Disput im Journal des Scavants 1697

GerhardtFrench

Reflexions sur une lettre de Monsieur Leibnits écrite à Monsieur l'Abbé Nicaise, dans laquelle il pretend faire voir que les principes de la Philosophie de Monsieur Descartes renferment des consequences contraires à la Religion et à la pieté.

Il y a long-tems qu'il semble que Mr. Leibnits veut établir sa reputation sur les ruines de celle de Mr. Descartes; les fragmens qu'il a mis de tems en tems dans le Journal de France en sont une grande preuve, et la liaison particuliere qu'il a faite avec les ennemis de ce Philosophe, qui sont ici en grand nombre, ne permet pas d'en douter. Mais ce qu'il y a de surprenant, c'est que depuis si long-tems il ne se soit pas trouvé un seul Disciple de Mr. Descartes qui ait entrepris de défendre son Maître. Toutefois mon etonnement a cessé lorsque j'ai apris qu'on n'a gardé le silence, que parce qu'on a vû que tout ce que Mr. Leibnits écrivoit, se detruisoit de lui-même, et que ses meilleurs amis publioient hautement qu'il seroit à souhaiter qu'un si grand homme voulût se renfermer dans les Mathematiques où il excelle, et ne pas se mêler de la Philosophie où il n'a pas le même avantage. Pour moi je me suis tû comme les autres, tandis qu'il ne s'est agi que des principes de la Philosophie de Mr. Descartes: mais maintenant qu'il est question de sa religion, je crois être obligé de la defendre, non en elle-même, car elle se soutient assez par ses propres forces, mais contre les raisons avec lesquelles Mr. Leibnits l'attaque.

Ces raisons sont tirées d'une lettre que Mr. Leibnits a écrite à Mr. l'Abbé Nicaise en ces termes: »Quoique je veuille bien croire que Mr. Descartes ait été sincere dans la profession de sa religion, neanmoins les principes qu'il a posés renferment des consequences etranges, auxquelles on ne prend pas assez garde. Après avoir détourné les Philosophes de la recherche des causes finales, ou, ce qui est la même chose, de la consideration de la sagesse divine dans l'ordre des choses, qui à mon avis doit être le plus grand but de la Philosophie, il en fait entrevoir la raison dans un endroit de ses principes, où voulant s'excuser de ce qu'il semble avoir attribué arbitrairement à la matière certaines figures et certains mouvemens, il dit qu'il a eu droit de le faire, parce que la matiere prend successivement toutes les formes possibles, et qu'ainsi il faut qu'elle soit enfin venue à celle qu'il a supposée. Mais si ce qu'il dit est vrai, si tout possible doit arriver, et s'il n'y a point de fiction, quelque absurde et indigne qu'elle soit, qui n'arrive en quelque tems ou en quelque lieu de l'Univers, il s'ensuit qu'il n'y a ni choix ni providence, que ce qui n'arrive point est impossible, et que ce qui arrive est nécessaire, justement comme Hobbes et Spinosa le disent en termes plus clairs: aussi peut-on dire que Spinosa n'a fait que cultiver certaines semences de la Philosophie de Mr. Descartes: De sorte que je crois qu'il importe effectivement pour la Religion et pour la pieté, que cette Philosophie soit chatiée par le retranchement des erreurs qui sont mêlées avec la vérité ....«

Il paroit par les termes de cette lettre que Mr. Leibnits a pour but de faire voir que les principes de Mr. Descartes renferment des consequences dangereuses; et si on lui demande quelles sont ces consequences? c'est, dit-il, que Mr. Descartes bannit de la Philosophie la recherche des causes finales, et par consequent la consideration de la sagesse divine dans l'ordre des choses. Mais de quelle Philosophie Mr. Descartes bannit-il les causes finales? Si c'est de la Philosophie morale, il a tort: car tout le bien et tout le mal de nos actions libres depend de leur fin. Mais si c'est de la Philosophie naturelle, il a raison: car en Physique on ne demande pas pourquoi les choses sont, mais comment elles se font. Il ne seroit pas moins ridicule de demander en morale des causes efficientes, qu'il le seroit de demander en Physique des causes finales. Mr. Descartes a egalement evité ces deux inconveniens: il a banni de la Physique les causes finales dans le 28. art. de la premiere partie de ses principes, et il a admis ces mêmes causes dans la morale, au 3. art. de la 3. partie des mêmes principes. Il n'est donc pas vrai que Mr. Descartes ait détourné les Philosophes de la consideration de la sagesse divine, ainsi que Mr. Leibnits le pretend.

