Considerations sur la doctrine d’un Esprit Universel Unique
Plusieurs personnes ingenieuses ont crû et croyent encor aujourdhuy qu’il n’y a qu’un seul Esprit, qui est Universel, et qui anime tout l’univers et toutes ses parties, chacune suivant sa structure et suivant les organes qu’il trouve, comme un même souffle de vent fait sonner differemment divers tuyaux d’orgue. Et qu’ainsi lorsqu’un animal a ses organes bien disposés, il y fait l’effect d’une ame particuliere, mais lorsque les organes sont corrompus, cette ame particuliere revient à rien ou retourne pour ainsi dire dans l’ocean de l’esprit universel.
Aristote a paru à plusieurs d’une opinion approchante, qui a esté renouvellée par Averroes, celebre philosophe Arabe. Il croyoit, qu’il y avoit en nous un intellectus agens, ou entendement actif, et aussi un intellectus patiens ou entendement passif; que le premier, venant au dehors, estoit eternel et universel pour tous, mais que l’entendement passif, particulier à chacun, s’éloignoit dans la mort de l’homme. Cette doctrine a esté celle de quelques Peripateticiens depuis deux ou trois siecles, comme de Pomponatius, Contarenus et autres; et on en reconnoist les traces dans feu M. Naudé, comme ses lettres et les Naudaeana qu’on a imprimés depuis peu, le font connoistre. Ils l’enseignoient en secret à leur plus intimes et plus habiles disciples, au lieu qu’en public ils avoient l’adresse de dire, que cette doctrine estoit en effect vraye selon la philosophie, par laquelle ils entendoient celle d’Aristote par excellence, mais qu’elle estoit fausse selon la foy, d’où sont venues enfin les disputes sur la double verité, qui a esté condamnée dans le dernier concile de Lateran.
On m’a dit que la Reine Christine avoit beaucoup de penchant pour cette opinion, et comme M. Naudé, qui a esté son Bibliothecaire, en estoit imbû, il y a de l’apparence, qu’il luy a donné les informations qu’il avoit de ces opinions secretes des philosophes celebres, qu’il avoit practiqués en Italie. Spinosa, qui n’admet qu’une seule substance ne s’eloigne pas beaucoup de la doctrine de l’esprit universel unique, et même les nouveaux Cartesiens, qui pretendent que Dieu seul agit, l’etablissent quasi sans y penser. Il y a de l’apparence, que Molinos et quelques autres nouveaux Quietistes, entre autres un certain auteur, qui se nomme Joannes Angelus Silesius, qui a ecrit avant Molinos, et dont on a reimprimé quelques ouvrages depuis peu, et même Weigelius avant eux, ont donné dans cette opinion du Sabbat ou repos des ames en Dieu. C’est pourquoy ils sont crû, que la cessation des fonctions particulieres estoit le plus haut estat de la perfection.
Il est vray, que les philosophes Peripateticiens ne faisoient pas cet esprit tout à fait universel; car outre les intelligences, qui selon eux animoient les Astres, ils avoient une intelligence pour ce bas monde, et cette intelligence faisoit la fonction d’entendement actif dans les ames des hommes. Ils estoient portés à cette doctrine de l’ame immortelle universelle pour tous les hommes par un faux raisonnement. Car ils supposoient, que la multitude infinie actuelle est impossible, et qu’ainsi il n’estoit point possible, qu’il y eût un nombre infini d’ames, mais qu’il faudroit, qu’il y en eût pourtant, si les ames particulieres subsistoient. Car le monde estant eternel selon eux, et le genre humain aussi, et des nouvelles ames naissant tousjours, si elles subsistoient toutes, il y en auroit maintenant une infinité actuelle.
Ce raisonnement passoit chez eux pour une demonstration. Mais il estoit plein de fausses suppositions. Car on ne leur accorde pas ny l’impossibilité de l’infini actuel, ny que le genre humain ait duré eternellement, ny la generation des nouvelles ames, puisque les Platoniciens enseignent la preexistence des ames, et les Pythagoriciens enseignent la Metempsychose, et pretendent qu’un certain nombre determiné d’ames demeure tousjours et fait ses revolutions.
