Entretien de Philarete et d’Ariste, suite du premier entretien d’Ariste et de Theodore

GerhardtFrench

Theodore estant parti, Ariste reçut une visite de Philarete, ancien ami, Docteur de Sorbonne fort estimé, qui avoit enseigné autres fois la Philosophie et la Theologie à la mode de l’Ecole, et qui ne meprisoit pas cependant les decouvertes des modernes: mais il y alloit avec beaucoup de circonspection et d’exactitude. Il s’estoit mis dans une espece de retraite, pour mieux vaquer aux exercices de pieté, et il travailloit en même temps à mettre les verités de la religion dans leur jour, dont il tachoit de rectifier et de perfectionner les preuves; et cela l’engageoit à examiner avec rigueur celles qu’on produisoit, afin de marquer en quoy elles avoient besoin d’être suppléées.

ARISTE le voyant, s’écria: O que vous voués à propos, mon cher Philarete, apres une si longue interruption de notre connoissance! Je sors d’un entretien charmant, dont je voudrois que vous eussiés eté! Theodore, ce Philosoph profond, ce Theologien excellent, m’a ravi à moy même; il m’a fait passer de ce monde corporel et corruptible dans un monde intelligible et eternel. Cependant quand j’y pense sans luy, je retombe aisement dans mes anciens prejugés, et je ne say quelques fois où j’en suis. Personne n’est plus capable que vous de me fixer et de me faire juger seurement, et pour ainsi dire, de sang froid. Car je vous avoue que les grandes et belles expressions de Theodore me touchent, et m’enlevent; mais quand il m’a quitté, je ne say plus comment je me suis elevé si haut, et je me sens une manière de vertige qui m’embarrasse.

PHILARETE. Le merite de Theodore m’est connu par ses ouvrages, où il y a quantité de pensées grandes et belles: il y en a même beaucoup de bien vérifiées; mais il y en a aussi et de plus fondamentales, qui auroient encor besoin d’être éclaircies davantage. Je ne doute point qu’il ne vous ait dit mille choses propres à vous aider dans le beau dessein que vous avés pris (à ce que j’apprends) de quitter les vanités du monde, le bruit etourdissant du peuple et les entretiens vains et souvent pernicieux des gens mondains, pour vous addonner aux meditations solides, qui nous attachent à la vertu et nous menent à la felicité. Ce que j’ay entendu dire de votre changement heureux m’a engagé à vous rendre visite pour renouveller notre ancienne liaison; et vous ne me pouviés fournir une meilleure occasion d’entrer en matiere et de vous montrer mon zele, qu’en me parlant d’abord de ce qui a eté depuis long temps l’objet de mes meditations, et qui doit estre un des plus interessans des votres. Si vous pouviés vous souvenir de la substance du discours de Theodore, peutêtre pourray je vous aider à développer une partie de notions qu’il vous a données et il acheveroit luy même par après d’eclaircir et d’établir ce qui nous paroîtroit encor obscur ou douteux.

ARISTE. Je suis ravi de votre secours, et je tacheray de faire une recapitulation de ce que Theodore m’a dit en substance: mais n’esperés point de moy les charmes attachés à tout ce qu’il disoit. Il a entrepris premierement de me faire voir que ce Moy qui pense n’est point un corps, parce que les pensées ne sont point des manieres d’estre de l’étendue, dans laquelle consiste l’essence du corps. Je luy demanday de me prouver que mon corps n’est que de l’étendue: il me sembloit qu’il le prouvoit, quand je l’ecoutois, mais je ne say comment cette preuve m’est echappée. Je m’y remets pourtant peu à peu. Il suffit (me dit il), d’avoir de l’étendue pour former le corps. Il adjouta encor, que si Dieu detruisoit l’étendue, le corps seroit détruit.

PHILARETE. Les Philosophes qui ne sont point Cartesiens n’accorderont point qu’il suffit d’avoir de l’étendue pour former un corps; ils demanderont encor quelqu’autre chose que les anciens appelloient antitypie, c’est à dire ce qui fait qu’un corps est impenetrable à l’autre; et selon eux, l’étendue nue ne fera que le lieu ou l’espace dans lequel les corps se trouvent. Et en effect, il me semble que des Cartes et ses sectateurs, quand ils entreprennent de refuter ce sentiment, ne font que des suppositions, et pour nommer la chose par son nom, des petitions de principe.

ARISTE. Mais ne trouvés vous pas que la supposition de la destruction de l’étendue, qui entraine celle du corps, prouve que le corps ne consiste que dans l’étendue?

