Considerations sur les Principes de Vie, et sur les Natures Plastiques, par l’Auteur du Systeme de l’Harmonie preétablie
Comme la dispute qui s’est elevée sur les natures plastiques, et sur les principes de vie, a donné occasion aux personnes celebres, qui s’y interessent, de parler de mon systeme, dont il semble qu’on demande quelque eclaircissement (voyés Biblioth. chois. Tom. 5 art. 5 pag. 301 et puis l’Histoire des ouvrages des savans de 1704 art. 7 pag. 393) j’ay crû qu’il seroit à propos d’adjouter quelque chose sur ce sujet, à ce que j’ay déja publié en divers endroits des Journaux cités par M. Bayle dans son Dictionnaire, article Rorarius. J’admets effectivement les principes de vie repandus dans toute la nature, et immortels, puisque ce sont des substances indivisibles, ou bien des UNITÉS, comme les corps sont des multitudes sujettes à perir par la dissolution de leur parties. Ces principes de Vie, ou ces Ames, ont perception et appetit. Quand on me demande, si ce sont des Formes substantielles, je reponds en distinguant: car si ce Terme est pris, comme le prend M. des Cartes, quand il soutient contre M. Regis, que l’Ame raisonnable est la forme substantielle de l’homme, je repondray qu’ouy. Mais je diray que non, si quelcun prend le Terme comme ceux qui s’imaginent qu’il y a une forme substantielle d’un morceau de pierre, ou d’un autre corps non-organique; car les principes de Vie n’appartiennent qu’aux corps organiques. Il est vray (selon mon Systeme) qu’il n’y a point de portion de la matiere, où il n’y ait une infinité de corps organiques et animés; sous lesquels je comprends non seulement les animaux et les plantes, mais encor d’autres sortes peutestre, qui nous sont entierement inconnues. Mais il ne faut point dire pour cela, que chaque portion de la matiere est animée, c’est comme nous ne disons pas qu’un étang plein de poissons est un corps animé, quoyque le poisson le soit.
Cependant mon sentiment sur les Principes de Vie est different en certains points de ce qu’on en a enseigné auparavant. L’un de ces points est, que tous ont crû que ces Principes de Vie changent le cours du mouvement des corps, ou donnent au moins occasion à Dieu de le changer, au lieu que suivant mon Systeme ce cours n’est point changé du tout dans l’ordre de la nature, Dieu l’ayant preétabli comme il faut. Les Peripateticiens ont crû que les ames avoient de l’influence sur les corps, et que selon leur volonté ou appetit elles donnoient quelque impression aux corps; et les celebres auteurs, qui ont donné occasion à la contestation presente par leur principes de vie et leur natures plastiques, ont esté du même sentiment, quoyqu’ils ne soyent point Peripateticiens. On ne peut dire autant de ceux qui ont employé des Archées ou des Principes Hylarchiques, ou d’autres principes immateriels sous de differens noms. Des Cartes ayant bien reconnu, qu’il y a une Loy de la Nature, qui porte, que la même quantité de la force se conserve (quoyqu’il se soit trompé dans l’application, en confondant la quantité de la force avec la quantité du mouvement) a crû qu’il ne falloit pas accorder à l’Ame le pouvoir d’augmenter ou de diminuer la force des corps, mais seulement celuy d’en changer la direction, en changeant le cours des esprits animaux. Et ceux d’entre les Cartesiens, qui ont mis en vogue la doctrine des causes occasionnelles, ont crû que l’ame ne pouvant point avoir de l’influence sur le corps, il falloit que Dieu changeast le cours et la direction des esprits animaux suivant les volontés de l’ame. Mais si l’on avoit sû du temps de M. des Cartes cette nouvelle Loy de la Nature, que j’ay demonstrée, qui porte que non seulement la même quantité de la force totale des corps, qui ont commerce entre eux, mais encor leur direction totale, se conserve, il seroit venu apparemment à mon Systeme de l’Harmonie preétablie, car il auroit reconnu, qu’il est aussi raisonnable de dire, que l’ame ne change point la quantité de la direction des corps, qu’il est raisonnable de refuser à l’ame le pouvoir de changer la quantité de leur force, l’un et l’autre estant également contraire à l’ordre des choses et aux loix de la nature, comme l’un et l’autre est également inexplicable. Ainsi selon mon Systeme, les Ames ou les principes de vie ne changent rien dans le cours ordinaire des corps, et ne donnent pas même à Dieu occasion de le faire. Les Ames suivent leur loix, qui consistent dans un certain developpement des perceptions selon les biens et les maux; et les corps suivent aussi les leurs, qui consistent dans les regles du mouvement: et cependant ces deux Estres d’un genre tout à fait different, se rencontrent ensemble et se repondent comme deux pendules parfaitement bien reglées sur le même pied, quoyque peutestre d’une construction toute differente. Et c’est ce que j’appelle l’Harmonie preétablie, qui ecarte toute notion de miracle des actions purement naturelles, et fait aller les choses leur train reglé d’une maniere intelligible: au lieu que le systeme commun a recours à des influences absolument inexplicables, et que dans celuy des causes occasionnelles, Dieu par une espece de loy generale et comme par un pacte s’est obligé de changer à tout moment le train naturel des pensées de l’ame pour les accommoder aux impressions des corps, et de troubler le cours naturel des mouvemens du corps selon les volontés de l’ame, ce qui ne se peut expliquer que par un miracle perpetuel; pendant que j’explique le tout intelligiblement par les natures que Dieu a établies dans les choses.