Je ne crois pas que Mr. Descartes, voulant s'excuser de ce qu'il semble avoir attribué arbitrairement à la matiere certaines figures et certains mouvemens, ait jamais dit qu'il a eu droit de le faire parce que la matiere prend successivement toutes les formes possibles. Si Mr. Descartes a dit cela quelque part, je prie Mr. Leibnits de citer l'endroit, et de soufrir cependant qu'on croye que Mr. Descartes n'a jamais proposé une telle chose, parce qu'on auroit pû lui objecter avec raison, qu'il est vrai que la matiere viendra enfin à la forme qu'il suppose, mais qu'elle n'y est pas encore venue, et par consequent qu'il explique les choses presentes par un systême futur, ce qui est absurde. Mr. Descartes n'a jamais enseigné que la matiere reçoive successivement toutes les formes possibles: il a dit seulement qu'elle les peut recevoir, comme il paroît par l'article 203. et 204. de la quatrieme partie des principes. Or si Mr. Descartes ne dit pas que la matiere prend successivement toutes les figures possibles, mais seulement qu'elle les peut prendre, que deviendront toutes les conséquences que Mr. Leibnits tire de la fausse doctrine qu'il attribue à Mr. Descartes? Pour lors il ne sera plus vrai que selon Mr. Descartes tout possible doive arriver, qu'il n'y ait ni choix ni providence, que tout ce qui n'arrive pas soit impossible, que tout ce qui arrive soit necessaire; il ne sera pas vrai enfin que Mr. Descartes ressemble à Hobbes ni à Spinosa: ceux-ci nient absolument la providence divine et la liberté humaine; au contraire, Mr. Descartes enseigne expressement dans le 4. art. de la premiere partie, que nous ferions un crime de penser que nous eussions jamais été capables de faire aucune chose que Dieu ne l'eût auparavant ordonnée.

Je ne dirai pas si Spinosa n'a fait que cultiver certaines semences de la Philosophie de Mr. Descartes, ou s'il a des principes qui lui soient propres: Mais je puis bien assurer que ces deux Philosophes raisonnent d'une maniere fort differente, et que s'il paroit à Mr. Leibnits qu'il y a quelque conformité dans leurs opinions, cela ne vient pas tant de la chose même, que de la fausse idée qu'il a conçue de la doctrine de Mr. Descartes. Comme rien n'est plus capable de flétrir un Auteur que de le rendre coupable des erreurs des autres, rien n'est aussi plus ordinaire à ceux qui ont dessein de décrier une doctrine, que de rejetter sur ses principes les impietés et les extravagances des libertins. C'est une injustice qu'on a faite plus d'une fois à Mr. Descartes, et qu'il semble que Mr. Leibnits lui fait aujourd'hui, à l'occasion des impietés de Spinosa; il est vrai néanmoins

qu'on ne le peut faire moins raisonnablement qu'en cette rencontre, étant certain que le jour n'est pas plus different de la nuit, que les principes de Mr. Descartes le sont de ceux sur lesquels Spinosa a bâti son systême. C'est ce que le P. Lami Benedictin fait voir evidemment dans la refutation du systême de Spinosa pag. 454.

On espere que Mr. Leibnits considerera ces raisons, et qu'y ayant fait l'attention qui est necessaire, il aura regret d'avoir attaqué la Religion et la pieté de Mr. Descartes, sur des motivs aussi legers que ceux qui sont allegués dans sa lettre.

Reponse aux reflexions qui se trouvent dans le 23 Journal des Sçavans de cette année touchant les consequences de quelques endroits de la philosophie de des Cartes.