La doctrine d’un Esprit Universel est bonne en elle même, car tous ceux qui l’enseignent, admettent en effect l’existence de la Divinité, soit qu’ils croyent que cet Esprit Universel est supreme, car alors ils tiennent que c’est Dieu même, soit qu’ils croyent avec les Cabalistes, que Dieu l’a creé, qui estoit aussi l’opinion de Henri Morus Anglois et de quelques autres nouveaux philosophes et particulierement de certains Chymistes, qui ont crû, qu’il y a un Archée Universel ou bien une ame du monde, et quelques uns ont soutenu, que c’est cet esprit du Seigneur, qui se remuoit sur les eaux, dont parle le Commencement de la Genese.
Mais lors qu’on va jusqu’à dire que cet Esprit Universel est l’esprit unique, et qu’il n’y a point d’ames ou esprits particuliers ou du moins que ces ames particulieres cessent de subsister, je crois qu’on passe les bornes de la raison, et qu’on avance sans fondement une doctrine, dont on n’a pas même de notion distincte. Examinons un peu les raisons apparentes, sur lesquelles on veut appuyer cette doctrine, qui detruit l’immortalité des ames et degrade le genre humain, ou plustost toutes les creatures vivantes, de ce rang qui leur appartenoit et qui leur a esté attribué communement. Car il me semble qu’une opinion de cette force doit estre prouvée, et ce n’est pas assez d’en avoir une imagination, qui en effect n’est fondée que sur une comparaison fort clochante du souffle qui anime les organes de Musique.
J’ay monstré cy dessus que la pretendue Demonstration des Peripateticiens qui soutenoient, qu’il n’y avoit qu’un esprit commun à tous les hommes, est de nulle force et n’est appuyée que sur des fausses suppositions. Spinosa a pretendu demonstrer, qu’il n’y a qu’une seule substance dans le monde: mais ces demonstrations sont pitoyables ou non-intelligibles. Et les nouveaux Cartesiens, qui ont crû, que Dieu seul agit, n’en ont gueres donné de preuve. Outre que le P. Malebranche paroist admettre au moins l’action interne des esprits particuliers.
Une des raisons plus apparentes, qu’on a alleguées contre les ames particulieres, c’est qu’on a esté en peine de leur origine. Les philosophes de l’école ont fort disputé sur l’origine des formes, parmy lesquelles ils comprennent les ames. Les opinions ont esté fort partagées pour savoir, s’il y avoit une eduction de la puissance de la matiere, comme la figure est tirée du marbre, ou s’il y avoit une traduction des ames, en sorte qu’une ame nouvelle naissoit d’une ame precedente, comme un feu s’allume d’un autre feu; ou si les ames existoient déja et ne faisoient que se faire connoistre apres la generation de l’animal; ou enfin si les ames estoient creées de Dieu toutes les fois, qu’il y a une nouvelle generation.
Ceux qui nioient les ames particulieres, croyoient par là se tirer de toute la difficulté, mais c’est couper le noeud au lieu de le resoudre, et il n’y a point de force dans un argument, qu’on feroit ainsi: On a varié dans l’explication d’une doctrine, donc toute la doctrine est fausse. C’est la maniere de raisonner des Sceptiques; et si elle estoit recevable, il n’y auroit presque rien qu’on ne pourroit rejetter. Les experiences de nostre temps nous portent à croire, que les ames et même les animaux ont tousjours existé, quoyqu’en petit volume, et que la generation n’est qu’une espece d’augmentation, et de cette maniere toutes les difficultés de la generation des ames et formes disparoissent. On ne refuse pourtant pas à Dieu le droit de créer des ames nouvelles, ou de donner un plus haut dégré de perfection à celles, qui sont déja dans la nature; mais on parle de ce qui est ordinaire dans la nature, sans entrer dans l’oeconomie particuliere de Dieu à l’egard des ames humaines, qui peuvent estre privilegiées puisqu’elles sont infiniment au dessus de celles des animaux.