PHILARETE. Cela prouve seulement que l’étendue entre dans l’essence ou la nature du corps, mais non pas qu’elle fait toute son essence. A peu près comme la grandeur entre dans l’essence de l’étendue, mais elle n’y suffit pas, car le nombre, le temps, le mouvement ont aussi de la grandeur, et cependant ils sont differens de l’étendue. Si Dieu detruisoit toute grandeur actuelle, il detruiroit l’étendue, mais en produisant de la grandeur, il ne produiroit peutêtre que du temps, sans produire de l’étendue. Il en est de même de l’étendue et du corps. Dieu detruisant l’étendue detruiroit le corps, mais en ne produisant que de l’étendue, il ne produiroit peutêtre que l’espace sans corps; au moins, selon des gens que les Cartésiens n’ont pas encor bien refutés.

ARISTE. Je suis faché de ne m’être point avisé d’abord de cette difficulté, mais je la marqueray pour la proposer à Theodore. Cependant si je m’en souviens bien, il m’apporta encor un autre argument, qui tendoit au même but; mais il me paroissoit bien subtil, car il étoit pris de la nature de la substance. Theodore me prouvoit que l’étendue est une substance, et je crois qu’il en vouloit inferer que le corps ne peut donc estre que de l’étendue: autrement il seroit composé de plus d’une substance. Mais je ne vous garantis pas cela comme de Theodore. Je me puis tromper en donnant à son discours une liaison differente peutêtre de celle qu’il avoit dans l’esprit, et dont je m’informeray.

PHILARETE. Je trouve encor de la difficulté dans cette consequence, que vous n’attribués à Theodore qu’en doutant. Car vous savés que les Peripateticiens composent le corps de deux principes substantiels, qui sont la matiere et la forme. Il faudroit donc prouver qu’il n’est pas possible que le corps soit composé en même temps de deux substances, c’est à dire, de l’étendue (quand on accorderoit que c’est une substance) et de quelque autre substance aussi. Mais voyons comment Theodore prouvoit que l’étendue est une substance; car ce point est assés important.

ARISTE. Je tache de m’en souvenir. Tout ce qu’on peut concevoir seul et sans penser à autre chose, ou sans que l’idée qu’on en a represente quelque autre chose, ou bien ce qu’on peut concevoir seul comme existant independamment d’autre chose, est une Substance: et tout ce qu’on ne peut concevoir seul, ou sans penser à quelque autre chose, est une maniere d’estre, ou une modification de substance. C’est ce qu’on entend quand on dit, qu’une substance est un être qui subsiste en luy même. Et nous n’avons point d’autre voye pour distinguer les substances des modifications. Or Theodore me faisoit voir que je pouvois penser à l’étendue sans penser à autre chose.

PHILARETE. Cette definition de la substance n’est pas exemte de difficultés. Dans le fond il n’y a que Dieu seul qui puisse être conçu comme independant d’autre chose. Dirons nous donc avec un certain novateur trop connu, que Dieu est la seule substance dont les creatures ne soyent que les modifications? Que si vous resserrés votre definition, en adjoutant que la substance est ce qui peut être conçu independamment de toute autre creature, nous trouverons peutêtre des choses qui ont autant d’independance que l’étendue, sans être des substances. Par exemple, la force d’agir, la vie, l’antitypie sont quelque chose d’essentiel et de primitif en même temps, et on peut les concevoir independamment d’autres notions, et même de leur sujets, par le moyen des abstractions. Au contraire les sujets sont conçus par le moyen de tels attributs. Cependant ces attributs sont differens des substances dont ils sont les attributs. Il y a donc quelque chose qui n’est point substance, et qui pourtant ne peut pas être plus conçu dependamment que la substance même. Donc cette independance de la notion n’est point le caractere de la substance, puisqu’il devoit convenir encor à ce qui est essentiel à la substance.

ARISTE. Je crois que les abstraits ne sauroient estre conçus independamment de quelque chose, au moins dans le sujet qui soit concret, quoyqu’incomplet, et qui joint à l’attribut essentiel primitif suffisant, fasse le sujet complet. Mais pour nous tirer de ces épines, disons que la definition ne doit être entendue que des concrets; ainsi la substance sera un concret independant de tout autre concret creé.

PHILARETE. Voilà un nouveau resserrement de votre definition; mais il y reste encor bien de la difficulté. Car 1) peutêtre que l’explication de ce que c’est que le concret, presupposera la substance; et de cette maniere nous ferions un cercle en definissant. 2) Je vous nie que l’étendue soit un concret, car elle est l’abstrait de l’étendu. 3) Il s’ensuit que le sujet precis et incomplet, ou le concret simple et primitif, lequel joint à l’attribut essentiel fait la substance complete, merite seul le nom de substance, puisque les abstraits aussi bien les concrets complets ne sauroient être conçus ny exister sans luy. 4) Pour ne point insister presentement sur la doctrine de ces Theologiens, qui soutiennent que les accidens peuvent exister sans leur sujet dans le Sacrement de l’Eucharistie; car ils en sont essentiellement independans, et par consequent votre definition leur convient.