Ce systeme de l’Harmonie preétablie fournit une nouvelle preuve inconnue jusqu’icy de l’Existence de Dieu, puisqu’il est bien manifeste, que l’accord de tant de substances, dont l’une n’a point d’influence sur l’autre, ne sauroit venir que d’une cause generale, dont elles dependent toutes, et qu’elle doit avoir une puissance et une sagesse infinie pour preétablir tous ces accords. M. Bayle même a jugé, qu’il n’y a jamais eu d’hypothese, qui ait donné tant de relief à la connoissance que nous avons de la sagesse divine. Ce Systeme a encor cet avantage, de conserver dans toute sa rigueur et generalité ce grand principe de la physique, que jamais un corps ne reçoit un changement dans son mouvement, que par un autre corps en mouvement, qui le pousse. Corpus non moveri nisi impulsum a corpore contiguo et moto. Cette Loy a esté violée jusqu’icy par tous ceux qui ont admis des Ames ou d’autres principes immateriels, y compris même tous les Cartesiens. Les Democritiens, Hobbes et quelques autres materialistes tout purs, qui ont rejetté toute substance immaterielle, ayant seuls conservé cette loy jusqu’icy, ont crû y avoir trouvé un sujet d’insulter les autres philosophes, comme s’ils soutenoient ainsi un sentiment fort deraisonnable. Mais le sujet de leur triomphe n’a esté qu’apparent et ad hominem; et bien loin qu’il leur puisse servir, il sert à les terrasser. Et maintenant leur illusion estant découverte, et leur avantage tourné contre eux, il semble, qu’on peut dire, que c’est la premiere fois que la meilleure philosophie se monstre aussi la plus convenable en tout avec la raison, ne restant rien qu’on luy puisse opposer. Ce principe general, quoyqu’il donne l’exclusion aux premiers moteurs particuliers, en faisant refuser cette qualité aux Ames ou aux principes immateriels creés, nous mene d’autant plus seurement et clairement au premier moteur universel, de qui vient egalement la suite et l’accord des perceptions. Ce sont comme deux Regnes, l’un des Causes Efficientes, l’autre des Finales, dont chacun suffit à part dans le detail pour rendre raison de tout, comme si l’autre n’existoit point. Mais l’un ne suffit pas sans l’autre dans le general de leur origine, car ils emanent d’une source, où la puissance qui fait les causes efficientes, et la sagesse, qui regle les finales, se trouvent reunies. Cette maxime aussi, qu’il n’y a point de mouvement, qui n’ait son origine d’un autre mouvement suivant les regles mechaniques, nous mene au premier Moteur encor, parce que la matiere estant indifferente en elle même à tout mouvement ou au repos, et possedant pourtant tousjours le mouvement avec toute sa force et direction, il n’y peut avoir esté mis que par l’auteur même de la matiere.
Il y a encor une autre difference entre les sentimens des autres auteurs, qui sont pour les principes de vie, et entre les miens. C’est que je crois en même temps et que ces principes de vie sont immortels, et qu’il y en a par tout; au lieu que suivant l’opinion commune les ames des bestes perissent, et que selon les Cartesiens il n’y a que l’homme, qui ait veritablement une ame, et même qui ait perception et appetit, opinion, qui ne sera jamais approuvée, et où l’on ne s’est jetté que parce qu’on a vû, qu’il falloit ou accorder aux bestes des ames immortelles, ou avouer, que l’ame de l’homme pouvoit estre mortelle. Mais il falloit dire plustost, que toute substance simple estant imperissable, et toute ame par consequent estant immortelle, celle qu’on ne sauroit refuser raisonnablement aux bestes, ne peut manquer de subsister aussi tousjours, quoyque d’une maniere bien differente de la nostre, puisque les bestes autant qu’on en peut juger, manquent de cette reflexion, qui nous fait penser à nous-mêmes. Et l’on ne voit point, pourquoy les hommes ont eu tant de repugnance à accorder aux corps des autres creatures organiques des substances immaterielles imperissables, puisque les defenseurs des atomes ont introduit des substances materielles, qui ne perissent point, et que l’ame de la beste n’a pas plus de reflexion qu’un atome. Car il y a bien de la distance entre le sentiment, qui est commun à ces ames, et la reflexion qui accompagne la raison, puisque nous avons mille sentimens sans y faire reflexion; et je ne trouve point que les Cartesiens ayent jamais prouvé ny qu’ils puissent prouver, que toute perception est accompagnée de conscience. Il est raisonnable aussi, qu’il y ait des substances capables de perception au dessous de nous, comme il y en a au dessus; et que nostre Ame, bien loin d’estre la derniere de toutes, se trouve dans un milieu, dont on puisse descendre et monter; autrement ce seroit un defaut d’ordre, que certains Philosophes appellent Vacuum formarum. Ainsi la Raison et la Nature portent les hommes au sentiment que je viens de proposer; mais les préjugés les en ont detournés.
