d'une fois. Il avoit eu l'honneur de dire ses sentimens à cette Princesse sur plusieurs endroits du Dictionnaire merveilleux de Monsieur Bayle, où la religion et la raison paroissent en combattantes, et où M. Bayle veut faire taire la raison, après l'avoir fait trop parler; ce qu'il appelle le triomphe de la foy. L'auteur fit connoistre dès lors qu'il estoit d'un autre sentiment, mais qu'il ne laissoit pas d'être bien aise qu'un si beau genie eût donné occasion d'approfondir ces matieres aussi importantes que difficiles. Il avoua de les avoir examinées aussi depuis fort long-temps, et qu'il avoit deliberé quelques fois de publier sur ce sujet des pensées, dont le but principal devoit être la connoissance de Dieu, telle qu'il a faut pour exciter la pieté, et pour nourrir la vertu. Cette Princesse l'exhorta fort d'executer son ancien dessein, quelques amis s'y joignirent, et il étoit d'autant plus tenté de faire ce qu'ils demandoient, qu'il avoit sujet d'esperer que dans la suite de l'examen, les lumières de Monsieur Bayle l'aideroient beaucoup à mettre la matiere dans le jour qu'elle pourroit recevoir par leur soins. Mais plusieurs empechemens vinrent à la traverse, et la mort de l'incomparable Reine ne fut pas le moindre. Il arriva cependant que Monsieur Bayle fut attaqué par d'excellens hommes qui se mirent à examiner le même sujet; il leur répondit amplement et tousjours ingenieusement. On fut attentif à leur dispute, et sur le point même d'y être mêlé. Voicy comment.
J'avois publié un systeme nouveau, qui paroissoit propre à expliquer l'Union de l'Ame et du Corps: il fut assés applaudi par ceux même qui n'en demeurerent pas d'accord, et il y eut d'habiles gens qui me témoignerent d'avoir déja été dans mon sentiment, sans etre venus à une explication si distincte, avant que d'avoir vû ce que j'en avois écrit. Monsieur Bayle l'examina dans son Dictionnaire Historique et Critique, article Rorarius. Il crut que les ouvertures que j'avois données meritoient d'etre cultivées: il en fit valoir l'utilité à certains égards, et il representa aussi ce qui pouvoit encor faire de la peine. Je ne pouvois manquer de repondre comme il faut à des expressions aussi obligeantes et à des considerations aussi instructives que les siennes, et pour en profiter davantage, je fis paroitre quelques éclaircissemens dans l'Histoire des Ouvrages des Savans, Juillet 1698. Monsieur Bayle y repliqua dans la seconde edition de son Dictionnaire. Je luy envoyay une duplique, qui n'a pas encor vû le jour; et je ne say s'il a tripliqué.
Cependant il arriva que Monsieur le Clerc ayant mis dans sa Bibliotheque choisie un Extrait du Systême intellectuel de feu Monsieur Cudworth, et y ayant expliqué certaines natures plastiques, que cet Excellent Auteur employoit à la formation des animaux; Monsieur Bayle crut (voyés la Continuation des Pensées Diverses, Chap. 21. Artic. 11) que ces natures manquant de connoissance, on affoiblissoit, en les établissant, l'argument qui prouve par la merveilleuse formation des choses, qu'il faut que l'univers ait une cause intelligente. Monsieur de Clerc repliqua (4. Artic. du 5. Tom. de sa Biblioth. choisie) que ces natures avoient besoin d'être dirigées par la sagesse Divine. Monsieur Bayle insista (7. Article de l'Hist. des Ouvr. des Savans, Aoust 1704) qu'une simple direction ne suffisoit pas à une cause dépourvue de connoissance, à moins qu'on ne la prît pour un pur instrument de Dieu, auquel cas elle seroit inutile. Mon Systeme y fut touché en passant; et cela me donna occasion d'envoyer un petit memoire au Celebre Auteur de l'Histoire des Ouvrages des Savans, qu'il mit dans le mois de May 1705 artic. 9, où je tâchay de faire voir qu'à la verité le Mechanisme suffit pour produire les corps organiques des animaux, sans qu'on ait besoin d'autres natures plastiques, pourveu qu'on y ajoute la preformation déja toute organique dans les semences des corps qui naissent, contenues dans celles des corps dont ils sont nés, jusqu'aux semences premieres; ce qui ne pouvoit venir que de l'Auteur des choses, infiniment puissant et infiniment sage, lequel faisant tout d'abord avec ordre, y avoit préétabli tout ordre et tout artifice futur. Il n'y a point de chaos dans l'interieur des choses, et l'organisme est partout dans une matiere, dont la disposition vient de Dieu. Il s'y decouvriroit même d'autant plus, qu'on iroit plus loin dans l'anatomie des corps; et on continueroit de la remarquer, quand même on pourroit aller à l'infini, comme la nature, et continuer la subdivision par nostre connoissance, comme elle l'a continuée en effect.
