[Zu Lockes Urtheil über Malebranche]
Il y a dans les oeuvres posthumes de Mons. Lock, publiées à Londres en 1706, 8vo. un Examen du sentiment du Pere Malebranche, qui porte que nous voyons toutes choses en Dieu. Il reconnoit d’abord qu’il y a quantité de pensées délicates et de reflexions judicieuses dans le livre de la Recherche de la vérité, et que cela l’a fait esperer d’y trouver quelque satisfaction sur la nature de nos idées. Mais il a remarqué d’abord (§.2) que ce Pere se sert de ce que Mons. Lock appelle argumentum ad ignorantiam, en pretendant de prouver son sentiment, parce qu’il n’y a point d’autre moyen d’expliquer la chose: mais selon M. Lock cet argument perd sa force, lorsqu’on considere la foiblesse de notre entendement. Je suis pourtant d’avis, lorsqu’on cet argument est bon, lorsqu’on peut faire un parfait denombrement des moyens et en exclure tous hormis un. C’est même dans l’Analyse, que M. Frenicle se servoit de cette Methode d’exclusion, comme il l’appelloit. Cependant M. Lock a raison de dire, qu’il ne sert de rien de dire que cette Hypothese est meilleure que les autres, s’il se trouve qu’elle n’explique point ce qu’on voudroit entendre et enveloppe même des choses, qui ne sauroient s’accorder ensemble.
Apres avoir consideré ce qu’il y a dans le premier chapitre de la 2de partie du livre 3me où le P. Malebranche pretend que ce que l’Esprit peut percevoir luy doit être uni immediatement, M. Lock demande (§.3. 4) ce que c’est que d’être uni immediatement, cela ne luy paroissant intelligible que dans les corps. Peutêtre pourroit on repondre que c’est que l’un opère immediatement sur l’autre. Et comme le P. Malebranche, avouant que nos corps sont unis à nos ames, adjoute que ce n’est pas d’une maniere, qui fasse que l’ame s’en apperçoive, on luy demande (§.5) qu’il explique cette maniere d’union, ou du moins en quoy elle differe de celle qu’il n’accorde pas. Le P. Malebranche dira peutêtre qu’il ne connoit l’union de l’ame avec le corps que par la foy et que la nature du corps, consistant dans l’etendue seule, on n’en peut rien tirer, qui serve à faire entendre son operation sur le corps. Il accorde une union inexplicable, mais il en demande une, qui serve à expliquer le commerce de l’ame et du corps.
Il pretend aussi de rendre raison, pourquoy les Etres materiels ne sauroient être unis avec l’ame comme on le demande; c’est parce que ces Etres étant etendus et l’ame ne l’estant point, il n’y a point de proportion entre eux. Mais c’est là, où M. Lock demande fort à propos (§.7) s’il y a plus de proportion entre Dieu et l’ame. En effect, il semble que le R. P. Malebranche devoit alleguer non pas le peu de proportion, mais le peu de connexion, qui paroit entre l’ame et le corps, au lieu qu’il y a une connexion entre Dieu et les creatures, qui fait qu’elles ne sauroient exister sans luy.
Lorsque ce Pere dit (§.6) qu’il n’y a point de substance purement intelligible que Dieu, j’avoue, que je ne l’entends pas assés bien moy même. Il y a quelque chose dans l’ame que nous n’entendons distinctement; et il y a bien des choses en Dieu, que nous n’entendons point du tout.
M. Lock (§.8) fait une remarque sur la fin du chapitre du Pere, qui revient à mes sentimens; car pour faire voir, que ce Pere n’a pas exclu tous les moyens d’expliquer la chose, il adjoute: si je disois qu’il est possible que Dieu ait fait nos ames en sorte et les ait tellement unies au corps que sur certaines motions du corps l’ame eût telles ou telles perceptions, mais d’une maniere inconcevable à nous, j’aurois dit quelque chose d’aussi apparent et d’aussi instructif que ce qu’il dit. M. Lock en disant cela paroit avoir envisagé mon Systeme de l’harmonie préétablie ou quelque chose d’approchant.