Ce sentiment nous mene à un autre, où je suis encor obligé de quitter l’opinion receue. On demandera à ceux qui sont de la mienne, ce que feront les ames des bestes apres la mort de l’animal: et on nous imputera le Dogme de Pythagore, qui croyoit la transmigration des ames, que non seulement feu M. van Helmont le fils, mais encor un Auteur ingenieux de certaines Meditations Metaphysiques publiées à Paris, a voulu ressusciter. Mais il faut savoir, que j’en suis fort eloigné, parce que je crois que non seulement l’ame, mais encor le même animal subsiste. Des Personnes fort exactes aux experiences se sont déja apperçues de nostre temps, qu’on peut douter si jamais un animal tout à fait nouveau est produit, et si les animaux tout en vie ne sont déja en petit avant la conception dans les semences, aussi bien que les plantes. Cette doctrine estant posée, il sera raisonnable de juger, que ce qui ne commence pas de vivre, ne cesse pas de vivre non plus, et que la mort, comme la generation, n’est que la transformation du même animal, qui est tantost augmenté, et tantost diminué. Ce qui nous decouvre encor des merveilles de l’artifice divin, où l’on n’avoit jamais pensé: c’est que les machines de la nature estant machines jusques dans leur moindres parties, sont indestructibles, à cause de l’enveloppement d’une petite machine dans une plus grande à l’infini. Ainsi on se trouve obligé de soutenir en même temps et la pre-existence de l’ame comme de l’animal, et la substance de l’animal comme de l’ame.
Je suis venu insensiblement à expliquer mon sentiment de la formation des plantes et des animaux, puisqu’il paroist par ce que je viens de dire, qu’ils ne sont jamais formés tout de nouveau. Je suis donc de l’avis de Monsieur Cudworth (dont l’excellent ouvrage me revient extremement dans la plus grande partie) que les loix du Mechanisme toutes seules ne sauroient former un animal, là où il n’y a rien encor d’organisé; et je trouve, qu’il s’oppose avec raison à ce que quelques anciens ont imaginé sur ce sujet, et même Mons. des Cartes dans son homme, dont la formation luy couste si peu, mais approche aussi tres peu de l’homme veritable. Et je fortifie ce sentiment de M. Cudworth en donnant à considerer que la matiere arrangée par une sagesse divine doit estre essentiellement organisée partout, et qu’ainsi il y a machine dans les parties de la machine naturelle à l’infini, et tant d’enveloppes et corps organiques enveloppés les uns dans les autres, qu’on ne sauroit jamais produire un corps organique tout à fait nouveau, et sans aucune preformation, et qu’on ne sauroit detruire entierement non plus un animal déja subsistant. Ainsi je n’ay pas besoin de recourir avec M. Cudworth à certaines Natures Plastiques immaterielles, quoyque je me souvienne, que Jules Scaliger et autres Peripateticiens, et aussi quelques sectateurs de la doctrine Helmontienne des Archées, ont crû, que l’ame se fabrique son corps. J’en puis dire, Non mi bisogna, e non mi basta, par cette raison même de la preformation et d’un organisme à l’infini, qui me fournit des natures plastiques materielles propres à ce qu’on demande; au lieu que les principes plastiques immateriels sont aussi peu necessaires, qu’ils sont peu capables d’y satisfaire. Car les animaux n’estant jamais formés naturellement d’une masse non organique, le mechanisme incapable de produire de nouveau ces organes infiniment variés, les peut fort bien tirer par un developpement et par une transformation d’un corps organique preexistant. Cependant ceux qui employent des natures plastiques, soit materielles soit immaterielles, n’affoiblissent nullement la preuve de l’existence de Dieu tirée des merveilles de la nature, qui paroissent particulierement dans la structure des animaux, supposé que ces defenseurs des natures plastiques immaterielles y adjoutent une direction particuliere de Dieu et supposé que ceux qui se serviront d’une cause materielle avec moy, en se consentant du mechanisme plastique soutiendront non seulement une preformation continuelle, mais encor un preétablissement divin originaire. Ainsi de quelque maniere qu’on s’y prenne, on ne sauroit se passer de l’Existence divine, en voulant rendre raison de ces merveilles, qu’on a tousjours admirées, mais qui n’ont jamais mieux paru que dans mon Systeme.
On voit par là, que non seulement l’Ame, mais encor l’animal doit subsister tousjours dans le cours ordinaire des choses. Mais les loix de la nature sont faites et appliquées avec tant d’ordre et tant de sagesse, qu’elles servent à plus d’une fin, et que Dieu, qui tient lieu d’inventeur et d’Architecte à l’egard des Machines et Ouvrages de la nature, tient lieu de Roy et de Pere aux substances qui ont de l’intelligence, et dont l’ame est un esprit formé à son image. Et à l’egard des Esprits, son Royaume, dont ils sont les Citoyens, est la plus parfaite Monarchie, qui se puisse inventer; où il n’y a point de peché, qui ne s’attire quelque chastiment, et point de bonne action sans quelque recompense; où tout tend enfin à la gloire du Monarque et au bonheur des sujets, par le plus beau mélange de la justice et de la bonté, qui se puisse souhaiter. Cependant je n’ose rien asseurer ny à l’egard de la préexistence, ny à l’egard du detail de l’estat futur des Ames Humaines, puisque Dieu se pourroit servir à cet egard de voyes extraordinaires dans le Regne de la Grace: neanmoins ce que la raison naturelle favorise, doit estre preferé, à moins que la revelation ne nous enseigne le contraire, ce que je n’entreprends point icy decider.
