Echantillon de Reflexions sur le I. Livre de l'Essay de l'Entendement de l'homme
Pour prouver qu'il n'y a point d'idées nées avec nous, l'excellent auteur de l'Essay sur l'entendement de l'homme allegue l'experience, qui fait voir que nous avons besoin d'occasions exterieures, pour penser à ces idées. J'en demeure d'accord, mais il ne me semble point qu'il s'ensuit que les occasions qui les font envisager, les font naistre. Et cette experience ne sçauroit determiner, si c'est par immission d'une espece ou par l'impression des traces sur un tableau vuide, ou si c'est par le developpement de ce qui est déja en nous, que nous nous en appercevons. Il n'est pas extraordinaire qu'il y ait quelque chose en nostre esprit dont nous ne nous appercevions point tousjours. La reminiscence fait voir, que nous avons souvent de la peine à nous souvenir de ce que nous sçavons, et à attraper ce qui est déja dans le clos et dans la possession de nostre entendement. Cela se trouvant vray dans les connoissances acquises, rien n'empeche qu'il ne soit vray aussi dans celles qui sont nées avec nous. Et même il y a encor plus de difficulté de s'appercevoir de ces dernieres, quand elles n'ont pas encor esté modifiées et circomstantiées par des experiences, comme les acquises le sont, dont souvent les circomstances nous font souvenir.
L'Auteur entreprend de faire voir en particulier que l'impossibilité et l'identité, le tout et la partie etc. n'ont point d'idées nées avec nous. Mais je ne comprends point la force des preuves qu'il apporte. J'avoue qu'on a de la peine à faire que les hommes s'apperçoient distinctement de ces notions metaphysiques, car les abstractions et les reflexions leur coustent. Mais on peut avoir en soy ce qu'on a de la peine à y distinguer. Il faut cependant quelque autre chose que l'idée de l'identité pour determiner la question, qu'on propose icy, sçavoir: Si Euphorbe et Pythagore et le coc même, où l'ame de Pythagore logeoit pour quelque temps, ont tousjours esté le même individu, et il ne s'ensuit point que ceux qui ne la peuvent point resoudre, n'ont point d'idée de l'identité. Qu'y at-il de plus clair que les idées de Geometrie? cependant il y a des questions qu'on n'a pas encor pû decider. Mais celle qui regarde l'identité de Pythagore suivant la fiction de sa metempsychose n'est pas des plus impenetrables.
Pour ce qui est de l'idée de Dieu, on allegue les exemples de quelques nations, qui n'en ont eu aucune connoissance. Mons. Fabritius, Theologien fort éclairé du feu Electeur Palatin Charles Louys, a publié l'Apologie du genre humain contre l'accusation de l'Atheisme, où il répond à des passages tels qu'on cite icy. Mais je n'entre point dans cette discussion. Supposé qu'il y ait des hommes, et même des peuples qui n'ayent jamais pensé à Dieu, on peut dire que cela prouve seulement, qu'il n'y a point eu d'occasion suffisante pour reveiller en eux l'idée de la substance supreme.
Avant que de passer aux principes complexes ou verités primitives, je diray que je demeure d'accord, que la connoissance ou bien l'envisagement actuel des idées et des verités n'est point né avec nous, et qu'il n'est point necessaire que nous les ayons connûes distinctement autresfois, selon la reminiscence de Platon. Mais l'idée estant prise pour l'objet immediat interne d'une notion, ou de ce que les Logiciens appellent un Terme incomplexe, rien ne l'empeche d'estre tousjours en nous, car ces objets peuvent subsister, lorsqu'on ne s'en apperçoit point. On peut encor diviser les idées et les verités en primitives et derivatives: les connoissances des primitives n'ont point besoin d'estre formées, il faut les distinguer seulement, celles des derivatives se forment par l'entendement et par le raisonnement dans les occasions. Cependant on peut dire en un sens, que les objects internes de ces connoissances, c'est à dire les idées et les verités mêmes, tant primitives que derivatives, sont toutes en nous, puisque toutes les idées derivatives et toutes les verités qu'on en deduit, resultent des rapports des idées primitives qui sont en nous. Mais l'usage fait, qu'on a coustume d'appeller nées avec nous les verités à qui on donne creance aussitost qu'on les entend, et des idées dont la realité (c'est à dire la possibilité de la chose qu'elle represente) est du nombre de ces verités et n'a point besoin d'estre prouvée par l'experience on par la raison; il y a donc assez d'equivoque dans cette question, et il suffit dans le fonds de reconnoistre qu'il y a une lumiere interne née avec nous, qui comprend toutes les idées intelligibles et toutes les verités necessaires qui ne sont qu'une suite de ces idées et n'ont point besoin de l'experience pour estre prouvées.