Comme pour exliquer cette merveille de la formation des animaux, je me servois d'une harmonie préétablie, c'est à dire, du même moyen dont je m'étois servi pour expliquer une autre merveille, qui est la Correspondance de l'ame avec le corps, en quoy je faisois voir l'uniformité et la fecondité des principes que j'avois employés, il semble que cela fit resouvenir Monsieur Bayle de mon système, qui rend raison de cette correspondance, et qu'il avoit examiné autres fois. Il declara (au Chapitre 180 de sa Réponse aux Questions d'un Provincial pag. 1253. Tom. 3) qu'il ne luy paroissoit pas, que Dieu pût donner à la matiere ou à quelque autre cause la faculté d'organiser, sans luy communiquer l'idée et la connoissance de l'organisation; et qu'il n'estoit pas encor disposé à croire que Dieu, avec toute sa puissance sur la nature et avec toute la prescience qu'il a des accidens qui peuvent arriver, eût pû disposer les choses, en sorte que par les seules loix de la mecanique un vaisseau (par exemple) allât au port où il est destiné, sans être pendant sa route gouverné par quelque directeur intelligent. Je fus surpris de voir qu'on mit des bornes à la puissance de Dieu, sans en alleguer aucune preuve, et sans marquer qu'il y eût aucune contradiction à craindre du côté de l'object, ny aucune imperfection du côté de Dieu, quoyque j'eusse montré auparavant dans ma Duplique, que même les hommes font souvent par des automates quelque chose de semblable aux mouvemens qui viennent de la raison; et qu'un esprit fini (mais fort au dessus du nostre) pourroit même executer ce que M. Bayle croit impossible à la Divinité: outre que Dieu reglant par avance toutes les choses à la fois, la justesse du chemin de ce vaisseau ne seroit pas plus étrange, que celle d'une fusée qui iroit le long d'une corde dans un feu d'artifice, tous les reglemens de toutes choses ayant une parfaite harmonie entre eux, et se determinant mutuellement.
Cette declaration de Monsieur Bayle m'engageoit à une reponse, et j'avois dessein de luy representer, qu'à moins de dire que Dieu forme luy même les corps organiques par un miracle continuel, ou qu'il a donné ce soin à des intelligences dont la puissance et la science soyent presque divines, il faut juger que Dieu a preformé les choses, en sorte que les organisations nouvelles ne soyent qu'une suite mechanique d'une constitution organique precedente; comme lors que les papillons viennent des vers à soye, où Monsieur Swammerdam a montré qu'il n'y a que du developpement. Et j'aurois adjouté que rien n'est plus capable que la preformation des plantes et des animaux, de confirmer mon systême de l'harmonie préétablie entre l'ame et le corps; où le corps est porté par sa constitution originale à executer, à l'aide des choses externes, tout ce qu'il fait suivant la volonté de l'ame; comme les semences par leur constitution originale executent naturellement les intentions de Dieu par un artifice plus grand encor que celuy qui fait que dans nostre corps tout s'execute conformement aux resolutions de nostre volonté. Et puisque Monsieur Bayle luy même juge avec raison, qu'il y a plus d'artifice dans l'organisation des animaux que dans le plus beau poëme du monde, ou dans la plus belle invention dont l'esprit humain soit capable, il s'ensuit que mon Systême du commerce de l'ame et du corps est aussi facile, que le sentiment commun de la formation des animaux: car ce sentiment (qui me paroist veritable) porte en effect que la sagesse de Dieu a fait la nature en sorte qu'elle est capable en vertu de ses loix de former les animaux; et je l'éclaircis, et en fais mieux voir la possibilité par le moyen de la preformation. Après quoy on n'aura pas sujet de trouver étrange que Dieu ait fait le corps en sorte qu'en vertu de ses propres loix il puisse executer les desseins de faute raisonnable, puisque tout ce que l'ame raisonnable peut commander au corps, est