Beilage
J'ay tousjours esté persuadé du grand sçavoir de Mons. Bayle, mais je ne m'estois jamais imaginé, qu'il estoit entré si avant dans le detail de ce qu'on appelle la belle literature, et des faits Historiques, comme je le reconnois maintenant par l'essay du Dictionnaire Critique. Son dessein est de remarquer et de redresser les fautes des dictionnaires, sçavoir non seulement des Historiques et des Geographiques, qui contiennent les noms propres, mais encor des reels, qui contiennent les termes des sciences, et je ne sçay s'il n'ira jusqu'aux ceux des arts, sa lettre à Mons. du Rondel qui semble tenir lieu de preface, nous laissant en suspens à l'egard de toute l'etendue du dessein.
L'entreprise est des plus belles et des plus utiles, mais aussi des plus grandes: opus Herculeum. Il y a peu de gens qui en soyent aussi capables que luy, tant à l'egard de la lecture que de la penetration. Je souhaitte que le corps soit en estat d'y fournir aussi bien que l'esprit; cependant j'ay oui dire que la santé de M. Bayle n'est pas des plus affermies. Cela me fait peur, et m'oblige de souhaitter qu'il ne se charge pas d'un travail superflu qui le pourrait empecher de fournir toute la carriere de ce bel ouvrage. Voicy comme je l'entends.
Le but est sans doute d'instruire le public; or ce but se peut obtenir, en redressant les fautes des autres, sans les marquer tousjours. La pluspart de lecteurs ne se soucient pas de sçavoir combien souvent Moreri a failli, ils ne s'interessent que rarement dans les disputes entre les sçavans, mais ils seront ravis de sçavoir qu'on ne leur donne jamais que des choses bien seures, ou munies du moins de bons garants. Quelques uns mêmes se rebuteront de la lecture des contestations dont ils n'ont que faire, et qui les detournent en quelque façon de l'intelligence claire et nette du fait. Pour cet effect je m'imagine que le meilleur seroit de parler de la matiere en elle même, de rapporter le plus souvent les passages des auteurs, sur lesquels on s'appuye, et de donner souvent leur propres paroles à l'imitation de l'excellent ouvrage de Mons. du Cange. On pourra mettre ces paroles à la marge, parcequ'on fera scrupule apparemment d'inserer souvent le grec ou le latin dans le corps du texte françois. Si l'ouvrage avoit esté entrepris en Latin, on auroit eu plus de liberté là dessus, car en matiere de faits il n'y a rien de tel que de voir les propres paroles des auteurs.
Ainsi l'ergon estant d'establir la verité, la parergon seroit de marquer quelques fois les opinions non pas d'un Moreri dont les sautes sont sans nombre, mais des auteurs plus considerables et plus originaux, sur tout lorsqu'ils ont traité la matiere à fonds, qu'ils ont sait quelque observation ou découverte, ou lorsqu'ils ont avancé quelque chose de nouveau ou d'extraordinaire, principalement quand leur opinion a quelque chose de plausible. Et pour eviter une trop grande prolixité, je crois que souvent on pourroit s'exemter d'entrer dans une grande discussion de raisonnemens, car les autorités formelles dont chacun des opinans s'appuye, bien rapportées donnent lieu aux sçavans de juger de ce qui en est, et ceux qui n'en sont pas capables, ne seront gueres en estat ou en humeur de juger le procés, quelques discussions qu'on leur fournisse qui souvent ne font que les embrouiller. Car je suis asseuré, que plusieurs, apres avoir lû quelque article bien contesté, ne sçauront où ils en sont, et demanderont qu'on leur en donne la substance.
De plus comme il sera impossible d'expliquer tousjours les choses à fonds, on pourroit, apres avoir dit le plus necessaire, renvoyer le lecteur qui en demanderoit d'avantage, à ceux qui le pourroient contenter le plus, comme sont ceux qui ont fait des traités ou des chapitres expres sur le sujet dont il s'agit, sur tout lorsqu'ils vont à la source. Il est vray que souvent un auteur excellent qui ne touche la matiere qu'en passant donne plus de lumieres qu'un ecrivain peu habile ne sçauroit faire dans un livre ou chapitre entier, et c'est alors qu'il est bon de marquer le passage du bon auteur, et generalement de ne pas manquer de reconnoissance à l'egard de ceux dont on a tiré du profit.