Monsieur l'Abbé Nicaise me rendra tousjours temoignage, que ma lettre qu'on refute n'a pas esté écrite pour le public; et ce fut à l'occasion de ce qu'il me fit l'honneur de mander sur la censure reiterée de M. l'Evêque d'Avranches de la part de cet illustre Prelat, que je mis dans ma reponse, entre quantité d'autres choses, ce peu de lignes dont un habile et zelé partisan de M. des Cartes a esté choqué. Lorsque j'appris qu'on vouloit publier cet extrait de ma lettre, je voulus l'empecher, mais trop tard. Ce n'est pas que ce qu'il y a ne soit vray et digne de remarque; mais c'est que je prevoyois que ceux qui me croiroient avoir part à cette publication, le pourroient prendre pour une insulte, et pourroient me soupçonner de quelque animosité contre un auteur dont j'ay tousjours admiré le merite, et contre un parti où il y a des personnes que j'estime et honore, et qui me font l'honneur de me mettre au rang de leur amis, non obstant la diversité de nos opinions. Cependant j'avoue de ne pas entendre le but de celuy qui refute ce passage de ma lettre, et le public en même temps. S'il l'avoit laissé dans l'obscurité d'une lettre particulière, il n'auroit pas eu besoin de prendre la peine de le refuter. Cela soit dit sans le blamer pour cela, et sans me plaindre de son procedé.

On m'accuse de vouloir établir ma reputation sur la ruine de celle de M. des Cartes. C'est de cela que j'ay droit de me plaindre. Bien loin de vouloir ruiner la reputation de ce grand homme, je trouve que son veritable merite n'est pas assez connu, parce qu'on ne considere et n'imite pas assez ce qu'il a eu de plus excellent. On s'attache ordinairement aux plus foibles endroits, parce qu'ils sont le plus à la portée de ceux qui ne veulent point se donner la peine de mediter profondement et voudroient pourtant entendre le fond des choses. C'est ce qui fait, qu'à mon grand regret, ses Sectateurs n'adjoutent presque rien à ses découvertes, et c'est l'effect ordinaire de l'esprit de secte en Philosophie. Comme toutes mes veues ne tendent qu'au bien public, j'en ay dit quelque chose de temps en temps pour les reveiller, sçachant bien que leur penetration les meneroit bien loin, s'ils ne croyoient pas que leur maistre avoit assez fait. J'ay tousjours declaré que j'estime infiniment M. des Cartes: Il y a peu de genies qui approchent du sien, je ne connois qu'Archimede, Copernic, Galilei, Kepler, Jungius, Messieurs Hugens et Newton, et quelque peu d'autres de cette force; on pourroit adjouter Pythagore, Democrite, Platon, Aristote, Suisset, Cardan, Gilbert, Verulamius, Campanella, Harvaeus, Mons. Pascal, et quelques autres. Il est vray cependant que M. des Cartes a usé d'artifices, pour profiter des decouvertes des autres sans leur en vouloir paroistre redevable; il traitoit des excellens hommes d'une manière injuste et indigne, lors qu'ils luy faisoient ombrage, et il avoit une ambition demesurée pour s'eriger en chef de parti. Mais cela ne diminue point la beauté de ses pensées. Bien loin d'approuver qu'on meprise et paye d'ingratitude le vray merite, c'est cela que je blame principalement en M. des Cartes, et encor plus en plusieurs de ses Sectateurs, dont l'attachement mal entendu à un seul auteur nourrit la prevention et les empeche de profiter des lumieres de tant d'autres. J'ay coustume de dire que la Philosophie Cartesienne est comme l'Antichambre de la verité, et qu'il est difficile de penetrer bien avant, sans avoir passé par-là: mais on se prive de la veritable connoissance du fonds des choses, quand on s'y arreste.

Quant à ce peu de reputation qu'on me fait l'honneur de m'accorder, je ne l'ay point acquis en refutant M. des Cartes, et je n'ay point besoin de ce moyen; le Droit, l'Histoire, et les Lettres y ont contribué avant que j'ay songé aux Mathématiques. Et si nostre nouvelle Analyse, dont j'ay proposé le calcul, passe celle de M. des Cartes autant et plus que la sienne passoit les methodes precedentes, la sienne ne laisse pas de demeurer tres estimable, quoyqu'il ait esté necessaire, pour le progrès des Sciences, de desabuser ceux qui la croyoient suffire à tout; ce qu'on n'a pû mieux faire qu'en leur proposant des problemes beaux et attrayans, et même simples pour ceux qui en sçavent la methode, mais que pas un des Analystes bornés à ce que M. des Cartes avoit donné n'a pû résoudre.