moins difficile que l'organisation que Dieu a commandée aux semences. Monsieur Bayle dit (Reponse aux Questions d'un Provincial, Chap. 182 p.1294) que ce n'est que depuis peu de temps qu'il y a eu des personnes qui ont compris que la formation des corps vivans ne sauroit être un ouvrage naturel: ce qu'il pourroit dire aussi (suivant ses principes) de la correspondance de l'ame et du corps; puisque Dieu en fait tout le commerce dans le systeme des causes occasionnelles, adopté par cet auteur. Mais je n'admets le surnaturel icy que dans le commencement des choses, à l'égard de la premiere formation des animaux, ou à l'egard de la constitution originaire de l'harmonie préétablie entre l'ame et le corps; apres quoy je tiens que la formation des animaux et le rapport entre l'ame et le corps sont quelque chose d'aussi naturel à present, que les autres operations les plus ordinaires de la nature. C'est à peu près comme on raisonne communement sur l'instinct et sur les operations merveilleuses des bêtes. On y reconnoit de la Raison, non pas dans les bêtes, mais dans celuy qui les a formées. Je suis donc du sentiment commun à cet égard; mais j'espere que mon explication luy aura donné plus de relief et de clarté, et même plus d'étendue.
Or devant justifier mon systeme contre les nouvelles difficultés de Monsieur Bayle, j'avois dessein en même temps de luy communiquer les pensées que j'avois eues depuis long-temps sur les difficultés qu'il avoit fait valoir contre ceux qui tâchent d'accorder la Raison avec la Foy à l'égard de l'existence du Mal. En effect, il y a peut-être peu de personnes qui y ayent travaillé plus que moy. A peine avois-je appris à entendre passablement les livres Latins, que j'eus la commodité de feuilleter dans une Bibliothèque, j'y voltigeois de livre en livre, et comme les matieres de meditation me plaisoient autant que les Histoires et les fables, je fus charmé de l'Ouvrage de Laurent Valla contre Boëce, et de celuy de Luther contre Erasme, quoyque je visse bien qu'ils avoient besoin d'adoucissement. Je ne m'abstenois pas des livres de Controverse, et entre autres écrits de cette nature les Actes du Colloque de Montbeliard, qui avoient ranimé la dispute, me parurent instructifs. Je ne negligeois point les enseignemens de nos Theologiens; et la lecture de leur adversaires, bien loin de me troubler, servoit à me confirmer dans les sentimens moderés des Eglises de la Confession d'Augsbourg. J'eus l'occasion dans mes voyages de conferer avec quelques excellens hommes de differens partis, comme avec Monsieur Pierre de Walenbourg, Suffragant de Mayence, avec Monsieur Jean Louis Fabrice, premier Theologien de Heidelberg, et enfin avec le Celebre Monsieur Arnaud, à qui je communiquay même un Dialogue Latin de ma façon sur cette matiere, environ l'an 1673, où je mettois déja en fait que Dieu ayant choisi le plus parfait de tous les Mondes possibles, avoit été porté par sa sagesse à permettre le mal qui y étoit annexé, mais qui n'empêchoit pas que tout compté et rabattu ce Monde ne fût le meilleur qui pût être choisi. J'ay encor depuis lû toute sorte de bons auteurs sur ces matieres, et j'ay tâché d'avancer dans les connoissances qui me paroissent propres à écarter tout ce qui pouvoit obscurcir l'idée de la souveraine perfection qu'il faut reconnoître en Dieu. Je n'ay point negligé d'examiner les auteurs les plus rigides, et qui ont poussé le plus loin la necessité des choses, tels que Hobbes et Spinosa, dont le premier a soutenu cette necessité absolue, non seulement dans ses Elemens Physiques et ailleurs, mais encor dans un livre exprès contre l'Evêque Bramhall. Et Spinosa veut à peu près (comme un ancien Peripateticien nommé Straton) que tout soit venu de la premiere cause ou de la Nature primitive, par une necessité aveugle et toute geometrique, sans que ce premier principe des choses soit capable de choix, de bonté, et d'entendement.