Avant que de finir il sera peutestre bon de faire remarquer parmy les autres avantages de mon systeme celuy de l’universalité des Regles que j’employe, qui sont tousjours sans exception dans ma philosophie generale: et c’est tout le contraire dans les autres systemes. Par exemple, j’ay déja dit, que les loix mechaniques ne sont jamais violées dans les mouvemens naturels, qu’il se conserve tousjours la même force et tousjours la même direction, que tout se fait dans les ames comme s’il n’y avoit point de corps, et que tout se fait dans les corps comme s’il n’y avoit point des ames; qu’il n’y a point de partie de l’espace qui ne soit remplie; qu’il n’y a point de partie de la matiere qui ne soit divisée actuellement, et qui ne contienne des corps organiques; qu’il y a aussi des ames par tout, comme il y a par tout des corps; que les ames et les mêmes animaux subsistent tousjours; que les corps organiques ne sont jamais sans ames, et que les ames ne sont jamais separées de tout corps organique; quoyqu’il soit vray cependant, qu’il n’y a point de portion de la matiere, dont on puisse dire, qu’elle est tousjours affectée à la même ame. Je n’admets donc point qu’il y a des ames entierement separées naturellement, ny qu’il y a des Esprits creés entierement detachés de tout corps, en quoy je suis du sentiment de plusieurs anciens Peres de l’Eglise. Dieu seul est au dessus de toute la matiere, puisqu’il en est l’auteur; mais les creatures franches ou affranchies de la matiere, seroient detachées en même temps de la liaison universelle, et comme des deserteurs de l’ordre general. Cette universalité des Regles est soutenue d’une grande facilité des explications, puisque l’uniformité, que je crois observée dans toute la nature, fait, que par tout ailleurs, en tout temps et en tout lieu on pourroit dire, que c’est tout comme icy, aux degrés de grandeur et de perfection près; et qu’ainsi les choses les plus eloignées et les plus cachées s’expliquent parfaitement par l’analogie de ce qui est visible et près de nous1.
Beilage. Eclaircissement sur les Natures Plastiques et les Principes de Vie et de Mouvement, par l’Auteur du Systeme de l’Harmonie préétablie1.
1) Ayant esté invité fort obligeamment par M. le Clerc à donner quelque Eclaircissement de mes sentimens à l’egard des Principes de Vie et des Natures Plastiques, soutenues par des habiles Anglois M. Cudworth et M. Grew, dont il avoit rapporté les ouvrages et dont il maintient la doctrine à certains égards, contre quelques objections de M. Bayle mises dans la Continuation de ses pensées diverses, et ayant vû depuis la replique de ce dernier dans l’Histoire des ouvrages des Savans de 1704 (Artic. 7) où il me fait aussi l’honneur de parler de moy (p.393) en disant que je medite un Systeme nouveau, et qu’il sera celuy des formes substantielles reformé j’ay crû qu’il seroit à propos de m’expliquer icy sur ces deux points dont je viens de parler, quoyque je n’aye garde de m’eriger en juge du different qu’il y a entre deux excellens hommes. Mais auparavant, à fin qu’on ne prenne point les paroles de M. Bayle, comme si j’avois changé ce que j’ay déja publié, je dois dire qu’il y a long temps que j’ay achevé de mediter mon systeme, et que je l’ay donné même au public en abregé, quoyque je puisse dire encor bien des choses pour l’éclaircir et pour le fortifier.
2) Je dois adjouter aussi que je ne suis pas autrement pour les formes substantielles que M. Descartes l’estoit luy même à l’egard de l’ame de l’homme, qu’il reconnoissoit pour la forme substantielle du Corps humain, voulant qu’on dise, que l’homme est une substance donnée d’une veritable unité, et non pas un Estre par accident, comme l’on peut voir dans ce qu’il a ecrit contre M. Regius. Je différe seulement de M. Descartes sur ce sujet, en ce que je reconnois encor dans les autres corps organisés de la Nature des ames ou quelque chose d’approchant, doué de perception et d’appetit: comme je différe des Peripateticiens, en croyant que toutes les ames sont ingenerables et incorruptibles naturellement, aussi bien que la nostre, ce qui leve les difficultés de l’origine des formes: et comme je m’eloigne aussi un peu des Peripateticiens et des Cartesiens ensemble, en adjoutant deux choses à leur Sentimens: l’une, que l’animal même subsiste tousjours, aussi bien que l’ame, et l’autre enfin, que suivant la Doctrine de l’harmonie préétablie, les ames ne changent rien dans le mechanisme de la matiere par rapport aux directions des Corps aussi bien qu’à leur forces, au lieu que les Peripateticiens croyent que l’Ame donne de la force au corps, et que Descartes se contente de vouloir qu’elle peut changer le cours et la direction des corps tels que les Esprits animaux, quoyque la quantité de la force totale ne puisse estre augmentée ny diminuée dans la nature ou dans quelques corps pris à part; car il ne savoit pas encor alors les nouvelles loix de la nature qui font voir que la direction totale ne change pas non plus dans quelque nombre de corps qu’on puisse prendre ensemble et supposer comme detachés des autres.