ARISTE. Nous nous enfonçons assés dans les subtilités, et bien m’en prend d’avoir eté autres fois au Collége, et d’avoir retenu quelque chose des termes de l’Ecole. J’avoue cependant que ces subtilités sont indispensables icy, et que vous les proposés d’une maniere tres intelligible, ce qui me met en état de vous répondre. Je réponds donc au premier point, que la definition du concret n’a pas besoin de la substance; car des Accidens peuvent être aussi des concrets. Par exemple, la chaleur pourra estre grande ou avoir de la grandeur: Or grand est un concret. Un nombre peut être appellé grand, proportionnel, commensurable etc. Quant au second point, je dirois que l’étendue, l’espace, le corps, étant une même chose selon Theodore, il dira que l’étendue est un concret. Je réponds au troisième, que l’étendue ou le corps est justement ce premier sujet, conçu comme la matiere formée par les figures et par les mouvemens, pour faire un sujet complet. Enfin je dis au quatrième point, que Theodore peutêtre n’accorde point la possibilité de l’existence des accidens sans sujet. Les autres qui voudront maintenir la definition, diront que la substance est un concret independant naturellement de tout autre concret creé.

PHILARETE. Votre réponse au premier point me paroist bonne. Il faudroit pourtant expliquer plus distinctement la Notion du concret et de l’abstrait. Mais on ne peut point vous accorder touchant le second point, qu’étendu et étendue soit la même chose: il n’y a point d’exemple dans les creatures de l’identité de l’abstrait et du concret. La réponse au troisième peut passer, et encor celle que vous donnés à la quatrième objection, selon ceux qui nient les accidens subsistans hors du sujet. Mais ceux qui voudront rectifier la definition par la limitation de ce qui se fait naturellement, la font ressembler à celle de l’homme qu’on attribue à Platon. On raconte qu’il l’avoit defini un animal à deux pieds sans plumes, et que là dessus Diogene avoit deplumé un coc, et l’avoit jetté dans l’Auditoire de Platon, en disant: Voicy un homme Platonique. Un Platonicien pouvoit de même adjouter qu’on parloit d’un animal tel qu’il est naturellement. Mais on demande des definitions prises de l’essentiel des choses. Il est vray qu’encor ces definitions prises de ce qui arrive naturellement

(per se) peuvent servir, et qu’on peut distinguer trois degrés dans les predicats, l’essentiel, le naturel, et ce qui est simplement accidentel; mais en Metaphysique on voudroit des attributs essentiels, ou pris de ce qu’on appelle raison formelle.

ARISTE. A ce que je vois, il ne reste que cette question entre nous, si l’Etendue est un Abstrait ou un Concret?

PHILARETE. Je pourrois encor objecter à votre definition, que les corps ne sont point independans les uns des autres, et qu’ils ont besoin, par exemple, d’être comprimés ou agités par les ambians; mais vous pourriés répondre par ma propre replique, que l’essentiel suffit, puisque Dieu peut faire qu’ils en soyent independans, et les conserver dans leur état, quand tout autre corps seroit aneanti. J’insiste donc sur ce que je viens de dire, que l’Etendue n’est autre chose qu’un Abstrait, et qu’elle demande quelque chose qui soit étendu. Elle a besoin d’un sujet, elle est quelque chose de relatif à ce sujet, comme la durée. Elle suppose même quelque chose d’anterieur dans ce sujet. Elle suppose quelque qualité, quelque attribut, quelque nature de ce sujet, qui s’étend, se répand avec le sujet, se continue. L’étendue est la diffusion de cette qualité ou nature: par exemple, dans le lait il y a une étendue ou diffusion de la blancheur, dans le diamant une étendue ou diffusion de la dureté; dans le corps en general une étendue ou diffusion de l’antitypie ou de la materialité. Par là vous voyés en même temps, qu’il y a dans le corps quelque chose d’anterieur à l’étendue. Et l’on peut dire que l’étendue est en quelque façon à l’espace, comme la durée est au temps. La durée et l’étendue sont les attributs des choses, mais le temps et l’espace sont pris comme hors des choses et servent à les mesurer.

ARISTE. Ceux qui admettent un Espace distinct du corps, le conçoivent comme une substance qui fait le lieu; mais les Cartesiens et Theodore conçoivent la matiere même, comme vous concevés l’espace, excepté qu’ils y mettent une mobilité avec l’étendue.