Et comme la matiere paroist presque infinie, et qu'il est impossible d'eviter les omissions, je souhaitterois qu'on commençat par le plus utile, sauf aux editions suivantes, et aux continuateurs, de remplir les vuides et de suppléer ce qui manque. C'est pourquoy les titres semblables à celuy d'Achille, où il entre trop du fabuleux et du chimerique, pourroient estre un peu plus resserés, car il y a tant de fautes à redresser et de difficultés à éclaircir dans l'Histoire veritable, à l'egard de la chronologie, des genealogies des maisons principales, de la geographie ancienne, moyenne et moderne, de la vie des personnes illustres par leur naissance, actions ou sçavoir, qu'on n'aura pas du temps de reste, pour s'étendre sur les sujets moins considerables sans faire tort au principal.
Peutestre ne seroit il pas mauvais aussi de garder un certain ordre constant dans chaque titre, car ces discours libres et vagabonds, où les connexions naissent par hazard, comme dans une conversation, sont bons dans quelque petit ouvrage galant, sait plustost pour plaire que pour profiter, mais ils ne sont pas bons à eclaircir les choses, dont le bon arrangement tient souvent lieu de commentaire et sert à epargner les paroles.
Mais je ne dis tout cecy que parceque je souhaitte qu'un ouvrage si important reussisse le mieux et le plustost qu'il est possible. Car je reconnois volontiers, que personne peut mieux juger que M. Bayle luy même de la matiere qu'il voudra employer et de la forme convenable, et quant à la forme, il a si bien examiné luy même tant de bons livres, qu'on peut dire qu'il est peritissimus spectator formarum en ce genre. Et à l'egard de la matiere, il est juste qu'il ait le droit de la nomination. Tout fondateur a naturellement jus patronatus. Chacun a des connoissances et des pensées favorites, qu'il a droit de faire entrer dans ses ouvrages sans qu'on luy doive faire le proces comme d'un crime d'omission, lorsqu'il passe sous silence des choses, qui pouvoient le meriter autantque ce qu'il a dit. Il aura quelques fois des informations ou observations particulieres sur quelque personne, famille, lieu, histoire, matiere, qui se presentera à sa memoire ou à son jugement preferablement à d'autres, où il auroit peutestre besoin de plus de rechercher et ne feroit que copier des choses données par d'autres et neantmoins peu necessaires, de sorte que dans la vûe même de menager son temps et son terrain, il aura sujet de preferer ce qu'il a le plus prest, et de se servir de cette occasion pour apprendre au public ce qu'il sçait mieux qu'un autre, ou ce qu'il a eu la commodité de decouvrir. Ainsi tout ce qu'il donnera de son fonds, ou qu'il tirera des endroits peu observés par d'autres sera utile, lors mêmes qu'on s'en pourroit passer d'ailleurs, et c'est pour cela que bien loin de l'entamer de l'honneur qu'il a fait à Mad. des Loges, je crois qu'on le doit remercier sans que pour cela toutes les dames de France, d'Allemagne ou d'Italie dont le merite egaloit ou surpassoit peutestre celuy de cette dame, ayent droit de s'en prevaloir. Mais matiere pour matiere, lorsque M. Bayle aura besoin egalement de peine et de temps pour eplucher quelque point, je ne doute point qu'il ne soit disposé luy même de donner la preference au plus important.
Je suis fort de son sentiment, quelque estimateur de mathematiques et des experiences de physique que je sois, que des mathematiciens ou physiciens purs qui ignorent et meprisent toutes les autres connoissances, ont tort. Et quelque grand estime que j'aye pour le Pere de Malebranche, je ne sçaurois approuver ce qu'il dit dans quelques endroits de sa recherche contre les Critiques et les langues orientales; je suis seur que ces jugemens des Cartesiens ont armé contre eux M. l'Eveque d'Avranches et irrité d'autres sçavans hommes. Chaque connoissance a son prix, il ne faut rien mepriser. J'estime tout ce qui nous tire de l'ignorance, il est bon que le terroir du pays de la republique des lettres soit bien cultivé par tout, et je tiens que M. Bayle ne nous oblige pas moins dans l'execution de ce grand dessein, que s'il continue à damer les belles pensées qu'on voit bien qu'il a sur la philosophie et autres matieres.