On adjoute qu'il est surprenant que pas un Cartesien ne m'a repondu. Mais je ne veux point d'un avantage qui ne m'appartient pas. On trouvera des reponses dans les Journaux de France, et de Hollande, et même dans celuy de Leipzig, aussi bien que mes repliques; et si j'estois homme à faire feste de ces choses, je pourrois remplir un volume des lettres qui m'ont esté écrites là dessus par des habiles gens, parmy lesquels il s'en trouve d'illustres en rang et en merite. J'avoue de bonne foy de n'avoir point sçû ce que l'auteur de ces reflexions m'apprend: que mes meilleurs amis publioient hautement qu'il seroit à souhaiter que je voulusse me renfermer dans les Mathematiques, où il dit que j'excelle, et ne me pas mêler de la Philosophie, où je n'ay pas le même avantage. Asseurément si je l'avois sçû, j'aurois profité de leur avis, en les priant de me desabuser. Cependant je ne sçay s'il a eu de bonnes informations de leur sentiment, et je doute que les meilleurs de mes amis auroient mieux aimé le publier hautement, que de m'en avertir en particulier. Neantmoins comme un ami n'est pas tousjours sur ses gardes, je ne les en blamerois point, et je declare tres sincerement, que je tiendray ces avertissemens pour une marque d'amitié, pourveu qu'on les accompagne de quelque chose qui me puisse instruire, et redresser. Et si l'auteur anonyme des reflexions, qui paroist tres capable de me donner de bons avis, en vouloit prendre la peine, soit en publie ou plustost en particulier (afin qu'il ne pense point que je cherche tant à faire du bruit), il feroit en cela comme le meilleur de mes amis, et il eprouveroit ma docilité. Je pourrois cependant produire des lettres des personnes excellentes et celebres, qui ont eu de la peine à souffrir que je m'appliquois aux Mathematiques, et qui me conseilloient de pousser plustost mes meditations de Philosophie; comme il y en a eu d'autres en plus grand nombre et de plus d'autorité qui me rappelloient aux matieres de Droit et d'Histoire.

Venons maintenant au fonds de nostre dispute. Je ne suis pas le premier qui ait blamé M. des Cartes d'avoir rejetté la recherche des causes finales. Outre le R. P. de Malebranche, feu M. Boyle l'a fait avec beaucoup de zele et de solidité, sans parler de quantité d'auteurs graves, moderés et bien intentionnés, et qui d'ailleurs faisoient grand cas de M. des Cartes. On repond icy: qu'il a banni les causes finales de la Physique, et qu'il a eu raison de le faire; mais qu'il auroit eu tort, s'il les avoit bannies de la morale: Car tout le bien et tout le mal de nos actions libres depend de leur fin. Cette reponse est surprenante: il ne s'agit pas de nos actions libres dont il est bien vray qu'on traite dans la morale, mais des Actions libres, de Dieu et de sa sagesse, qui paroist dans l'ordre des choses que M. des Cartes ne devoit point negliger. Et la reponse bien loin de l'excuser le chargeroit, s'il estoit vray, que selon luy les causes finales n'appartiennent qu'à nos actions libres. Mais je suppose que ce n'est pas le sentiment de l'auteur des reflexions, ni celuy de M. des Cartes. Cependant son silence pouvoit nuire contre son intention. Il ne vouloit point se servir de ce moyen pour prouver l'existence de Dieu; on peut l'excuser là dessus, quoyque plusieurs l'ayent blamé pour cela: mais il n'a pas bien fait de passer par tout ailleurs un point si important, qui devoit estre mis en usage dans quelque endroit de ses principes de Philosophie. Si Dieu est l'auteur des choses, et s'il est souverainement sage, on ne sçauroit assez bien raisonner de la structure de l'Univers, sans y faire entrer les veues de sa sagesse, comme on ne sçauroit assez bien raisonner sur un bastiment, sans entrer dans les fins de l'Architecte. J'ay allegué ailleurs un excellent passage du Phedon de Platon (qui est le Dialogue de la mort de Socrate) où le philosophe Anaximandre, qui avoit posé deux principes, un esprit intelligent, et la matiere, est blamé pour n'avoir point employé cette intelligence ou sagesse dans le progrès de son ouvrage, s'estant contenté des figures et des mouvemens de la matiere: et c'est justement le cas de nos Philosophes modernes trop materiaux.

