Sur l'Essay de l'entendement humain de Monsieur Lock
Je trouve tant de marques d'une penetration peu ordinaire dans ce que M. Lock nous a donné sur l'entendement de l'homme et sur l'education, et je juge la matiere si importante, que j'ay crû ne pas mal employer le temps que je donnerois à une lecture si profitable, d'autant que j'ay fort medité moy même sur ce qui regarde les fondemens de nos connoissances. C'est ce qui m'a fait mettre sur cette feuille quelques unes des remarques qui me sont venues en lisant son Essay de l'Entendement.
De toutes les Recherches il n'y en a point de plus importante, puisque c'est la clef de toutes les autres. Le premier livre regarde principalement les principes qu'on dit estre nés avec nous. M. Lock ne les admet pas, non plus qu'ideas innatas. Il a eu sans doute des grandes raisons de s'opposer en cela aux prejugés ordinaires; car on abuse extremement du nom des idées et des principes. Les Philosophes vulgaires se font des principes à leur phantaisie; et les Cartesiens, qui font profession de plus d'exactitude, ne laissent pas de faire leur retranchement des idées pretendues de l'etendue, de la matière et de l'ame, voulant s'eximer par là de la necessité de prouver ce qu'ils avancent sous prétexte que ceux qui mediteront les idées, y trouveront la même chose qu'eux, c'est à dire que ceux qui s'accoutumeront à leur jargon et à leur maniere de penser, auront les mêmes preventions, ce qui est tres veritable.
Mon opinion est donc qu'on ne doit rien prendre pour principe primitif, si non les expériences et l'Axiome de l'identicité ou (qui est la même chose) de la contradiction, qui est primitif, puisqu'autrement il n'y auroit point de difference entre la verité et la fausseté; et que toutes les recherches cesseroient d'abord, s'il estoit indifferent de dire ouy ou non. On ne sçauroit donc s'empecher de supposer ce principe, dès qu'on veut raisonner. Toutes les autres verités sont prouvables, et j'estime extremement la Methode d'Euclide, qui, sans s'arrester à ce qu'on croiroit estre assez prouvé par les pretendues idées, a demonstré (par exemple) que dans un triangle un costé est tousjours moindre que les deux autres ensemble. Cependant Euclide a eu raison de prendre quelques Axiomes pour accordés, non pas comme s'ils estoient veritablement primitifs et indemonstrables, mais parce qu'il se seroit arresté, s'il n'avoit voulu venir aux conclusions qu'apres une discussion exacte des principes. Ainsi il a jugé à propos de se contenter d'avoir poussé les preuves jusqu'à ce petit nombre de propositions, en sorte qu'on peut dire que si elles sont vrayes, tout ce qu'il dit l'est aussi. Il a laissé à d'autres le soin de demonstrer encor ces principes mêmes, qui d'ailleurs sont déja justifiés par les experiences. Mais c'est de quoy on ne se contente point en ces matieres. C'est pourquoy Apollonius, Proclus et autres ont pris la peine de demonstrer quelques uns des axiomes d'Euclide. Cette maniere de proceder doit estre imitée des Philosophes, pour venir enfin à quelques établissemens, quand ils ne seroient que provisionnels, de la maniere que je viens de dire.