Pour reduire donc cette discussion à quelque utilité, je crois que le vray but qu'on y doit avoir est, de determiner les fondemens des verités et leur origine. J'avoue que les verités contingentes ou de fait nous viennent par l'observation et par l'experience; mais je tiens que les verités necessaires derivatives dependent de la demonstration, c'est à dire des definitions ou idées, jointes aux verités primitives. Et les verités primitives (telles que le principe de la contradiction) ne viennent point des sens ou de l'experience et n'en sçauroient estre prouvées parfaitement, mais de la lumiere naturelle interne, et c'est ce que je veux, en disant qu'elles sont nées avec nous. C'est ce que les Geometres aussi ont fort bien compris. Ils pouvoient prouver passablement leur propositions (au moins les plus importantes) par l'experience, et je ne doute point que les anciens Egyptiens et les Chinois n'ayent eu une telle Geometrie experimentale. Mais les Geometres veritables, sur tout les Grecs, ont voulu monstrer la force de la raison, et l'excellence de la science, en faisant voir qu'on peut tout prevoir en ces matieres par les lumieres internes avant l'experience. Aussi faut il avouer, que l'experience ne nous asseure jamais d'une parfaite universalité, et encor moins de la necessité. Quelques anciens se sont moqués d'Euclide, de ce qu'il a prouvé ce qu'un âne même n'ignore pas (à ce qu'ils disent) sçavoir que dans un triangle les deux costés ensemble sont plus grands que le troisième. Mais ceux qui sçavent ce que c'est que la veritable analyse, sçavent bon gré à Euclide de sa preuve. Et c'est beaucoup que les Grecs, si peu exacts en autre chose, l'ont esté tant en Geometrie. Je l'attribue à la providence, et je crois que sans cela nous ne sçaurions presque point ce que c'est que demonstration. Aussi crois je que c'est en cela principalement que nous sommes superieurs aux Chinois jusqu'icy.
Mais il faut encor voir un peu, ce que dit nostre habile et celebre auteur dans les chap. 2 et 3 pour soûtenir qu'il n'y a point de principes nés avec nous. Il s'oppose au consentement universel qu'on allegue en leur faveur, soûtenant que bien des gens doutent même de ce fameux principe que deux contradictoires ne sçauroient estre vraies ou fausses à la fois, et que la plus grande partie du genre humain l'ignore tout à fait. J'avoue qu'il y a une infinité de personnes qui n'en ont jamais fait une enontiation expresse. J'ay vû même des auteurs qui l'ont voulu refuter, le prenant sans doute de travers. Mais où en trouverat-on qui ne s'en serve en practique et qui ne soit choqué d'un menteur qui se contredit? cependant je ne me fonde pas entierement sur le consentement universel: et quant aux propositions qu'on approuve aussitost qu'elles sont proposées, j'avoue qu'il n'est point necessaire qu'elles soyent primitives ou prochaines d'elles, car il se peut que ce soyent des faits fort communs. Pour ce qui est de cette enontiation qui nous apprend qu'un et un font deux (que l'auteur apporte comme un exemple), elle n'est pas un axiome, mais une definition. Et lorsqu'on dit que la douceur est autre chose que l'amertume, on ne rapporte qu'un fait de l'experience primitive ou de la perception immediate. Ou bien on ne fait que dire, que la perception de ce qu'on entend par le mot de la Douceur, est differente de la perception de ce qu'on entend par le mot de l'amertume. Je ne distingue point icy les verités practiques de celles qui sont speculatives: c'est tousjours la même chose. Et comme on peut dire que c'est une verité des plus manifestes, qu'une substance dont la science et la puissance sont infinies, doit estre honnorée, on peut dire qu'elle emane d'abord de la lumiere qui est née avec nous, pourveu qu'on y puisse donner son attention.