PHILARETE. Ils avouent donc tacitement que l’étendue ne suffit point, pour faire la matiere ou le corps, puisqu’il y faut adjouter la mobilité, qui est une suite de l’Antitypie ou de la resistance; autrement un corps ne pourroit point être poussé ou mû par un autre.

ARISTE. Ils diront que la mobilité est une suite de l’étendue, puisque toute étendue est divisible, en sorte que les parties soyent separables les unes des autres.

PHILARETE. Ceux qui pretendent qu’il y a un vuide ou du moins un espace reel, distinct de la matiere qui le remplit, ne vous accorderont pas cette consequence. Ils diront qu’on peut marquer les differentes parties dans l’espace, mais qu’on ne peut point les separer. Pour moy, quoyque je distingue la notion de l’étendue de celle du corps, je ne laisse pas de croire qu’il n’y a point de vuide, et même qu’il n’y a point de substance qui puisse estre appellée espace. Je distinguerois tousjours entre l’étendue ou l’extension, et entre cet attribut auquel l’étendue ou la diffusion (notion relative) se rapporte, qui seroit la situation ou la localité. Ainsi la diffusion du Lieu formeroit l’Espace, lequel seroit comme le prvton dektikón, ou le premier sujet de l’étendue, et par lequel elle conviendroit encor à d’autres choses qui sont dans l’espace. Ainsi l’étendue, quand elle est l’attribut de l’Espace, est la diffusion ou la continuation de la situation ou de la localité, comme l’étendue du corps est la diffusion de l’antitypie ou de la materialité. Car le lieu est dans le point aussi bien que dans l’espace, et par consequent le lieu peut être sans étendue ou diffusion, mais la diffusion en simple longueur fait une ligne locale douée d’étendue. Il en est de même de la matiere; elle est dans le point aussi bien que dans le corps, et sa diffusion en simple longueur fait une ligne materielle. Les autres continuations ou diffusions en largeur et en profondeur forment la superficie et le solide des Geometres, et en un mot l’espace dans le lieu, et le corps dans la matiere.

ARISTE. Ces rapports proportionnels entre lieu et matiere, espace et corps me plaisent, et servent à parler avec justesse; et il est bon de distinguer ces choses, comme encor la durée du temps, l’étendue de l’espace. Il faut que je consulte Theodore sur cette question.

PHILARETE. Enfin, pour aller plus avant, je suis d’opinion, que non seulement l’étendue, mais aussi le corps même ne sauroit être conçu independamment d’autres choses. Ainsi il faudroit dire, ou que les corps ne sont point des substances, ou bien qu’estre conçu independamment ne convient pas à toutes les substances, quand même il conviendroit aux seules substances; car le corps étant un tout, depend d’autres corps dont il est composé, et qui en font les parties. Il n’y a que les Monades, c’est à dire, les substances simples ou indivisibles, qui soyent veritablement independantes de toute chose creée concrete.

ARISTE. Je diray donc que la Substance est un Concret independant de tout concret creé hors d’elle. Ainsi la dependance de la substance de ses attributs et de ses parties ne fera point d’obstacle à nos raisonnemens.

PHILARETE. Voilà le troisième resserrement de votre definition. Il vous est permis d’en faire: mais pour dire la verité, il y a des choses permises qui ne sont pas convenables. Non omne quod licet expedit. Qu’importe si le ver qui me ronge est dans moy, ou hors de moy? en serois je moins dependant? Les seules substances incorporelles sont independantes de toute autre substance creée. Ainsi il semble que dans la rigueur philosophique les corps ne meritent point le nom de substances, ce qui paroist avoir eté déja le sentiment de Platon, qui a remarqué qu’ils sont des êtres transitoires, qui ne subsistent jamais au delà d’un moment. Mais c’est un point qui demande une plus ample discussion, et j’ay encor d’autres raisons importantes qui me portent à refuser aux corps le titre et nom de substances en langage metaphysique. Car pour en dire un mot, le corps n’a point de veritable unité; ce n’est qu’un aggregé, que l’école appelle un pur accident, un assemblage comme un trouppeau; son unité vient de notre perception. C’est un être de raison ou plutôt d’imagination, un phenomene.