M. Lock objecte (§.20) que le soleil est inutile, si nous le voyons en Dieu. Comme cet argument iroit aussi contre mon systeme, qui pretend que nous voyons le soleil en nous, je reponds que le soleil n’est pas seulement fait pour nous, et que Dieu veut nous faire representer des verités sur ce qui est hors de nous. Il objecte aussi (§.22) qu’il ne conçoit pas comment nous puissions voir quelque chose confusement en Dieu, où il n’y a point de confusion. On pourroit repondre que nous voyons les choses confusement, quand nous en voyons trop à la fois.
Le P. Malebranche ayant dit, que Dieu est la place des Esprits, comme l’espace est la place des corps, M. Lock dit (p.25) qu’il n’entend pas un mot de cela. Mais il entend au moins Espace, place, corps. Il entend aussi que le Pere met une analogie entre
Espace, lieu, corps
et Dieu, lieu, esprit.
Ainsi une bonne partie de ce qu’il dit icy est intelligible. On peut seulement objecter, que cette Analogie n’est point assés prouvée, quoyqu’on s’apperçoive aisement de quelques rapports, qui peuvent donner lieu à la comparaison. Je remarque souvent que certaines gens tachent d’eluder ce qu’on leur dit par cette affection d’ignorance comme s’ils n’y entendoient rien; ce qu’ils font non pas pour se blamer eux mêmes, mais ou pour blamer ceux qui parlent, comme si leur jargon étoit non-intelligible, ou pour s’elever au dessus de la chose et de celuy qui la debite, comme si elle n’estoit point digne de leur attention. Cependant M. Lock a raison de dire, que le sentiment du P. Malebranche est non-intelligible par rapport à ses autres sentimens, puisque chez luy Espace et corps est la même chose. La verité luy est echappée icy, et il a conçu quelque chose de commun et d’immuable, auquel les corps ont un rapport essentiel et qui fait même leur rapports entre eux. Cet ordre donne lieu à faire une fiction et de concevoir l’Espace comme une substance immuable; mais ce qu’il y a de reel dans cette Notion regarde les substances simples (sous lesquelles les Esprits sont compris) et se trouve en Dieu qui les unit.
Le Pere disant que les idées sont des estres representatifs, M. Lock a sujet (§.26) de demander si ces estres sont des substances, des modes ou des relations. Je crois, qu’on peut dire que ce ne sont que des rapports, qui resultent des attributs de Dieu.
Quand M. Lock declare (§.31) qu’il ne comprend point comment la varieté des idées est compatible avec la simplicité de Dieu, il me semble qu’il n’en doit point tirer une objection contre le P. Malebranche; car il n’y a point de systeme, qui puisse faire comprendre une telle chose. Nous ne pouvons pas comprendre l’incommensurable et mille autres choses, dont la verité ne laisse pas de nous être connue, et que nous avons droit d’employer pour rendre raison d’autres, qui en sont dependantes. Quelque chose d’approchant a lieu dans toutes les substances simples, où il y a une varieté des affections dans l’unité de la substance.
Le Pere soutient que l’idée de l’infini est anterieure à celle du fini. M. Lock objecte (§.34) qu’un enfant a plustost l’idée d’un nombre ou d’un quarré que celle de l’infini. Il a raison en prenant les idées pour des images; mais en les prenant pour les fondemens des notions, il trouvera que dans le continuum, la notion d’un étendu, pris absolument, est anterieure à la notion d’un étendu, où la modification est adjoutée. Il faut appliquer encor cela à ce qui se dit §.42 et 46.
L’argument du Pere, que M. Lock examine §.40 (comptés §.35) n’est pas à mepriser, que Dieu seul, estant la fin des esprits, en est aussi l’objet unique. Il est vray qu’il s’en faut quelque chose pour qu’on puisse l’appeller une demonstration. Il y a une raison plus concluante, qui fait voir que Dieu est le seul objet immediat externe des Esprits, et c’est qu’il n’y a que luy qui puisse operer sur eux.