Echantillon de Reflexions sur le II. Livre.
Il est tres vray que nos perceptions des idées viennent ou des sens exterieurs ou du sens interne qu'on peut appeller reflexion; mais cette reflexion ne se borne pas aux seules operations de l'esprit, comme il est dit chap. 1. §4, elle va jusqu'à l'esprit luy même, et c'est en s'appercevant de luy, que nous nous appercevons de la substance.
J'avoue que je suis du sentiment de ceux qui croyent que l'ame pense tousjours, quoyque ses pensées soyent souvent trop confuses et trop foibles pour qu'elle s'en puisse souvenir distinctement. Je crois d'avoir des preuves certaines de l'action continuelle de l'ame, et même je crois que le corps ne sçauroit jamais estre sans mouvement. Les objections faites par l'auteur livre 2. ch. 1. §10 jusqu'à 19 se peuvent resoudre facilement par ce qu'on vient de dire ou qu'on va dire. On se fonde sur l'experience du sommeil qui est quelques fois sans aucun songe: et en effect il y a des personnes, qui ne sçavent ce que c'est que songer. Cependant il n'est pas tousjours seur de nier tout ce dont on ne s'apperçoit point. Et c'est à peu prés comme lorsqu'il y a des gens qui nient les petits corps et les mouvemens insensibles, et se moquent des particules, parce qu'on ne les sçauroit monstrer. Mais on me dira, qu'il y a des preuves qui nous forcent de les admettre. Je reponds qu'il y en a de même qui nous obligent d'admettre des perceptions qui ne sont pas assez notables pour qu'on s'en souvienne. L'experience encor favorise ce sentiment; par exemple, ceux qui ont dormi dans un lieu froid, remarquent d'avoir eu quelque sentiment confus et foible en dormant. Je connois une personne qui s'eveille quand la lampe qu'elle tient tousjours allumée la nuit dans sa chambre, cesse d'eclairer. Mais voicy quelque chose de plus precis, et qui fait voir, que si on n'avoit point tousjours des perceptions, on ne pourroit jamais estre reveillé du sommeil. Qu'un homme qui dort soit appellé par plusieurs à la fois, et qu'on suppose que la voix de chacun à part ne soit pas assez forte pour l'eveiller, mais que le bruit de toutes ces voix ensemble l'eveille; prenons en une: il faut bien qu'il ait esté touché de cette voix en particulier, car les parties sont dans le tout, et si chacune à part ne fait rien du tout, le tout ne fera rien non plus. Cependant il auroit continué de dormir, si elle avoit esté seule, et cela sans se souvenir d'avoir estre appellé. Ainsi il y a des perceptions trop foibles pour estre remarquées, quoyqu'elles soyent tousjours retenues, mais parmy un tas d'une infinité d'autres petites perceptions que nous avons continuellement. Car ny mouvemens ny perceptions ne se perdent jamais, l'un et l'autre continue tousjours, devenant seulement indistinguables par la composition avec beaucoup d'autres. On pourroit repondre à ce raisonnement qu'effectivement chaque voix à part touche le corps, mais qu'il en faut une certaine quantité, pour que le mouvement du corps aille à l'ame. Je reponds que la moindre impression va à tout corps, et par consequent à celuy dont les mouvemens repondent aux actions de l'ame. Et apres cela on ne sçauroit trouver aucun principe de limitation pour qu'il faille une certaine quantité. Je ne veux point insister sur l'interest que l'immortalité de l'ame a dans cette doctrine. Car si l'ame est sans operation, elle est autant que sans vie, et il semble qu'elle ne peut estre immortelle que par grace et par miracle: sentiment qu'on a raison de desapprouver. J'avoue cependant que nostre interest n'est pas à regle de la verité, et je ne veux point mêler icy les raisons Theologiques avec celles de la Philosophie.