J'ay trouvé le moyen, ce me semble, de montrer le contraire, d'une maniere qui éclaire, et qui fait qu'on entre en même temps dans l'interieur des choses. Car ayant fait de nouvelles découvertes sur la nature de la force Active, et sur les loix du mouvement, j'ay fait voir qu'elles ne sont pas d'une necessité absolument Geometrique, comme Spinosa paroit l'avoir cru, et qu'elles ne sont pas purement arbitraires non plus, quoyque ce soit l'opinion de Monsieur Bayle et de quelques Philosophes modernes; mais qu'elles dependent de la convenance, comme je l'ay déja marqué cy dessus, ou de ce que j'appelle le principe du meilleur; et qu'on reconnoit en cela, comme en toute autre chose, les caractères de la premiere substance, dont les productions marquent une sagesse souveraine, et font la plus parfaite des Harmonies. J'ay fait voir aussi, que c'est cette Harmonie qui fait encor la liaison, tant de l'avenir avec le passé, que du present avec ce qui est absent. La premiere espece de liaison unit les temps, et l'autre les lieux. Cette seconde liaison se montre dans l'union de l'ame avec le corps, et generalement dans le commerce des veritables substances entr'elles et avec les phenomènes materiels. Mais la premiere a lieu dans la preformation des corps organiques, ou plutôt de tous les corps, puisqu'il y a de l'organisme partout, quoyque toutes les masses ne composent point des corps organiques. Comme un étang peut fort bien etre plein de poissons ou autres corps organiques, quoyqu'il ne soit point luy même un animal ou corps organique, mais seulement une masse qui les contient. Et puisque j'avois tâché de batir sur de tels fondemens, établis d'une maniere demonstrative, un corps entier des connoissances principales que la Raison toute pure nous peut apprendre, un corps, dis-je, dont toutes les parties fussent bien liées, et qui pût satisfaire aux difficultés les plus considerables des anciens et des modernes; je m'étois formé aussi par consequent un certain systême sur la Liberté de l'Homme et sur le Concours de Dieu. Ce Systême me paroissoit éloigné de tout ce qui peut choquer la Raison et la Foy; et j'avois envie de le faire passer sous les yeux de Monsieur Bayle, aussi bien que de ceux qui sont en dispute avec luy. Il vient de nous quitter, et ce n'est pas une petite perte que celle d'un auteur, dont la doctrine et la penetration avoient peu d'égales: mais comme la matiere est sur le tapis, que d'habiles gens y travaillent encor, et que le public y est attentif, j'ay cru qu'il falloit se servir de l'occasion pour faire paroître un Echantillon de mes pensées.
Il sera peutétre bon de remarquer encor, avant que de finir cette preface, qu'en niant l'influence physique de l'ame sur le corps ou du corps sur l'ame, c'est à dire une influence qui fasse que l'un trouble les loix de l'autre, je ne nie point l'union de l'un avec l'autre qui en fait un suppôt: mais cette union est quelque chose de metaphysique, qui ne change rien dans les phenomenes. C'est ce que j'ay déja dit en répondant à ce que le R. P. de Tournemine, dont l'esprit et le savoir ne sont point ordinaires, m'avoit objecté dans les Memoires de Trevoux. Et par cette raison on peut dire aussi dans un sens metaphysique, que l'ame agit sur le corps, et le corps sur l'ame. Aussi est-il vray que l'ame est l'Entelechie ou le principe actif, au lieu que le corporel tout seul ou le simple materiel ne contient que le passif, et que par consequent le principe de l'action est dans les ames, comme je l'ay expliqué plus d'une fois dans le Journal de Leipsic, mais plus particulierement en repondant à feu Monsieur Sturm, Philosophe et Mathematicien d'Altorf; où j'ay même demontré que s'il n'y avoit rien que de passif dans les corps, leur differens etats seroient indiscernables. Je diray aussi à cette occasion, qu'ayant appris que l'habile auteur du Livre de la Connoissance de soy même avoit fait quelques objections dans ce livre contre mon systeme de l'harmonie préétablie, j'avois envoyé une reponse à Paris, qui fait voir qu'il m'a attribué des sentimens dont je suis bien éloigné; comme a fait aussi depuis peu un Docteur de Sorbonne Anonyme sur un autre sujet. Et ces mesentendus auroient paru d'abord aux yeux du Lecteur, si l'on avoit rapporté mes propres paroles, sur lesquelles on a crû se pouvoir fonder.