3) Ainsi mon systeme gardant une parfaite uniformité dans toute la nature, explique le tout tres intelligiblement (ce semble) savoir les choses cachées et eloignées par les choses visibles et prochaines, qui ne changent pas autant qu’on pense, quand elles se dérobbent à nos yeux, puisque la naissance et la mort, qui sont les plus grands changemens, ne produissent pas dans le fonds une aussi grande difference qu’on s’imaginoit. En sorte que dans ce systeme (comme je me souviens d’avoir eu l’honneur d’ecrire un jour à Mylady Masham, fille du celebre M. Cudworth) on pourroit dire comme dans l’Empereur de la Lune, que c’est tout comme icy par tout et tousjours, aux degrés de grandeur et de perfection près. Ce qui fait aussi que je suis du sentiment le plus receu chez les anciens philosophes et chez les Peres de l’Eglise, que les Anges, ou ce que les payens appelloient les bons et les mauvais Demons, sont zva, et ont aussi des Corps animés, quoyque bien differens des nostres, en vigueur et en subtilité. Car je tiens qu’il y a une infinité d’especes et de degrés de perfection dans les Ames comme dans les Corps, et qu’il faut accorder la perception à toutes les ames, une Intelligence sublime à celles des Anges, et le Sentiment destitué de Raisonnement aux Ames des Bestes, qu’on ne sauroit leur refuser sans faire la nostre la derniere, qu’il est plus juste de mettre au milieu, puisqu’il est aussi raisonnable de descendre que de monter, à fin qu’il n’y ait point ce que quelques uns appelloient Vacuum Formarum.
4) Mais pour venir à ce que M. Bayle a objecté aux Auteurs des Principes de vie et des Natures Plastiques, comme si leur Doctrine affoiblissoit les preuves qu’on a de l’existence de Dieu et pour m’expliquer sur ce que M. le Clerc y repond, qu’elles doivent agir sous la direction de Dieu, je diray qu’en effect le but principal de la Philosophie doit estre une connoissance de Dieu et de l’Ame qui puisse exciter l’Ame à aimer Dieu et à practiquer la vertu. Et je regarderois avec M. le Clerc une Philosophie et une Theologie comme très mauvaises, si elles fournissoient des armes aux Athées ou des argumens efficaces ad Hominem, contre ceux qui suivroient cette philosophie. Je ne voudrois pas même qu’on soutint des dogmes capables d’affoiblir les bons argumens que nous avons pour l’existence de Dieu. Le principe d’un Moteur necessaire pour donner du mouvement à la matiere, a esté en effect le fondement d’un tres bon argument chez les anciens et chez les modernes, pour établir un premier Moteur: et je suis fort du sentiment, dont il semble quelques fois qu’Aristote ne s’eloigne pas (sur tout lorsqu’il compare le mouvement des animaux avec celuy des automates) qui a esté même celuy de Democrite et de Leucippe selon les apparences, et que Descartes et Gassendi ont adopté: que naturellement une portion de la matiere ne sauroit produire un mouvement, quand elle n’en a pas, ny changer d’elle même le degré de sa vitesse, ou la direction de la tendence: cela ne se pouvant faire à mon avis, suivant l’ordre de la nature, que par un corps qui est déja en mouvement, et qui touche celuy qui doit estre changé. Et comme on ne savoit trouver la raison du mouvement dans la matiere, qui d’elle même est indifferente à toutes les directions, il faut bien la chercher dans un Moteur immateriel, qui par bien des raisons ne sauroit estre autre que Dieu: quoyque Aristote ait encor compté parmy ces Moteurs certaines intelligences inferieures qu’il fait tourner les spheres planetaires, et que ceux d’entre les Cartesiens qui croyent l’influence de l’ame humaine sur le corps, comptent aussi nos Ames parmy ces intelligences capables de donner du mouvement.
5) Pour moy, quoyque je soutienne qu’il y a tousjours de la force dans le corps même, je tiens en même temps qu’il y a tousjours aussi un mouvement effectif par lequel cette force se peut faire connoistre: ainsi Dieu est le seul moteur qui puisse donner à la matiere une nouvelle force ou une nouvelle tendence, laquelle ne suive point par les loix de mechanique des forces et des directions qui s’y trouvent déja; ce qu’il ne fera que par miracle, et dans les cas qui n’ont rien de commun avec le cours ordinaire de la nature déja établie. M. Bayle paroist avoir entendu tout autrement mon sentiment mis dans les Journaux de Leipzig, particulierement l’an 1698, et je me souviens que dans une lettre qu’il me fit l’honneur de m’ecrire il y a quelques années, il le prit, comme si je donnois quelque effort ou quelque tendence à un corps qui est en repos, et qui n’est point poussé. Je tachay de l’en desabuser dans ma réponse; mais ou il l’avoit oublié, lorsque dans ses nouvelles Pensées sur les Cometes il me mit (ce semble) parmy ceux qui cherchent la raison du mouvement dans la matiere, ou il avoit écrit ces Pensées avant mon Eclaircissement, et ne s’est point souvenu depuis, en les publiant, d’y changer cet endroit.