Quant aux idées, j'en ay donné quelque éclaircissement dans un petit ecrit imprimé dans les Actes des sçavans de Leipzig au mois de Novembre 1684 p.537, qui est intitulé: Meditationes de Cognitione, Veritate, et Ideis: et j'aurois souhaitté que M. Lock l'eût vû et examiné; car je suis des plus dociles, et rien n'est plus propre à avancer nos pensées que les considerations et les remarques des personnes de merite, lorsqu'elles sont faites avec attention et avec sincerité. Je diray seulement icy, que les idées vrayes ou reelles sont celles dont on est asseuré que l'execution est possible; les autres sont douteuses, ou (en cas de preuve de l'impossibilité) chimeriques. Or la possibilité des idées se prouve tant a priori par des demonstrations, en se servant de la possibilité d'autres idées plus simples qu'a posteriori par les experiences; car ce qui est, ne sauroit manquer d'estre possible. Mais les idées primitives sont celles dont la possibilité est indemonstrable, et qui en effect ne sont autre chose que les attributs de Dieu. Pour ce qui est de la Question, s'il y a des idées et des verités nées avec nous, je ne trouve point absolument necessaire pour les commencemens,
ny pour la practique de l'art de penser, de la decider; soit qu'elles nous viennent toutes de dehors, ou qu'elles viennent de nous; on raisonnera juste pourveu qu'on garde ce que j'ay dit cy dessus, et qu'on procede avec ordre et sans prevention. La question de l'origine de nos idées et de nos maximes n'est pas preliminaire en Philosophie, et il faut avoir fait des grands progrès pour la bien resoudre. Je crois cependant de pouvoir dire que nos idées, même celles des choses sensibles, viennent de nostre propre fonds, dont on pourra mieux juger par ce que j'ay publié touchant la nature et la communication des substances, et ce qu'on appelle l'union de l'ame avec le corps. Car j'ay trouvé que ces choses n'avoient pas esté bien prises. Je ne suis nullement pour la Tabula rasa d'Aristote; et il y a quelque chose de solide dans ce que Platon appelloit la reminiscence. Il y a même quelque chose de plus, car nous n'avons pas seulement une reminiscence de toutes nos pensées passées, mais encor un pressentiment de toutes nos pensées futures. Il est vray que c'est confusement et sans les distinguer, à peu près comme lorsque j'entends le bruit de la mer, j'entends celuy de toutes les vagues en particulier qui composent le bruit total, quoyque ce soit sans discerner une vague de l'autre. Ainsi il est vray dans un certain sens que j'ay expliqué, que non seulement nos idées, mais encor nos sentimens naissent de nostre propre fonds, et que l'ame est plus independante qu'on ne pense, quoyqu'il soit tousjours vray que rien ne se passe en elle qui ne soit determiné, et que rien ne se trouve dans les creatures, que Dieu ne crée continuellement.
Dans le livre II., qui vient au detail des idées, j'avoue que les raisons de M. Lock pour prouver que l'ame est quelques fois sans penser à rien, ne me paroissent pas convainquantes, si ce n'est qu'il donne le nom de pensées aux seules perceptions qui sont assez notables pour estre distinguées et retenues. Je tiens que l'ame (et même le corps) n'est jamais sans action, et que l'ame n'est jamais sans quelque perception: même en dormant sans avoir des songes, on a quelque sentiment confus et sombre du lieu où l'on est, et d'autres choses. Mais quand l'experience ne le confirmeroit pas, je crois qu'il y en a demonstration. C'est à peu près comme on ne sçauroit prouver absolument par les experiences, s'il n'y a point de vuide dans l'espace, et s'il n'y a point de repos dans la matiere. Et cependant ces sortes de questions me paroissent decidées demonstrativement, aussi bien qu'à M. Lock.
Je demeure d'accord de la difference qu'il met avec beaucoup de raison entre la matiere et l'espace: mais pour ce qui est du vuide, plusieurs personnes habiles l'ont cru. M. Lock est de ce nombre: j'en estois presque persuadé moy même; mais j'en suis revenu depuis longtemps. Et l'incomparable M. Huygens qui estoit aussi pour le vuide et pour les Atomes, commença à la fin de faire reflexion sur mes raisons, comme ses lettres le peuvent temoigner. La preuve du vuide prise du mouvement, dont M. Lock se sert, suppose que le corps est originairement dur, et qu'il est composé d'un certain nombre de parties inflexibles. Car en ce cas il seroit vray, quelque nombre fini d'Atomes qu'on pourroit prendre, que le mouvement ne sçauroit avoir lieu sans vuide. Mais toutes les parties de la matiere sont divisibles et même pliables.
Il y a encor quelques autres choses dans ce second Livre qui m'arrestent; par exemple, lorsqu'il est dit, Chap. 17, que l'infinité ne se doit attribuer qu'à l'espace, au temps et aux nombres. Je crois à la verité avec M. Lock qu'à proprement parler, on peut dire, qu'il n'y a point d'espace, temps ny de nombre, qui soit infini, mais qu'il est seulement vray que pour grand que luy, sans fin; et qu'ainsi le veritable infini ne se trouve point dans un tout composé de parties. Cependant il ne laisse pas de se trouver ailleurs, sçavoir dans l'Absolu, qui est sans parties, et qui a influence sur les choses composées, parce qu'elles resultent de la limitation de l'absolu. Donc l'infini positif n'estant autre chose que l'absolu, on peut dire qu'il y a en ce sens une idée positive de l'infini, et qu'elle est anterieure à celle du fini. Au reste, en rejettant un infini composé, on ne nie point ce que les Geometres demonstrent de Seriebus infinitis, et particulierement ce que nous a donné l'excellent M. Newton, sans parler de ce que j'y ay contribué moy même.