Mais (dit on) en Physique on ne demande point pourquoy les choses sont, mais comment elles sont. Je reponds qu'on y demande l'un et l'autre. Souvent la fin et l'usage fait deviner le comment, parce qu'en connoissant la fin, on peut mieux juger des moyens. Outre que pour expliquer une Machine, on ne sçauroit mieux faire, que de proposer son but, et de monstrer comment toutes les pieces y servent. Cela peut même estre utile à trouver l'origine de l'intention. Je voudrois qu'on se servit de cette Methode encor dans la Medicine. Le corps de l'animal est une Machine en même temps Hydraulique, pneumatique et pyrobolique, dont le but est d'entretenir un certain mouvement; et en monstrant ce qui sert à ce but et ce qui nuit, on feroit connoistre tant la Physiologie que la Therapeutique. Ainsi on voit que les causes finales servent en Physique, non seulement pour admirer la sagesse de Dieu, ce qui est le principal, mais encor pour connoistre les choses et pour les manier. J'ay monstré ailleurs, que tandis qu'on peut encor disputer de la cause efficiente de la lumiere, que M. des Cartes n'a pas assés bien expliquée, comme les plus intelligens avouent maintenant, la cause finale suffit pour deviner les loix qu'elle suit: car pourveu qu'on se figure, que la nature a eu pour but de conduire les rayons d'un point donné à un autre point donné par le chemin le plus facile, on trouve admirablement bien toutes ces loix, en employant seulement quelques lignes d'Analyse, comme j'ay fait dans les Actes de Leipzig. Mons. Molineux m'en a sçû bon gré dans sa Dioptrique, et il a fort approuvé la remarque que j'avois faite à cette occasion du bel usage des causes finales, qui nous eleve à la consideration de la Souveraine Sagesse, en nous faisant connoistre en même temps les loix de la nature qui en sont la suite.

L'Auteur des Reflexions me demande l'endroit, où M. des Cartes dit que la matiere reçoit successivement toutes les formes dont elle est capable. Il l'a cherché artic. 203 et 204 de la quatrieme partie de ses principes. Mais il se trouve dans l'article 47 de la 3me partie. J'en mettray les propres paroles en latin qui est l'orginal. L'auteur marque dans le Sommaire, que la fausseté de ses suppositions à l'égard de l'origine du monde, ne sçauroit nuire, et pour le mieux prouver il adjoute: »Atque omnino parum refert quid hoc pacto supponatur, quia postea juxta leges naturae est mutandum. Et vix aliquid supponi potest, ex quo non idem effectus (quanquam fortasse operosius) per easdem naturae leges deduci possit. Cum enim earum ope materia formas omnes, quarum est capax, successive assumat, si formas istas ordine consideremus, tandem ad illam quae est hujus mundi, poterimus devenire.« On peut juger par là, si j'ay imposé à cet auteur, et s'il ne dit pas positivement, non seulement que la matiere peut prendre, mais même qu'elle prend effectivement, bien que successivement, toutes les formes dont elle est susceptible, et qu'ainsi il importe peu quelles suppositions qu'on fasse. Il y a bien à dire contre ce raisonnement. Pour le soutenir, il faudroit supposer, que le même estat de l'Univers revient tousjours precisement apres quelque periode, puis qu'autrement, prenant un estat du monde qui est posterieur en effect à un autre, on n'en sçauroit jamais deduire celuyci, quand même la matiere recevroit toutes les formes dont elle est capable. Mais ces periodes enveloppent d'autres inconveniens, d'autant qu'ainsi toutes les possibilités infinies devroient arriver dans cet intervalle periodique fini; et toute l'eternité ne produiroit plus rien de nouveau. Pour dire aussi avec M. des Cartes, qu'il est presque libre de supposer ce qu'on veut, il ne suffiroit pas que chaque supposition ou hypothese pourroit enfin mener à nostre monde, car elle pourroit estre si eloignée et le passage de l'un à l'autre pourroit estre si long et si difficile, qu'il seroit impossible à l'esprit de l'homme de le suivre et de le comprendre. Mais il ne s'agit icy que de la proposition que j'avois alleguée, et dont j'avois marqué les estranges consequences: car si tout possible, et tout ce qu'on se peut figurer, quelque indigne qu'il soit, arrive un jour, si toute fable ou fiction a esté ou deviendra histoire veritable; il n'y a donc que necessité, et point de choix, ny providence. Et c'est de quoy l'auteur des reflexions ne disconvient point, s'estant seulement inscrit en faux contre la proposition même, qu'il ne trouvoit point dans les principes de l'auteur.