ARISTE. J’espere que Theodore vous satisfera comme il faut sur toutes ces difficultés. Supposons cependant que le corps et l’étendue ne different pas beaucoup, puisque vous n’admettés point de vuide; ou du moins remettons ce point à une plus ample discussion, et passons au reste de la demonstration de Theodore. Elle revient à cecy. Tout ce qui a des modifications qu’on ne sauroit expliquer par l’étendue, est distinct du corps, supposé que les corps et l’étendue soyent la même chose ou du moins qu’ils ne different que comme l’espace et ce qu’il faut pour le remplir simplement; ce qui outre l’étendue a encor quelque resistance et mobilité, comme vous semblés l’accorder: Or l’ame a des modifications qui ne sont point des modifications de l’étendue, ny, si vous voulés, de l’antitypie ou du simple remplissant. Et Theodore le prouve même, car mon plaisir, mon desir et toutes mes pensées ne sont point des rapports de distance, et on ne les sauroit mesurer par pieds ou par pouces, comme l’espace ou ce qui le remplit.

PHILARETE. Je suis du sentiment de Theodore, quand il soutient que les modifications de l’ame ne sont point des modifications de la matiere, et par consequent que l’ame est immaterielle. Mais sa preuve souffre pourtant quelque difficulté. Il veut que toutes les pensées ne soyent pas des rapports de distance, parce que nous ne saurions mesurer les pensées. Mais un sectateur d’Epicure dira, que cela arrive faute de les bien connoitre, et que si nous connoissions les corpuscules qui forment la pensée et leur mouvemens qui sont necessaires pour cela, nous verrions que les pensées sont mesurables, et que ce sont les jeux de quelques machines subtiles: à peu près comme il ne paroist pas que la nature de la couleur consiste interieurement dans quelque chose de mesurable; et cependant s’il est vray que la raison de ces qualités des objets vient de certaines configurations et certains mouvemens, comme la blancheur de l’écume par exemple vient des petites bulles creuses polies comme autant de petits miroirs, on reduiroit enfin ces qualités à quelque chose de mesurable, de materiel, de mecanique.

ARISTE. Ainsi vous abandonnés aux adversaires toutes les preuves qu’on peut alleguer pour la distinction de l’ame et du corps.

PHILARETE. Je n’ay garde: mon intention est seulement de les perfectionner. Et pour vous en donner quelque petit échantillon icy, je considere que la matiere ne renferme que ce qui est passif, et il me semble que les Democritiens aussi bien que les autres Philosophes, qui raisonnent mecaniquement, en doivent demeurer d’accord. Car non seulement l’étendue, mais encor l’antitypie attribuée aux corps, est une chose purement passive, et par consequent l’origine de l’action ne sauroit être une modification de la matiere. Donc le mouvement aussi bien que la pensée doivent venir de quelque autre chose.

ARISTE. Souffrés à votre tour que je vous marque en quoy votre argument me paroist defectueux; car vous m’apprenés à être exact jusqu’à la rigueur. Je diray donc que votre argument n’est bon qu’ad hominem, c’est à dire pour ceux qui philosophent comme Democrite et comme des Cartes. Mais les Platoniciens et les Aristoteliciens et quelques nouveaux Archealistes et encor les derniers Sympathistes, qui soutiennent l’attraction des corps à distance, mettent dans les corps des qualités inexplicables mecaniquement, et par consequent ils n’accorderont point que les corps soyent purement passifs. Je me souviens même qu’un certain auteur de vos amis, quoyqu’il soit pour les seules explications mecaniques des phenomenes des corps, a entrepris dans quelques essais inserés dans les Actes des Savans publiés à Leipsig, de montrer que les corps sont doués de quelque force active, et qu’ainsi les corps sont composés de deux natures, savoir de la force active primitive (appellée Entelechie premiere par Aristote) et de la matiere ou de la force passive primitive, qui semble etre l’antitypie. C’est pour cela qu’il soutient, que tout se peut expliquer mecaniquement dans les choses materielles, excepté les principes mêmes du mechanisme, qui ne sauroient être tirés de la seule consideration de la matiere.