6) Pour ce qui est des formes substantielles ou des Entelechies primitives, que M. Bayle s’étonne qu’on veut ressusciter, je ne les approuve que lorsqu’on les prend pour des substances simples, capables de perception et d’appetit, en un mot, pour des Ames, ou pour quelque chose qui ait de l’analogie avec l’ame, et qu’on pourroit appeller Principe de Vie; comme en effect, je tiens que toute la nature est pleine de corps organiques vivans. Ainsi, je ne veux pas à la verité qu’un morceau de pierre soit luy même une substance corporelle animée ou douée d’un principe d’unité et de vie; mais bien qu’il y en a par tout de telles là dedans, et qu’il n’y a aucune piece de la matiere, où il n’y ait ou animal ou plante, ou quelque autre corps organique vivant, quoyque nous n’en connoissions que les plantes et les animaux. De sorte qu’une masse de matiere n’est pas proprement ce que j’appelle une substance corporelle, mais un amas et un resultat (aggregatum) d’une infinité de telles substances, comme l’est un trouppeau de moutons ou un tas de vers. Mais je ne l’entends pas comme les defenseurs de ces principes de vie l’entendent ordinairement, c’est à dire, comme si un tel principe estoit capable de donner du mouvement et de la force à une masse qui est en repos ou qui a moins de force, ou d’en changer la direction: puisque suivant mon systeme de l’harmonie preétablie, l’ame humaine même, qui est la plus parfaite de toutes les ames que nous connoissons, ne le fait pas. Et au lieu que plusieurs philosophes, quand ils disent qu’un corps ne peut estre mis en mouvement que par un autre, en exceptant les corps animés, je tiens que la Regle est sans Exception (comme sont ordinairement celles que j’ay coustume d’employer) quoyque les Cartesiens mêmes ayent crû que cette regle est violée au moins par rapport à l’ame humaine, soit qu’on la croye capable de changer la direction du corps par les efforts de la volonté, soit qu’on s’imagine avec les auteurs du systeme des causes occasionnelles, que Dieu change l’effect des loix des corps dans les occasions, comme la volonté de l’ame le demande, et que Dieu le fait par une espece de Pacte ou de loy generale, ce que je ne saurois croire suffisant, puisque cette Loy ne sauroit executer que par un miracle perpetuel. Mais on n’a point besoin d’y recourir, et encor moins de s’imaginer avec l’école une influence inconcevable de la volonté sur le mouvement, pourveu qu’on reconnoisse cette souveraine sagesse de Dieu qui l’a porté à preétablir l’harmonie des substances, sentiment qui suivant le jugement de M. Bayle luy même (dans l’article de Rorarius de son Dictionnaire) porte cette sagesse divine au delà de tout ce qu’on en avoit connu jusqu’icy, et leve toute notion de miracle dans une occasion où il est hors de saison: d’autant que suivant mon systeme l’union de l’ame avec le corps paroist fort explicable, et qu’on ne peut point nier, que l’explication que j’en donne ne soit fort digne de Dieu. Je suppose aussi par tout ces principes de perception et de vie que les Cartesiens n’accordent qu’à une petite portion de la matiere, par une exception tout à fait étrange et bien eloignée de l’usage de la nature. Et je leve en même temps les difficultés qui les embarrassent sur l’union de ce principe avec la matiere.
7) M. le Clerc, en expliquant les sentimens de quelques habiles modernes, à qui M. Bayle avoit attribué qu’ils tachent de ressusciter les formes substantielles, remarque que ces Messieurs cultivent la Philosophie corpusculaire, aussi bien que Descartes; que la matiere de tous les corps, suivant eux, est divisible, solide, capable de figure et de mouvement, qu’ils n’attribuent aucune autre forme à chaque corps, consideré simplement comme corps, qu’une forme accidentelle qui consiste dans la grosseur, la figure, la situation, le mouvement et le repos, et qu’ils tachent de rendre raison par là des qualités des corps. C’est en quoy je suis entierement d’accord avec eux: je suis aussi du sentiment de ceux qui reconnoissent des principes de vie dans les corps organiques de la nature comme je l’ay déja marqué. Monsieur le Clerc distingue ces principes de vie d’avec les formes substantielles Peripateticiennes: et il est seur en effect, que celles que les Peripateticiens donnent (par exemple) à une pierre ou à un metail, n’ont point de fondement, et point de rapport à ces principes. Cependant comme les Peripateticiens prennent l’ame humaine pour la forme substantielle de nostre corps (notion dont Mons. Descartes luy même n’a point voulu se departir) ils auroient encor honnoré ou deshonnoré du titre de forme substantielle tous ces principes de vie et d’unité que je reconnois dans les corps organiques de la nature. Et c’est ce qui m’a fait croire qu’il me seroit permis de me servir de ces principes bien fondés, pour rectifier la doctrine receue dans les Ecoles, sans la detruire entierement, lorsqu’elle peut avoir un sens raisonnable. C’est aussi ce qui a peutestre contribué à faire dire à M. Bayle de certains auteurs modernes qui ont parlé de la faculté plastique et du monde vital, qu’ils n’ont pas trouvé qu’il fut digne d’eux de fortifier et d’éclaircir hypothese
Cartesienne, qui est dans le fonds (à ce qu’il juge) la plus capable de soutenir la spiritualité de Dieu, mais qu’ils ont trouvé plus de gloire à fortifier la secte chancelante et presque atterrée des Peripateticiens, comme il en parle. Il est vray qu’il n’y fait pas mention de moy, mais aussi ces autres auteurs, dont il y parle, ne se sont point mis en peine des formes substantielles. Il faut croire qu’ils ont cherché la verité, et pour moy j’aime de la rendre plus recevable, en donnant un bon sens aux opinions receues, autant qu’elles en sont capables. En quoy j’ay plus en veue l’edification et l’utilité publique, que la gloire qu’on trouve bien plus souvent par la nouveauté et par les paradoxes.