Cependant je n'ay garde d'attaquer la Religion et la Pieté de M. des Cartes, comme on m'impute injustement. J'avois protesté à l'encontre en termes exprès; car une doctrine peut estre dangereuse, sans que celuy qui l'enseigne ou qui la suit, en remarque et en approuve les consequences. Cependant il est bon de les faire connoistre, à fin qu'on se donne de garde; d'autant qu'il paroist effectivement que Spinosa et quelques autres les en ont tirées. Car il y a des esprits disposés à s'attacher aux plus mauvais endroits, et ingenieux à en tirer les plus dangereuses conclusions. Je n'aurois point parlé de Spinosa, si j'avois pensé qu'on publieroit ce que j'écrivois, de peur qu'on ne crût, que je voulois rendre les Cartesiens odieux, sçachant assez, qu'on leur a fait du tort quelques fois par un zele mal entendu. Cependant, puis qu'on a voulu relever mes paroles, il a esté necessaire de faire voir que je n'ay rien avancé sans sujet. Comme l'un des meilleurs usages de la veritable Philosophie et particuliérement de la Physique est de nourrir la pieté, et de nous elever à Dieu, je ne sçay point mauvais gré à ceux qui m'ont donné cette occasion de m'expliquer d'une maniere, qui pourra peut estre donner des bonnes impressions à quelqu'un, quoyque j'eusse souhaité qu'on l'eut fait sans m'attribuer une passion et une partialité dont peut estre peu de gens sont aussi eloignés que moy. Pour exprimer en peu de mots le sentiment que j'ay d'un auteur dont on m'accuse à tort de vouloir ruiner la reputation (ce qui seroit une entreprise aussi injuste qu'impossible), je diray que celuy qui ne sçait pas connoistre l'eminent merite de des Cartes, n'est pas fort penetrant; mais qu'aussi celuy qui ne connoist et n'estime que luy, et ceux qui le suivent, ne fera jamais grande chose.

Beilage.

Unter den Leibnizischen Papieren findet sich folgender Brief, der in Anlaß zu der vorstehenden Abhandlung wahrscheinlich an den Herausgeber des Journal des Savants geschrieben ist:

Monsieur

J'avois pris la liberté de vous écrire dernierement pour deux raisons; mais ayant appris que l'une ne peut plus avoir lieu, j'espere que vous prendrés l'autre en bonne part. Cependant pour redresser ce qui pourroit tourner à mon prejudice, j'ay esté obligé de faire l'Apologie que voicy, dont je vous supplie de faire part au public, suivant vostre bonté et vostre equité ordinaire. Je me flatte que vous trouverés, Monsieur, comme qu'il n'y a rien que de moderé, et qu'aussi Messieurs les Cartesiens mieux informés me feront la justice de croire, que je n'ay point parlé par animosité ny par ambition, comme on m'impute, mais pour le bien public, et que je n'attaque point la pieté de M. des Cartes non plus que la leur. Lorsque je croy qu'on peut tirer des mauvaises consequences de quelques endroits des Principes de cet auteur, j'ay eu soin d'adjouter des eclaircissemens, qui auront peutestre quelque utilité, car je ne crois pas que des simples Apologies ou disputes personnelles doivent charger vostre Journal des Sçavans. J'ay partagé ce discours cyjoint en deux, parcequ'il est trop grand pour un journal. Je suis etc.