PHILARETE. Je suis en commerce avec cet Auteur, et j’ay passablement bien compris ses sentimens. Cette force active primitive, qu’on pourroit appeller la Vie, est justement selon luy ce qui est renfermé dans ce que nous appellons une Ame, ou dans la substance simple. C’est une realité immaterielle, indivisible et indestructible; il en met par tout dans les corps, croyant qu’il n’y a point de partie de la masse où il n’y ait un corps organisé, doué de quelque perception, ou d’une maniere d’ame. Ainsi ce raisonnement nous mene directement à la distinction de l’ame et de la matiere. Et quand on appelleroit Corps ce que j’aimerois mieux appeller avec luy Substance corporelle, composé de l’ame et de la masse, ce ne seroit qu’une question de nom. Or cette Force Active est justement ce qui montre le mieux et d’une maniere bien sensible, la distinction de l’Ame et de la Masse, parce que les principes du mechanisme, dont les loix du mouvement sont les suites, ne sauroient être tirés de ce qui est purement passif, Geometrique, ou materiel, ny prouvés par les seuls axiomes de Mathematique. Car cet auteur a marqué dans plus d’un endroit du Journal des Savans de Paris, et des Actes de Leipsig, et encor ailleurs où il a parlé de sa Dynamique, et même depuis peu dans sa Theodicée, que pour justifier les regles dynamiques, il faut recourir à la Metaphysique reelle et aux principes de convenance qui affectent les Ames, et qui n’ont pas moins d’exactitude que ceux des Geometres. Vous trouverés aussi dans les lettres qu’il a échangées avec M. Hartsoeker, inserées dans les Memoires de Trevoux, comment par des considerations plus elevées il detruit le vuide et les Atomes, y employant même sa Dynamique en partie, au lieu que ceux qui ne s’occupent que du materiel ne sauroient decider la question. C’est ce qui a fait que les nouveaux Philosophes étant ordinairement trop materialistes, et n’étant point stylés à allier la Metaphysique avec les Mathematiques, n’ont point eté en état de decider s’il y a des Atomes et du vuide, ou non; et plusieurs mêmes sont portés à croire qu’il y en a, c’est à dire, ou le vuide avec les Atomes ou du moins des Atomes nageans dans un fluide qui exclut le vuide. Mais il montre que le vuide, les Atomes ou la dureté parfaite, et enfin le fluide parfait, sont egalement contre la convenance et l’ordre.

ARISTE. C’est quelque chose que cela, et je veux mediter d’avantage avec votre assistance, tant sur la Dynamique, puisqu’elle est si importante pour la connoissance des substances immaterielles, que sur l’inconvenance du vuide et des Atomes. Mais j’ay encor une chose à vous objecter, c’est que Dieu pourroit faire luy seul immediatement tout ce que vous attribués aux Ames; ainsi les modifications et les operations qui passent la matiere ne nous meneroient point aux Ames distinctes de la matiere, puisque ce seroient les operations de Dieu. Il est vray que cette objection va encor contre Theodore luy même, et peutêtre plus que contre les autres; car vous savés qu’il ne considere les causes secondes que comme occasionnelles.

PHILARETE. Quand les operations en question seroient les operations de Dieu, les modifications pourtant qu’on attribue aux Ames, et que nous sentons dans la notre, ne sauroient être les modifications de Dieu. Et quant aux operations encor, on ne sauroit refuser à nous mêmes nos actions internes, et elles nous souffiroient icy; car la matiere n’en est point capable, n’étant que passive. Mais cette supposition qui donne toutes les actions externes à Dieu seul, recourt aux miracles, et même à des miracles deraisonnables et peu dignes de la sagesse divine. Par le même droit de faire des fictions que la seule toute-puissance miraculeuse de Dieu pourroit rendre possibles, il seroit permis de soutenir que je suis seul au monde, et que Dieu produit tous les phenomenes dans mon ame, comme s’il y avoit d’autres choses hors de moy, sans qu’il y en aye. Cependant quand même le raisonnement present qui prouve la distinction entre l’ame et la matiere, entant qu’il est fondé sur les operations externes, ou sur la Dynamique, n’auroit lieu qu’en supposant que les choses se font dans le cours ordinaire de la nature par les forces naturelles, sans que Dieu y entre qu’en les conservant, ce seroit tousjours beaucoup, car cela prouvera ou la distinction de l’ame et du corps, ou l’existence de la divinité. Nous pouvons aller plus loin, et monstrer plus distinctement, comment la Dynamique verifie l’une et l’autre de ces deux grandes doctrines; mais cela seroit d’une plus grande discussion, où il ne faut point s’engager presentement.

ARISTE. Nous en parlerons d’avantage une autre fois suivant votre commodité: cependant je trouve que c’est déja beaucoup, que les impies ne sauroient resister à ce que vous venés de dire pour l’immortalité des Ames, sans avoir recours à Dieu, c’est à dire à ce qu’ils fuyent le plus. Et quand ils seront une fois convenus de l’Existence de Dieu, c’est à dire d’un Esprit infiniment puissant et sage, il ne sera pas difficile d’en inferer qu’il a encor fait des esprits finis, immateriels comme luy, et d’ailleurs que Dieu ne seroit point juste, si nos Ames perissoient avec les corps.