Quant à ce qui est dit chap. 30 de ideis adaequatis, il est permis de donner aux termes la signification qu'on trouve à propos. Cependant sans blamer le sens de M. Lock, je mets des degrés dans les idées, selon lesquels j'appelle adequates celles où il n'y a plus rien à expliquer à peu prés comme dans les nombres. Or toutes les idées des qualités sensibles, comme de la lumiére, couleur, chaleur, n'estant point de cette nature, je ne les compte point parmy les adequates. Aussi n'est ce point par elles mêmes, ny a priori, mais par l'experience, que nous en sçavons la realité ou la possibilité.
Il y a encor bien des bonnes choses dans le livre III., où il est traité des Mots ou Termes. Il est tres vray qu'on ne sçauroit tout definir, et que les qualités sensibles n'ont point de definition nominale, ainsi on les peut appeller primitives en ce sens là; mais elles ne laissent pas de pouvoir recevoir une definition reelle. J'ay monstré la différence de ces deux sortes de definitions dans la meditation citée cy dessus. La definition nominale explique le nom par les marques de la chose, mais la definition reelle fait connoistre a priori la possibilité du defini. Au reste, j'applaudis fort à la doctrine de M. Lock touchant la demonstrabilité des verités morales.
Le quatrième ou dernier livre, où il s'agit de la connoissance de la verité, monstre l'usage de ce qui vient d'estre dit. J'y trouve, aussi bien que dans les Livres precedens, une infinité de belles reflexions. De faire là dessus les remarques convenables, ce seroit faire un livre aussi grand que l'ouvrage même. Il me semble que les Axiomes y sont un peu moins considerés qu'ils ne méritent de l'estre. C'est apparemment parce qu'excepté ceux de Mathematiciens, on n'en trouve gueres ordinairement, qui soient importans et solides: j'ay taché de remedier à ce defaut. Je ne méprise pas les Propositions identiques, et j'ay trouvé qu'elles ont un grand usage même dans l'analyse. Il est tres vray, que nous connaissons nostre existence par une intuition immediate, et celle de Dieu par demonstration; et qu'une masse de matiere, dont les parties sont sans perception, ne sçauroit faire un tout qui pense. Je ne méprise point l'argument inventé, il y a quelques siecles, par Anselme, Archeveque de Cantorbery, qui prouve que l'estre parfait doit exister; quoyque je trouve qu'il manque quelque chose à cet argument, parce qu'il suppose que l'estre parfait est possible. Car si ce seul point se démontroit encor, la demonstration toute entiere seroit entierement achevée. Quant à la connoissance des autres choses, il est fort bien dit, que la seule experience ne suffit pas pour avancer assez en Physique. Un esprit penetrant tirera plus de consequences de quelques experiences assez ordinaires, qu'un autre ne sçauroit tirer des plus choisies; outre qu'il y a un art d'experimenter et d'interroger, pour ainsi dire, la nature. Cependant il est tousjours vray, qu'on ne sçauroit avancer dans le detail de la physique qu'à mesure qu'on a des experiences.
Nostre auteur est de l'opinion de plusieurs habiles hommes, qui tiennent
que la forme des Logiciens est de peu d'usage. Je serois quasi d'un autre sentiment, et j'ay trouvé souvent que les paralogismes, mêmes dans les Mathematiques, sont des manquemens de la forme. M. Huygens a fait la même remarque. Il y auroit bien à dire là dessus; et plusieurs choses excellentes sont meprisées, parce qu'on n'en fait pas l'usage dont elles sont capables. Nous sommes portés à mépriser ce que nous avons appris dans les écoles. Il est vray que nous y apprenons bien des inutilités; mais il est bon de faire la fonction della Crusca, c'est à dire de séparer le bon du mauvais.
M. Lock le peut faire autant que qui que ce soit, et de plus il nous donne des pensées considerables de son propre crû; sa penetration et sa droiture paroissent par tout. Il n'est pas seulement essayeur, mais il est encor transmutateur, par l'augmentation qu'il donne du bon metal. S'il continuoit d'en faire present au Public, nous luy en serions fort redevables.