P.S. J'ose aussi vous supplier que lors qu'on repliquera peutestre contre moy, ou en des rencontres semblables vous vouliés avoir la bonté de faire marquer mon nom seulement par les lettres initiales.

Aus diesem Briefe ergiebt sich, daß Leibniz, gegen dessen Willen der Brief an Nicaise veröffentlich worden war, die Cartesianer, darunter namentlich die am französischen Hofe so mächtigen Jesuiten, wiederum versöhnen wollte. - Ursprünglich waren Leibnizens Réflexions weit umfangreicher entworfen. Das Folgende enthält in erster Fassung das, was er in dem letzten Absatz der gedruckten Abhandlung zusammengedrängt hat.

Il1 est asseuré que l'abus de la philosophie nouvelle fait grand prejudice à la pieté, particulierement en quelques pays, où ces dogmes nouveaux sont fort connus non seulement des doctes, mais generalement de tous ceux qui se piquent un peu d'esprit et de curiosité. Car comme ils donnent moyen aux personnes sans étude de parler hardiment de toute sorte de matieres, et de mepriser les maistres et les docteurs de profession qui ont passé leur vie à mediter et à enseigner, on voit que quantité de personnes, et particulierement les jeunes gens ne manquent pas de donner là dedans. Ce qui ne seroit pas un fort grand mal, si cette liberté de philosopher qui rejette les abstractions et rapporte tout à la necessité de la matiere, et à ce qui frappe l'imagination, ne disposoit quelques fois au libertinage, outre qu'elle nuit au progrés des sciences, en accoustumant les gens au babil qui n'aboutit à rien, au lieu d'une meditation utile.

Cependant ceux qui s'opposent au cours de ces opinions, ne s'y prennent pas souvent de la bonne façon. Car ils confondent les bonnes découvertes des modernes avec quelques visions entremelées, et par là ils se font tort et rendent les gens opiniastres dans l'erreur, en combattant aussi bien ce qui est clair et convainquant que ce qui est faux ou douteux.

Les fondateurs de la philosophie moderne sont Bacon, Galilei, Kepler, Gassendi et des Cartes. Le Chancelier Bacon fait des belles reflexions sur toute sorte de doctrines et s'attache principalement à faciliter les experiences. Galilei a commencé la science du mouvement et a embelli l'Astronomie particulierement dans l'Hypothese de Copernic. Et on luy peut joindre Kepler dont les suivans ont fort profité. Gassendi a ressuscité les sentimens de Democrite et d'Epicure, que des Cartes a corrigés en y joignant quelques opinions d'Aristote (touchant le plein et le contenu), et la morale des Stoiciens. On ne peut que louer le dessein de ces auteurs d'expliquer mecaniquement

les phenomenes particuliers de la nature, et de s'y opposer c'est se faire tort: aussi bien que de nier la pesanteur et le ressort de l'air, et plusieurs autres decouvertes de nos temps.

Mais on ne doit pas souffrir que nos modernes, pour embellir la physique particuliere, nous detruisent la metaphysique, et nous renversent la morale et la Theologie, à quoy il semble que quelques unes de leur opinions pourroient porter. Car en soutenant que les verités eternelles de la Geometrie et de la morale, et par consequent aussi les regles de la justice, bonté et beauté sont l'effect d'un choix libre ou arbitraire de la volonté de Dieu, il semble qu'on luy oste sa sagesse et sa justice ou plustost l'entendement et la volonté, ne laissant qu'une certaine puissance démesurée dont tout emane, qui merite plustost le nom de la nature que celuy de Dieu; car comment est il possible que son entendement (dont l'objet sont les verités des idées enfermées dans son essence) puisse dependre de sa volonté? et comment peut il avoir une volonté qui n'a pas l'idée du bien pour objet, mais pour son effect?

Et en bannissant de la physique les causes finales (outre qu'on se prive par là du moyen de deviner quelques belles verités qu'on n'a trouvées que par les finales), il semble que c'est en vain et par maniere d'acquit qu'on a mis en avant une intelligence souveraine, si au lieu de l'employer, on ne se sert que de la necessité de la matiere, et si au lieu de dire que les yeux ont esté faits pour voir, on soutient qu'on ne voit que parce qu'il se trouve qu'on a des yeux. Ce qui cache une profanité dangereuse. L'effect doit estre expliqué par la connoissance de la cause, la quelle estant intelligente, on doit joindre la consideration des fins qu'elle a eues aux instrumens dont elle s'est servie. C'est de quoy on pourroit donner de beaux exemples.