PHILARETE. Il y a même grand sujet de douter si Dieu a fait autre chose que des Monades ou des substances sans étendue, et si les corps sont autre chose que les Phenomenes resultans de ces substances. Mon ami dont je vous ay rapporté les sentimens, temoigne assés qu’il panche de ce côté-là, lorsqu’il reduit tout aux monades, ou aux substances simples et à leur modifications, avec les phenomenes qui en resultent, dont la realité est marquée par leur liaison qui les distingue des songes. J’en ay déja touché quelque chose, mais presentement il est temps que j’écoute la suite des raisonnemens de votre excellent Theodore.

ARISTE. Apres avoir établi la distinction de l’ame et du corps comme le fondement des principaux dogmes de la Philosophie, et même de l’immortalité de l’ame, il m’a fait prendre garde aux idées dont l’ame s’apperçoit, et il soutient que ces idées sont des realités. Il va même plus avant, et il veut que ces idées ont une existence eternelle et necessaire, et qu’elles sont l’archetype du monde visible, au lieu que les choses que nous croyons voir hors de nous sont souvent imaginaires, et tousjours passageres. Il m’a apporté même un argument que voicy: Supposons que Dieu aneantisse tous les êtres qu’il a creés, excepté vous et moy; supposons de plus que Dieu presente à notre esprit les mêmes idées qui s’y presentent à la présence des objets, nous verrions les mêmes beautés comme nous les voyons presentement: donc les beautés que nous voyons ne sont pas des beautés materielles, mais des beautés intelligibles.

PHILARETE. Je demeure assés d’accord que ces choses materielles ne sont point l’objet immediat de nos perceptions: mais je trouve pourtant quelque difficulté dans la preuve et dans la maniere d’expliquer la chose, et je voudrois qu’elle fût un peu mieux developpée. Cette proposition hypothetique, majeure de l’argument, renfermet-elle une consequence bien certaine? Si dans le cas de l’aneantissement des choses externes, nous verrions tout dans un monde intelligible, il faut que nous voyons tout encor presentement dans un monde intelligible. Cette conséquence, dis-je, est elle bien seure? Ne se peut-il point que notre perception presente et ordinaire soit d’une nature differente de cette perception extraordinaire? La mineure seroit: Or en cas de cet aneantissement nous voyons tout dans un monde intelligible. Mais encor cette mineure paroistra douteuse à bien des gens. L’adversaire qui croit que les corps ont une influence sur les ames, ne diroit il pas que Dieu en cas de l’aneantissement des corps suppléeroit à leur defaut, et produiroit dans nos ames les qualités que les corps y produisent, sans qu’il faille pour cela des idées eternelles, un monde intelligible? Et quand même tout se passeroit en nous dans les cas ordinaires, comme dans le cas de l’aneantissement, c’est à dire quand il seroit admis que nous mêmes produisons tousjours en nous (comme je le crois en effet) ou que Dieu (selon Theodore) y produit nos phenomenes internes, sans que le corps ait de l’influence sur nous, est il necessaire qu’il y entre des idées externes? Ne suffit il pas que ces phenomenes soyent simplement des nouvelles modifications passageres de nos ames?

ARISTE. Je ne me souviens pas que Théodore m’ait prouvé en general que les idées que nous voyons sont des realités eternelles; il l’a seulement entrepris à l’égard de l’idée de l’espace par un raisonnement particulier; mais cela fait tousjours un prejugé pour les idées des autres choses, où l’espace est renfermé le plus souvent. Il a aussi fort bien répondu aux argumens que je luy ay opposés de mon côté. Je luy ay objecté que la terre me résiste, et que c’est quelque chose de solide que cela. Il m’a répondu que cette resistance pourroit être imaginaire, comme dans un songe vif, au lieu que les idées ne trompent point. Il m’a fait encor entendre fort à propos, que si la resistence est une marque de la realité, il y a encor de la resistence dans les idées, lorsqu’on veut leur attribuer ce qu’elles ne sauroient souffrir. Mais, comme je l’ay déja dit, il m’a prouvé que l’idée de l’espace est necessaire, eternelle, immuable et la même dans tous les esprits.

PHILARETE. On vous accorda, Monsieur, qu’il y a des verités eternelles; mais tout le monde n’accordera pas qu’il y a des realités eternelles qui se presentent à notre ame quand elle envisage ces verités. On dira qu’il suffit que nos pensées ayent un rapport en cela à celles de Dieu, en qui seul ces verités eternelles sont realisées.

ARISTE. Voicy pourtant l’argument que Theodore apportoit pour prouver sa these. Quand nous avons l’idée de l’espace, nous avons l’idée de l’infini, mais l’idée de l’infini est infinie, et une chose infinie ne sauroit être la modification de notre Ame qui est infinie, donc il y a des idées que nous voyons qui ne sont point des modifications de nos ames.