Ce qui a contribué beaucoup aussi, à mon avis, à faire donner des personnes ingenieuses dans la doctrine de l’Esprit Universel Unique, c’est que les philosophes vulgaires debitoient une doctrine touchant les ames separées et les fonctions de l’ame independantes du corps et des organes, qu’ils ne pouvoient pas assez justifier. Ils avoient grande raison de vouloir soutenir l’immortalité de l’ame comme conforme aux perfections divines, et à la veritable morale, mais voyant que par la mort les organes, qu’on remarque dans les animaux, se derangeoient, et estoient corrompus enfin, ils se crurent obligés de recourir aux ames separées, c’est à dire de croire que l’ame subsistoit sans aucun corps, et ne laissoit pas d’avoir alors ses pensées et fonctions. Et pour le mieux prouver ils tachoient de faire voir, que l’ame déja dans cette vie a des pensées abstraites et independantes des idées materielles. Or ceux, qui rejettoient cet estat separé et cette independance comme contraire à l’experience et à la raison, en estoient d’autant plus portés à croire l’extinction de l’ame particuliere, et la conservation du seul esprit universel.
J’ay examiné cette matiere avec soin, et j’ay monstré que veritablement il y a dans l’ame quelques materiaux de pensée ou objets de l’entendement, que les sens exterieurs ne fournissent point, savoir l’ame même et ses fonctions (nihil est in intellectu quod non fuerit in sensu, nisi ipse intellectus), et ceux qui sont pour l’esprit universel l’accorderont aisement, puisqu’ils le distinguent de la matiere, mais je trouve pourtant, qu’il n’y a jamais pensée abstraite, qui ne soit accompagnée de quelques images ou traces materielles, et j’ay etabli un parallelisme parfait entre ce qui passe dans l’ame et entre ce qui arrive dans la matiere, ayant monstré, que l’ame avec ses fonctions est quelque chose de distinct de la matiere, mais que cependant elle est tousjours accompagnée des organes de la matiere, et qu’aussi les fonctions de l’ame sont tousjours accompagnées des fonctions des organes, qui leur doivent repondre, et que cela est reciproque et le sera tousjours.
Et quant à la separation entiere de l’ame et du corps, quoyque je ne puisse rien dire des loix de la grace, et de ce que Dieu a ordonné à l’egard des ames humaines en particulier, au delà de ce que dit la Sainte Ecriture, puisque ce sont des choses, qu’on ne peut point savoir par la raison, et qu’elles dependent de la Revelation de Dieu même; neantmoins je ne voy aucune raison ny de la religion ny de la philosophie, qui m’oblige de quitter la doctrine du parallelisme de l’ame et du corps, et d’admettre une parfaite separation. Car pourquoy l’ame ne pourroit elle pas tousjours garder un corps subtil, organisé à sa maniere, qui pourra même reprendre un jour ce qu’il faut de son corps visible dans la resurrection, puisqu’on accorde aux bien-heureux un corps glorieux, et puisque les anciens peres ont accordé un corps subtil aux anges.
Et cette doctrine d’ailleurs est conforme à l’ordre de la nature, établi sur les experiences, car comme les observations de fort habiles observateurs nous font juger que les animaux ne commencent point, quand le vulgaire le croit, et que les animaux seminaux, ou les semences animées ont subsisté déja depuis le commencement des choses, et l’ordre et la raison veut, que ce qui a existé depuis le commencement ne finisse pas non plus, et qu’ainsi comme la generation n’est qu’un accroissement d’un animal transformé et developpé, la mort ne sera que la diminuation d’un animal transformé et developpé, mais que l’animal demeurera tousjours pendant les transformations, comme le ver à soye et le papillon est le même animal. Et il est bon icy de remarquer, que la Nature a cette adresse et bonté, de nous decouvrir ses secrets dans quelques petits echantillons, pour nous faire jurer du reste, tout estant correspondant et harmonique. C’est ce qu’elle monstre dans la transformation des chenilles et autres insectes, car les mouches viennent aussi des vers, pour nous faire deviner, qu’il y a des transformations par tout. Et les experiences des insectes ont detruit l’opinion vulgaire, que ces animaux s’engendroient par la nourriture sans propagation. C’est ainsi, que la Nature nous a monstré aussi dans les oiseaux un echantillon de la generation de tous les animaux par le moyen des oeufs, que les nouvelles decouvertes ont fait admettre maintenant.