Cette disposition des hommes à se meprendre en representant les sentimens d'autruy, fait aussi que je trouve à propos de remarquer, que lorsque j'ay dit quelque part que l'homme s'aide du secours de la grace dans la conversion, j'entends seulement qu'il en profite par la cessation de la resistance surmontée, mais sans aucune cooperation de sa part tout: comme il n'y a point de cooperation dans la glace, lorsqu'elle est rompue. Car la conversion est le pur ouvrage de la grace de Dieu, où l'homme ne concourt qu'en resistant, mais sa resistance est plus ou moins grande selon les personnes et les occasions. Les circonstances aussi contribuent plus ou moins à nostre attention, et aux mouvemens qui naissent dans l'ame, et le concours de toutes ces choses jointes à la mesure de l'impression, et à l'état de la volonté, determine l'effect de la grace, mais sans le rendre necessaire. Je me suis assés expliqué ailleurs, que par rapport aux choses salutaires, l'homme non regeneré doit être consideré comme mort; et j'approuve fort la maniere dont les Theologiens de la Confession d'Augsbourg s'expliquent sur ces sujets. Cependant cette corruption de l'homme non regeneré ne l'empeche point d'ailleurs d'avoir des vertus morales veritables, et de faire quelques fois de bonnes actions dans la vie civile, qui viennent d'un bon principe, sans aucune mauvaise intention, et sans mélange de peché actuel. En quoy j'espere qu'on me le pardonnera, si j'ay osé m'éloigner du sentiment de S. Augustin, grand homme sans doute, et d'un merveilleux esprit, mais qui semble porté quelques fois à outrer les choses, sur tout dans la chaleur de ses engagemens: j'estime fort quelques personnes qui font profession d'être disciples de S. Augustin, et entre autres le R. P. Quenel, digne successeur du grand Arnaud, dans la poursuite des controverses qui les ont commis avec la plus celebre des Compagnies. Mais j'ay trouvé qu'ordinairement dans les combats entre des gens d'un merite insigne (dont il y en a sans doute icy de deux côtés) la raison est de part et d'autre, mais en differens points, et qu'elle est plustost pour les défenses que pour les attaques, quoyque la malignité naturelle du coeur humain rende ordinairement les attaques plus agreables au lecteur que les défenses. J'espere que R. P. Ptolemei, ornement de sa Compagnie, occupé à remplir les vuides du celebre Bellarmin, nous donnera sur tout cela des éclaircissemens dignes de sa penetration et de son savoir, et j'ose même adjouter, de sa moderation. Et il faut croire que parmy les Theologiens de la Confession d'Augsbourg, il s'élevera quelque nouveau Chemnice, ou quelque nouveau Calixte; comme il y a lieu de juger que des Usserius ou des Daillé revivront parmy les Reformés; et que tous travailleront de plus en plus à lever les mesentendus dont cette matiere est chargée. Au reste, je seray bien aise que ceux qui voudront l'eplucher, lisent les Objections mises en forme avec les Réponses que j'y ay données, dans le petit Ecrit que j'ay mis à la fin de l'Ouvrage pour en faire comme le sommaire. J'y ay tâché de prevenir quelques nouvelles objections; ayant expliqué, par exemple, pourquoy j'ay pris la volonté antecedente et consequente pour préalable et finale, à l'exemple de Thomas de Scote et d'autres; comment il est possible qu'il y ait incomparablement plus de bien dans la gloire de tous les sauvés, qu'il n'y a de mal dans la misere de tous les damnés, quoyqu'il y en ait plus des derniers; comment en disant que le mal a été permis comme une condition sine qua non du bien, je l'entends non pas suivant le principe du necessaire, mais suivant les principes du convenable; comment la predetermination que j'admets est tousjours inclinante, et jamais necessitante; comment Dieu ne refusera pas les lumieres necessaires nouvelles à ceux qui ont bien usé de celles qu'ils avoient; sans parler d'autres éclaircissemens que j'ay tâché de donner sur quelques difficultés qui m'ont eté faites depuis peu. Et j'ay suivi encor le conseil de quelques amis, qui ont crû à propos que j'adjoutasse deux Appendices: l'un sur la Controverse agitée entre M. Hobbes et l'Evêque Bramhall, touchant le Libre et le Necessaire, l'autre sur le savant Ouvrage de l'Origine du Mal, publié depuis peu en Angleterre.