8) Cependant je ne voy pas bien comment Monsieur Bayle a jugé que ceux qui croyent qu’il y a des ames repandues par toute la nature, établissent moins la spiritualité de Dieu, que les Cartesiens qui n’admettent que l’ame humaine: si ce n’est qu’il a crû (comme j’ay déja remarqué auparavant) que ces Auteurs, en tant qu’ils donnent aux vivans un principe interne du mouvement, détruisent l’argument qu’on a tiré du mouvement même, pour prouver un premier moteur incorporel, puisqu’ils admettent des moteurs particuliers dans les corps. Mais les Cartesiens eux mêmes, au moins ceux qui ne sont point pour les causes occasionnelles, reconnoissent aussi un tel principe de mouvement dans le corps humain, et ne peuvent point blâmer en ce point ceux qui en admettent encor ailleurs. De sorte que l’avantage que Mr. Bayle paroist attribuer aux Cartesiens en general, n’appartiendroit qu’aux defenseurs des causes occasionnelles. C’est ainsi qu’il s’explique aussi, mais à mon avis ce systeme recourant au miracle et violant les loix du Mechanisme, ne sauroit subsister dans la nature. C’est donc le systeme de l’harmonie preétablie qui a veritablement l’avantage que M. Bayle demande, puisqu’il conserve par tout le mechanisme dans les operations des corps et maintient ainsi parfaitement l’axiome ancien, que le mouvement ne peut estre naturellement donné au corps que par un moteur externe materiel contigu qui se remue: Axiome, que tous les Philosophes qui ne sont pas entierement Materialistes, jusqu’à moy, avoient abandonné en quelques rencontres, savoir par rapport à leur substances immaterielles, ce qui rendoit ces substances suspectes. Outre que cet Axiome, bien loin d’estre favorable aux Adversaires des substances immaterielles (qui le cherissent sans en penetrer les consequences) nous oblige d’aller à une Substance universelle au delà de la nature des choses particulieres, pour trouver l’origine du mouvement: il nous mene au premier Moteur et rend Dieu seul auteur du mouvement. Et c’est en quoy j’avoue que je suis d’un autre avis que Messieurs Cudworth et Grew, et la pluspart d’autres Philosophes qui ont accordé des moteurs particuliers aux corps vivans sous le nom de principes de vie, ou d’intelligences plastiques. J’ay déja dit, que j’admets ces principes de vie, ou ces ames, mais je ne leur accorde que des actions vitales internes, qui sont aussi liées entre elles par certaines loix dans un même Agent, et aussi harmoniques d’Agent à l’autre, que les actions de la masse corporelle sont liées entre elles par les loix du mechanisme.
9) Pour ce qui est de la faculté plastique, je suis de l’avis de M. Cudworth (dont l’excellent ouvrage me revient extremement) lorsqu’il soutient que les loix du mechanisme toutes seules ne sauroient former un animal, là où il n’y a rien d’organisé, contredisant avec raison à ce que quelques anciens ont imaginé et même M. Descartes dans son homme, dont la formation luy coute si peu, mais approche aussi tres peu de l’homme veritable. Mons. Bayle dit excellemment là dessus (Hist. des ouvrages des sav. Dec. 1704. Art. 12) que la construction de nostre corps demande plus de lumieres que tous les ouvrages de l’art humain, machines, harangues, poëmes epiques etc. et selon moy c’est un artifice qui demande une science veritablement infinie. Ainsi je fortifie ce sentiment, en donnant à considerer que la Matiere arrangée par une sagesse divine, doit estre essentiellement organique par tout, et qu’ainsi il y a machine dans les parties de la machine naturelle à l’infini, et tant d’enveloppes les unes plus subtiles que les autres, qu’on ne sauroit jamais produire un animal ou corps organique tout à fait nouveau, ny détruire entierement un Animal ou autre corps organisé déja subsistant: mais je ne suis pas de l’avis de M. Cudworth, lorsqu’il demande des intelligences particulieres pour former les animaux et je m’en dispense par cette raison même d’un organisme à l’infini qui rend ces intelligences peu necessaires selon moy, et peu capables encor selon M. Bayle d’y satisfaire. Les animaux ne sont jamais formés d’une masse non organique; il y a tousjours une preformation et les loix Mechaniques, insuffisantes pour produire de nouveau ces organes infiniment variés, les peuvent fort bien tirer de ce qui est déja, par un developpement ou par une transformation d’un corps organique préexistant. Ainsi non seulement l’Ame, mais encor l’Animal existe tousjours, dans le cours ordinaire des choses. Mais les loix de la nature sont faites avec tant de sagesse que Dieu qui tient lieu d’auteur ou d’Architecte à l’egard des machines de la nature et particulierement à l’egard de la structure des animaux, tient lieu de Roy et de Pere aux substances qui ont de l’intelligence et dont l’ame est un esprit formé à son image. Car son royaume est la plus parfaite Monarchie qui se puisse inventer, où il n’y a point de peché sans quelque chastiment qu’il s’attire, et point de bonne Action sans recompense, où tout tend enfin au bonheur des sujets, par le plus beau melange de la justice et de la bonté qui se puisse souhaiter: ce que nous devons juger par les perfections Divines, quoyque nous ne puissions pas encor connoistre le detail de ce gouvernement. Cependant je n’ose point asseurer la preexistence des ames intelligentes, car Dieu pourroit employer un moyen extraordinaire pour les produire encor; mais aussi je ne saurois asseurer que cette preexistence n’est point: et considerant les choses selon la seule raison, elle paroistroit preferable à d’autres suppositions, sur les connoissances que nous avons acquises jusqu’icy par la nature. Mais si la revelation nous apprend autre chose, c’est ce que je n’entreprends point de decider.