Ce sont aussi les experiences des Microscopes, qui ont monstré, que le papillon n’est qu’un developpement de la chenille, mais surtout que les semences contiennent déja la plante ou l’animal formé, quoyqu’il ait besoin par apres de transformation et de nutrition ou d’accroissement pour devenir un de ces animaux, qui sont remarquables à nos sens ordinaires. Et comme les moindres insectes s’engendrent aussi par la propagation de l’espece, il en faut juger de même de ces petits animaux seminaux, savoir qu’ils viennent eux mêmes d’autres animaux seminaux encor plus petits, et qu’ainsi ils n’ont jamais commencé qu’avec le monde. Ce qui s’accorde assez avec la Sainte Ecriture qui insinue, que les semences ont esté d’abord.
La nature nous a monstré dans le sommeil et dans les evanouissemens un echantillon, qui nous doit faire juger, que la mort n’est pas une cessation de toutes les fonctions, mais seulement une suspension de certaines fonctions plus remarquables. Et j’ay expliqué ailleurs un point important, lequel n’ayant pas esté assez consideré a fait donner plus aisement les hommes dans l’opinion de la mortalité de l’ame, c’est qu’un grand nombre de petites perceptions egales et balancées entre elles, qui n’ont aucun relief, ny rien de distinguant, ne sont point remarquées, et on ne sauroit s’en souvenir. Mais d’en vouloir conclure, qu’alors l’ame est tout à fait sans fonction, c’est comme le vulgaire croit, qu’il y a un vuide ou rien là, où il n’y a point de matiere notable, et que la terre est sans mouvement, parce que son mouvement n’a rien de remarquable, estant uniforme et sans secousses. Nous avons une infinité de petites perceptions et que nous ne saurions distinguer: Un grand bruit étourdissant, comme par exemple le murmure de tout un peuple assemblé est composé de tous les petites murmures de personnes particulieres, qu’on ne remarqueroit pas à part, mais dont on a pourtant un sentiment, autrement on ne sentiroit point le tout. Ainsi quand l’animal est privé des organes, capables de luy donner des perceptions assez distinguées, il ne s’ensuit point, qu’il ne luy reste point de perceptions plus petites et plus uniformes, ny qu’il soit privé de tous les organes et de toutes les perceptions. Ses organes ne sont qu’enveloppés et reduits en petit volume, mais l’ordre de la nature demande, que tout se redeveloppe et retourne un jour à un estat remarquable, et qu’il y ait dans ces vicissitudes un certain progrès bien reglé, qui serve à faire meurir et perfectionner les choses. Il semble que Democrite luy même a vu cette ressuscitation des animaux, car Plotine luy attribue qu’il enseignoit une resurrection.
Toutes ces considerations font voir, comment non seulement les ames particulieres, mais mêmes les animaux subsistent, et qu’il n’y a aucune raison de croire une extinction entiere des ames, ou bien une destruction entiere de l’animal, et par consequent, qu’on n’a point besoin de recourir à un esprit universel unique, et de priver la nature de ses perfections particulieres et subsistantes: ce qui en effect seroit aussi n’en pas assez considerer l’ordre et l’harmonie. Il y a aussi bien des choses dans la Doctrine de l’Esprit Universel Unique, qui ne se soutiennent point et s’embarrassent dans les difficultés bien plus grandes que la doctrine ordinaire.