On objecte §.41 (comptés §.36) que l’Apostre commence par la connoissance des creatures pour nous mener à Dieu, et que le Pere fait le contraire. Je crois que ces methodes s’accordent. L’une procède a priori, l’autre a posteriori, et la derniere est la plus commune. Il est vray que la meilleure voye de connoitre les choses est celle qui va par leur causes, mais ce n’est pas la plus aisée. Elle demande trop d’attention et les hommes ordinairement donnent leur attention aux choses sensibles.
En repondant au §.34, j’ay remarqué la difference qu’il y a entre image et idée. Il semble qu’on combat cette difference §.38, en trouvant de la difficulté dans la difference qu’il y a entre sentiment et idée. Mais je crois que le Pere entend par sentiment une perception d’imagination, au lieu qu’on peut avoir des idées des choses, qui ne sont point sensibles ny imaginables. J’avoue que nous avons une idée aussi claire de la couleur du violet, que de la figure (comme on objecte icy) mais non pas aussi distincte, ny aussi intelligible.
M. Lock demande, si une substance indivisible et non-etendue peut avoir en même temps des modifications differentes et même qui se rapportent à des objets inconsistans. Je reponds qu’ouy. Ce qui est inconsistant dans un même objet, n’est pas inconsistant dans la representation de different objets, qu’on conçoit tout à la fois. Il n’est point necessaire pour cela, qu’il y ait de differentes parties dans l’ame comme il n’est point necessaire qu’il y ait de differentes parties dans le point, quoyque de differens angles y aboutissent.
On demande avec raison §.43, comment nous connoissons les creatures, si nous ne voyons immediatement que Dieu. C’est que les objets, dont Dieu nous fait avoir la representation, ont quelque chose, qui ressemble à l’idée que nous avons de la substance, et c’est ce qui nous fait juger qu’il y a d’autres substances.
On suppose §.46, que Dieu a l’idée d’un angle, qui est le plus prochain de l’angle droit, mais qu’il ne montre à personne quelque desir qu’on puisse avoir de l’avoir. Je reponds qu’un tel angle est une fiction, comme la fraction la plus prochaine de l’unité, ou le nombre le plus prochain du Zero, ou le moindre de tous les nombres. La nature de la continuité ne permet pas, qu’il y ait rien de tel.
Le Pere avoit dit, que nous connoissons notre ame par un sentiment interieur de conscience et que pour cela la connoissance de notre ame est plus imparfaite que celle des choses, que nous connoissons en Dieu. M. Lock y remarque fort à propos §.47, que l’idée de notre ame étant en Dieu aussi bien que celle des autres choses, nous la devrions voir aussi en Dieu. La verité est, que nous voyons tout en nous et dans nos ames, et que la connoissance que nous avons de l’ame est tres veritable et juste pourveu que nous y prenions garde; que c’est par la connoissance que nous avons de l’ame, que nous connoissons l’Estre, la substance, Dieu même et que c’est par la reflexion sur nos pensées, que nous connoissons l’etendue et les corps. Et qu’il est vray cependant que Dieu nous donne tout ce qu’il y a de positif en cela, et toute perfection y enveloppée par une emanation immediate et continuelle en vertu de la dependance, que toutes les creatures ont de luy, et c’est par là qu’on peut donner un bon sens à cette phrase que Dieu est l’objet de nos ames, et que nous voyons tout en luy.
Peutestre que le dessein du Pere, qu’on examine §.53, en disant que nous voyons les essences des choses dans les perfections de Dieu, et que c’est la raison universelle qui nous éclaire, tend à faire remarquer que les attributs de Dieu fondent les notions simples, que nous avons des choses, l’estre, la puissance, la connoissance, la diffusion, la durée, prises absolument, estant en luy et n’estant dans les creatures que d’une maniere limitée.