10) Quant à ces substances immaterielles plastiques, je ne voy pas bien ny comment elles y suffisent, ny en quoy elles ayent de l’avantage sur le Mechanisme. Il semble qu’il leur faudroit une intelligence toute divine pour former les organes des animaux avec la connoissance d’un architecte: mais si elles n’ont point cette connoissance architectonique, et s’il faut que Dieu y supplée et les dirige particulierement, à quoy bon ces intelligences, et quelle raison de les établir? sur tout si elles différent des ames, à qui Jules Scaliger et autres Peripateticiens accordoient autres fois la faculté plastique, comme si elles se formoient leur corps. En quoy pourtant je ne saurois estre de leur sentiment, car Dieu dirigeroit aussi aisement le mechanisme, que ces intelligences ou ames occupées à se bastir leur corps, s’il falloit le faire intervenir par miracle. Mais dans le fonds le mechanisme ne forme pas de nouveau des animaux, et n’a point besoin d’un autre concours de Dieu que de celuy qu’il preste à toute la nature, apres luy avoir donné sa constitution prealable, conformement à cette merveilleuse sagesse qui y fait aller toutes choses depuis avec autant d’ordre, que si des intelligences particulieres les conduisoient par tout. Je trouve que M. Bayle a eu raison de juger (dans le dit Article 12) qu’il seroit plus difficile incomparablement aux creatures plastiques de former le corps d’un animal, que de faire un poëme plus beau que l’Eneide, et qu’il leur faudroit une sagesse merveilleuse pour reussir dans cette formation par leur lumieres: ou bien si elles le font sans savoir ce qu’elles font, il a encor raison de dire que Dieu les doit donc diriger à chaque pas, non comme un architecte dirige ses ouvriers, mais comme un artisan manie ses instrumens, ce qui rend ces substances plastiques tout à fait inutiles. Il monstre aussi fort bien, que si une creature aveugle pouvoit venir à bout de former un aussi bel ouvrage que le corps organique d’un animal, rien n’empechera les Athées de dire qu’une puissance aveugle a formé le monde, comme Straton, Philosophe ancien, le soutenoit, ou bien le concours fortuit des atomes selon Epicure. Cependant je crois avec Messieurs Cudworth et Grew qu’il y a par tout des principes de vie, que le principe plastique des animaux est en eux, et que le mechanisme n’est point capable de produire une organisation toute nouvelle.
11) Au reste je ne voy point, sur quel fondement M. Bayle peut croire que le systeme des causes occasionnelles est le plus propre de tous à etablir l’existence du vray Dieu; puisque ce systeme fait tort à la sagesse divine, dont toute la grandeur ne se monstre assés que dans le systeme de l’harmonie preétablie, comme il sembloit que M. Bayle l’avoit reconnu luy même dans la seconde edition de son Dictionnaire, et qu’il n’a point paru que les solutions qu’il a receues depuis sur des difficultés qui luy estoient restées, luy ayent deplû. En effect je ne voy plus de difficultés maintenant dans la Philosophie generale. Ce systeme aussi fournit une preuve nouvelle d’une supreme intelligence qui ne souffre point de replique, puisque cette Harmonie ne sauroit venir que d’une cause commune dont la puissance et la sagesse soyent infinies.
- 1Das vorliegende Manuscript bricht hier ab; höchst wahrscheinlich hat Leibniz der an Basnage geschickten Abschrift das Folgende unmittelbar hinzugefügt: Au reste, Monsieur, je fais imprimer in folio une collection des écrivains servant à l’histoire de Brunswick, tirés des manuscrits, ou rétablis par les manuscrits; j’y joins quelques pieces qui ont déja esté imprimées, parce qu’elles sont entre les mains de peu de gens, et qu’elles servent à mon but. Il y aura entr’autres Ditmarus Evêque de Mersebourg, où j’ay suppleé quelques feuilles qui y manquoient par le moyen d’un exemplaire que les RR. PP. Papebrock et Jannin m’ont communiqué. J’ay conferé aussi Domnison, Auteur de la vie de la celebre Comtesse Mathilde, et son contemporain, avec le manuscript du Vatican qui est de ce temps là, et je l’ay rendu intelligible, ce qui n’est point dans l’edition de Gretserus. Il y aura la vie de Theodoric Evêque de Metz, contemporain d’Othon le Grand, qui n’a point encor esté publiée, quoyqu’on le traite de Saint; je l’y mets parceque cet Evêque estoit Saxon de la race de Witikind. On y trouvera la vie de St. Conrad Evêque de Constance, de la race des Guelphes, qui n’a point paru jusqu’icy, et les anciennes Chroniques de Halberstadt, de Hildesheim, de Minde et autres qui n’ont jamais vû le jour. Ce recueil ne cedera gueres à d’autres de cette nature, et cet exemple pourra encourager d’autres familles et pays. Remarquez que tout ce qu’il contiendra de pieces, sont plus anciennes que la Reformation, et par consequent elles peuvent passer pour des écrits du moyen âge, et ainsi exemptes des partialités que le changement de Religion a causées. Je suis etc.
- 1Auf dem Manuscript hat Leibniz bemerkt: Je l’ay un peu changé, comme M. Basnage l’a publié.