En voicy quelques unes: On voit d’abord, que la comparaison du souffle qui fait sonner diversement des differens tuyaux, flatte l’imagination, mais qu’elle n’explique rien, ou plustost, qu’elle insinue tout le contraire. Car ce souffle universel des tuyaux n’est qu’un amas de quantité de souffles particuliers; puis chaque tuyau est rempli de son air, qui peut même passer d’un tuyau dans l’autre, de sorte que cette comparaison établiroit plustost des ames particulieres et favoriseroit même la transmigration des ames d’un corps dans l’autre, comme l’air peut changer de tuyau.
Et si on s’imagine, que l’Esprit Universel est comme un Ocean composé d’une infinité de gouttes, qui en sont détachées quand elles animent quelque corps organique particulier, mais qu’elles se reunissent à leur Ocean apres la destruction des organes, on se forme encor une idée materielle et grossiere, qui ne convient point à la chose et s’embarrasse dans les mêmes difficultés que celles du souffle. Car comme l’ocean est un amas des gouttes, Dieu seroit pour ainsi un assemblage de toutes les ames, à peu pres de la même maniere, qu’un Essaim d’abeilles est un assemblage de ces petits animaux, mais comme cette essaim n’est pas luy même une veritable substance, il est clair, que de cette maniere l’esprit universel ne seroit point un Estre veritable luy même, et au lieu de dire, qu’il est le seul Esprit, il faudroit dire, qu’il n’est rien du tout en soy, et qu’il n’y a dans la nature que les ames particulieres, dont il seroit l’amas.
Outre que les gouttes reunies à l’Ocean de l’esprit universel apres la destruction des organes seroient en effect des ames, qui subsisteroient separées de la matiere, et qu’on retomberoit ainsi dans ce qu’on a voulu eviter, surtout si ces gouttes gardent quelque reste de leur estat precedent ou ont encor quelques fonctions et pourroient même acquerir des plus sublimes dans cet Ocean de la divinité ou de l’esprit universel.
Que si l’on veut, que ces ames reunies à Dieu sont sans aucunes fonctions propres, on tombe dans une opinion contraire à la raison et à toute la bonne philosophie, comme si aucun estre subsistant pouvoit jamais parvenir à un estat où il est sans aucune fonction ou impression. Car une chose jointe à une autre ne laisse pas d’avoir ses fonctions particulieres, lesquelles jointes avec les fonctions des autres en font resulter les fonctions du tout, autrement le tout n’en auroit aucune, si les parties n’en avoient point
Outre que j’ay monstré ailleurs, que chaque Estre garde parfaitement toutes les impressions qu’il a reçues, quoyque ces impressions ne soyent plus remarquables à part, parce qu’elles sont jointes avec tant d’autres. Ainsi l’ame, reunie à l’ocean des ames, demeureroit tousjours l’ame particuliere qu’elle a esté, mais separée.
Ce qui monstre qu’il est plus raisonnable et plus conforme à l’usage de la nature de laisser subsister les ames particulieres dans les animaux mêmes et non pas au dehors en Dieu, et ainsi de conserver non seulement l’ame, mais encor l’animal, comme je l’ay expliqué cy dessus et ailleurs; et de laisser ainsi les ames particulieres demeurer tousjours en faction, c’est à dire dans des fonctions particulieres qui leur conviennent et qui contribuent à la beauté et à l’ordre de l’univers, au lieu de les reduire au sabbat des Quietistes en Dieu, c’est à dire à un estat de faineantise et d’inutilité. Car quant à la vision beatifique des ames bien heureuses, elle est compatible avec les fonctions de leur corps glorifiés, qui ne laisseront pas d’estre organiques à leur maniere.
Mais si quelcun veut soutenir, qu’il n’y a point d’ames particulieres du tout, pas même maintenant, lors que la fonction du sentiment et de la pensée se fait avec l’aide des organes, il sera refuté par nostre experience, qui nous enseigne, ce me semble, que nous sommes quelque chose en nostre particulier, qui pense, qui s’apperçoit, qui veut, et que nous sommes distingués d’un autre qui pense, et qui veut autre chose. Autrement on tombe dans le sentiment de Spinosa, ou de quelques auteurs semblables, qui veulent qu’il n’y a qu’une seule substance, savoir Dieu, qui pense, croit et veut l’un en moy, mais qui pense, croit et veut tout le contraire dans un autre, opinion, dont M. Bayle a bien fait sentir le ridicule en quelques endroits de son Dictionnaire.