Enfin j'ay tâché de tout rapporter à l'edification; et si j'ay donné quelque chose à la curiosité, c'est que j'ay cru qu'il falloit égayer une matiere dont le serieux peut rebuter. C'est dans cette veue que j'ay fait entrer dans ce Discours la chimere plaisante d'une certaine Theologie Astronomique, n'ayant point sujet d'apprehender qu'elle seduise personne, et jugeant que la reciter et la refuter est la même chose. Fiction pour fiction, au lieu de s'imaginer que les planètes ont eté des soleils, on pourroit concevoir qu'elles ont eté des masses fondues dans le soleil, et jetées dehors, ce qui détruiroit le fondement de cette Theologie hypothetique. L'ancienne erreur des deux principes, que les Orientaux distinguoient par les noms d'Oromasdes et d'Arimanius, m'a fait éclaircir une conjecture sur l'Histoire reculée des peuples, y ayant de l'apparence que c'estoient les noms de deux grands Princes contemporains, l'un Monarque d'une partie de la Haute Asie, où il y en a eu depuis d'autres de ce nom; l'autre Roy des Celte-Scythes, faisant irruption dans les Etats du premier, et connu d'ailleurs parmy les Divinités de la Germanie. Il semble en effect que Zoroastre a employé les noms de ces Princes comme des Symboles des puissances invisibles, auxquelles leur exploits les faisoient ressembler dans l'opinion des Asiatiques. Quoyque d'ailleurs il paroisse par les rapports des auteurs Arabes, qui pourroient être mieux informés que les Grecs, de quelques particularités de l'ancienne Histoire Orientale, que ce Zerdust ou Zoroastre, qu'ils font contemporain du Grand Darius, n'a point consideré ces deux principes comme tout à fait primitifs et independans, mais comme dependans d'un principe unique supreme; et qu'il a crû conformement à la Cosmogonie de Moyse, que Dieu, qui est sans pair, a créé tout et a separé la lumiere des tenebres; que la lumiere a esté conforme à son dessein original, mais que les tenebres sont venues par consequence, comme l'ombre suit le corps, et que ce n'est autre chose que la privation. Ce qui exemteroit cet ancien auteur des erreurs que les Grecs luy attribuent. Son grand savoir a fait que les Orientaux l'ont comparé avec le Mercure ou Hermes des Egyptiens et des Grecs, tout comme les Septentrionaux ont comparé leur Wodan ou Odin avec ce même Mercure. C'est pourquoy le Mercredi, ou le jour de Mercure, a été appellé Wodans-dag par les Septentrionaux, mais jour de Zerdust par les Asiatiques, puisqu'il est nommé Zarschamba ou Dsearschambe par les Turcs et par les Persans, Zerda par les Hongrois venus de l'Orient septentrional, et Sreda par les Esclavons depuis le fonds de la grande Russie jusqu'aux Wendes du pays de Lunebourg, les Esclavons l'ayant appris aussi des Orientaux. Ces remarques ne deplairont peutêtre pas aux curieux; et je me flatte que le petit Dialogue qui finit les Essais opposés à M. Bayle, donnera quelque contentement à ceux qui sont bien aises de voir des verités difficiles, mais importantes, exposées d'une maniere aisée et familiere. On a écrit dans une Langue étrangere, au hazard d'y faire bien des fautes, parce que cette matiere y a été traitée depuis peu par d'autres, et y est leue d'avantage par ceux à qui on voudroit être utile par ce petit travail. On espere que les fautes de langage, qui viennent non seulement de l'impression et du copiste, mais aussi de la precipitation de l'auteur, qui a eté assés distrait, seront pardonnées; et si quelque erreur s'est glissée dans les sentimens, l'auteur sera des premiers à les corriger, apres avoir eté mieux informé: ayant donné ailleurs de telles marques de son amour de la verité, qu'il espere qu'on ne prendra pas cette declaration pour un compliment.