PHILARETE. Cet argument me paroist considerable, et il meriteroit d’être mieux developpé. J’accorde que nous avons l’idée d’un Infini en perfection; car pour cela on n’a besoin que de concevoir l’absolu, mettant les limitations à part. Et nous avons la perception de cet absolu, parce que nous y participons, entant que nous avons de la perfection. On doutera cependant avec raison, si nous avons une idée d’un tout infini, ou d’un infini composé de parties; car un composé ne sauroit être un absolu. On dira que nous concevons bien, par exemple, que toute ligne droite peut être prolongée, ou bien qu’il y a tousjours une ligne droite plus grand que la donnée; mais que cependant nous n’avons point d’idée d’une ligne droite infinie, ou qui soit plus grande que toutes les autres qu’on peut assigner.

ARISTE. Le sentiment de Theodore est que l’idée que nous avons de l’étendue est infinie; mais que la pensée que nous en avons, et qui est une modification de notre ame, ne l’est point.

PHILARETE. Mais comment prouver qu’il nous faut quelque chose de plus que nos pensées et leur objets en nous, et que nous avons besoin pour notre objet d’une idée infinie, existante en Dieu, pour n’avoir qu’une pensée finie? Ne suffiroit il pas quand on auroit besoin des idées distinctes des pensées que ces idées fussent proportionées aux pensées? On dira donc qu’il n’y a point de moyen de s’appercevoir de telles idées.

ARISTE. En voicy le moyen que Theodore m’a fourni. L’esprit ne voit point l’infini, comme s’il le mesuroit par sa pensée. Il ne suffit pas aussi cependant qu’il n’en voye pas le bout, car il pourroit esperer de le trouver; mais il comprend qu’il n’y en a point. C’est comme les Geometres voyent que la sousdivision estant continuée tant qu’il vous plaira, on ne trouvera jamais une partie aliquote du costé du quarré, quelque petite qu’elle soit, qui puisse être aussi la partie aliquote de la diagonale ou la mesurer exactement. C’est aussi comme les mêmes Geometres voyent les lignes asymptotes de l’Hyperbole, qu’ils savent ne la pouvoir jamais rencontrer, quoyqu’elles y approchent sans fin.

PHILARETE. Cette maniere de connoitre l’infini est certaine et incontestable: elle prouve aussi que les objets n’ont point de bornes. Mais quoyque nous en puissions conclure qu’il n’y a point de dernier tout fini, il ne s’ensuit pas encor que nous voyons un tout infini. Il n’y a point de ligne droite infinie, mais toute ligne droite peut tousjours être prolongée ou surpassée par une autre plus grande. Ainsi l’exemple de l’espace ne prouve point particulierement que nous ayons besoin de la presence de certaines idées subsistantes et differentes des modifications passageres de notre pensée; car il semble d’abord que nos pensées y suffisent.

ARISTE. Ce n’est pas moy même que je vois en voyant l’espace, les figures; je vois donc quelque chose hors de moy.

PHILARETE. Pourquoy ne verrois je pas ces choses en moy? Il est vray que je vois leur possibilité, lors même que je ne m’apperçois point de leur existence, et que ces possibilités, lors même que nous ne les voyons point, subsistent tousjours comme des verités eternelles des possibles dont toute la realité est fondée dans quelque chose d’actuel, c’est à dire en Dieu: mais la question est, si nous avons sujet de dire que nous les voyons en Dieu. Cependant comme j’applaudis assez aux belles pensées de Theodore, voicy comment je crois qu’on peut justifier son sentiment là dessus, quoyqu’il passe pour fort paradoxe auprès de ceux qui n’elevent point l’esprit au delà des sens. Je suis persuadé que Dieu est le seul objet immediat externe des ames, puisqu’il n’y a que luy hors de l’ame qui agisse immediatement sur l’Ame. Et nos pensées avec tout ce qui est en nous, entant qu’il renferme quelque perfection, sont produites sans intermission par son operation continuée. Ainsi, entant que nous recevons nos perfections finies des siennes qui sont infinies, nous en sommes affectés immediatement, et c’est ainsi que notre esprit est affecté immediatement par les idées eternelles qui sont en Dieu, lorsque notre esprit a des pensées qui s’y rapportent, et qui en participent. Et c’est dans ce sens que nous pouvons dire, que notre Esprit voit tout en Dieu.

ARISTE. J’espère que vos objections et vos éclaircissemens rejouiront Theodore, bien loin de luy deplaire: il aime à se communiquer. Et le recit que je luy en feray, luy donnera occasion de nous faire part de plus en plus de ses lumieres. Je me flatte même de vous pouvoir obliger tous deux en vous faisant connoistre l’un à l’autre; et ce sera moy qui en profiteray le plus.