Ou bien, s’il n’y a rien dans la nature que l’Esprit universel et la matiere, il faudra dire, que si ce n’est pas l’Esprit universel luy même qui croit et veut des choses opposées en differentes personnes, que c’est la matiere, qui est differente et qui agit differemment; mais si la matiere agit, à quoy bon donc l’esprit universel? Si la matiere n’est qu’un premier passif, ou bien un passif tout pur, comment luy peut on attribuer ces actions? Il est donc bien plus raisonnable de croire, qu’outre Dieu, qui est l’Actif supreme, il y a quantité d’actifs particuliers, puisqu’il y a quantité d’actions et passions particulieres et opposées, qui ne sauroient estre attribuées à un même sujet, et ces actifs ne sont autre chose, que les ames particulieres.
On sait aussi, qu’il y a des degrés en toutes choses. Il y a une infinité de degrés entre un mouvement, tel qu’on voudra et le parfait repos, entre la dureté et la parfaite fluidité qui soit sans resistance aucune, entre Dieu et le neant. Ainsi il y a de même une infinité de degrés entre un actif tel qu’il puisse estre et le passif tout pur. Et par consequent il n’est pas raisonnable de n’admettre qu’un seul Actif, c’est à dire l’Esprit Universel, avec le seul Passif, c’est à dire la matiere.
Il faut encor considerer, que la matiere n’est pas une chose opposée à Dieu, mais qu’il la faut opposer plustost à l’actif borné, c’est à dire à l’ame ou à la forme. Car Dieu est l’estre supreme, opposé au Neant, dont la matiere resulte aussi bien que les formes, et le passif tout pur est quelque chose de plus que le neant, estant capable de quelque chose, au lieu que rien ne se peut attribuer au neant. Ainsi il faut faire figurer avec chaque portion particuliere de la matiere des formes particulieres, c’est à dire des Ames et Esprits, qui y conviennent.
Je ne veux point recourir icy à un Argument demonstratif, que j’ay employé ailleurs, et tiré des Unités ou choses simples, où les ames particulieres sont comprises, ce qui nous oblige indispensablement non seulement d’admettre les ames particulieres, mais d’avouer encor qu’elles sont immortelles par leur nature et aussi indestructibles que l’univers, et qui plus est, que chaque ame est un miroir de l’univers à sa maniere sans aucune interruption, et qui contient dans son fonds un ordre repondant à celuy de l’univers même, que les ames varient et representent d’une infinité de façons, toutes differentes et toutes veritables, et multiplient pour ainsi dire l’univers autant de fois, qu’il est possible, de sorte que de cette façon elles approchent de la divinité autant qu’il se peut selon leur differens degrés et donnent à l’univers toute la perfection, dont il est capable.
Apres cela, je ne voy point quelle raison ou apparence on puisse avoir de combattre la doctrine des Ames particulieres. Ceux qui le font accordent, que ce qui est en nous est un Effect de l’Esprit Universel. Mais les effects de Dieu sont subsistans, pour ne dire que même en quelque façon les modifications et effects des creatures sont durables, et que leur impressions se joignent seulement sans se detruire. Donc, si conformement à la raison et aux experiences, comme on a fait voir, l’animal avec ses perceptions plus ou moins distinctes et avec certains organes subsiste tousjours, et si par consequent cet effect de Dieu subsiste tousjours dans ces organes, pourquoy ne seroit il pas permis de l’appeller l’ame et de dire que cet effect de Dieu est une ame immaterielle et immortelle, qui imite en quelque façon l’esprit universel, puisque cette doctrine d’ailleurs fait cesser toutes les difficultés, comme il paroist par ce qu’on vient de dire icy et en d’autres écrits, que j’ay faits sur ces matieres.
- 1Auf dem Manuscript hat Leibniz bemerkt: 1702. à Luzenbourg prés de Berlin.