Soutenir aussi que la matiere passe successivement par toutes les formes possibles, c'est detruire indirectement la sagesse et la justice de Dieu, car si tout possible existe necessairement en son temps, Dieu ne fait aucun choix du bien et du mal, du juste et de l'injuste, et parmy une infinité de mondes, il y en aura qui seront tout à fait renversés, où les bons seront punis et les mauvais recompensés.

Le conseil non seulement de revoquer tout en doute, mais même de rejetter comme faux ce qui est douteux, quoy qu'il puisse recevoir une bonne explication, n'est pas necessaire à la decouverte de la verité, et peut estre sujet à de grands abus.

Si l'essence de la matiere consiste dans l'etendue, il n'y a pas moyen d'expliquer la presence reelle dans l'Eucharistie: Et quand on rejette les formes substantielles et accidentelles ou les accidens reels qui peuvent exister sans sujet, on tombe dans des grands inconveniens, que les Theologiens ont evités sagement, en niant que les accidens du pain doivent estre attribués au corps de Jesus Christ, à fin de ne pas dire qu'il est blanc, rond, mince, sujet à plusieurs imperfections etc. et à fin que ce ne soit pas une petite chose blanche et ronde qui soit l'objet de l'adoration.

Il me semble aussi que de mettre la conciliation du libre arbitre et du concours de Dieu entre les choses inexplicables, c'est favoriser la necessité. Et cette morale Stoicienne qu'on ressuscite, qui fait de necessité vertu et qui met toute la felicité dans une certaine patience par force, n'est pas tout à fait la même avec la morale Chrestienne.

L'ambition de faire une secte a porté quelques fois de bons esprits à avancer des nouveautés choquantes et dangereuses. Mais par là ils entrent en guerre avec les autres et font tort aux bonnes choses qu'ils disent, comme aussi aux verités anciennes, dont ils ébranlent les fondemens dans l'opinion des hommes amateurs de nouveautés.

Les hommes ayant la teste remplie de subtilités creuses et sans demonstration, et se battant par caprice et par passion, perdent miserablement le temps pretieux qu'ils pourroient employer à avancer les connoissances solides. Pour couper le cours de cette maladie, il seroit temps d'establir les verités anciennes, aussi bien que les nouvelles decouvertes par des demonstrations si exactes qu'elles ne puissent plus estre ébranlées. Car toute verité necessaire dont on comprend la necessité peut estre reduite en demonstration sans distinction de Mathematiques ou d'autres sciences, et si elle n'est que vraisemblable, il est bon de demonstrer cela même et d'estimer en quelque façon le degré de l'apparence.

Je croy de pouvoir donner quelques demonstrations evidentes pour rappeller postliminio l'ancienne philosophie, entre autres je puis faire voir que la substance corporelle ne sçauroit consister dans l'étendue, et qu'il faut necessairement qu'il y ait quelque chose qui réponde aux ames ou aux formes substantielles, mais les philosophes de l'école ont manqué en employant leur formes et leur qualités (dont la connoissance est importante pour la metaphysique, morale et theologie) à expliquer les phenomenes particuliers de la nature, où elles ne changent rien.

Cependant je puis monstrer aussi qu'il y a quelque qualité dans la nature des corps, qu'on peut appeller la force, qui est fort differente du mouvement, et qu'elle est reelle, au lieu que le mouvement en luy même ne l'est pas tout à fait; item que Dieu conserve tousjours dans la nature la même force, mais non pas la même quantité de mouvement, comme des Cartes et autres ont crû, dont je puis donner une demonstration fort evidente et fort considerable. Ce qui fait voir aussi, pourquoy les loix de la nature que les Cartesiens avancent, sont fausses pour la pluspart.

Il faut avouer que M. des Cartes a esté un des plus grands esprits dont on ait connoissance. Mais il a terni ces belles qualités par une ambition demesurée d'estre chef de secte, par un mépris intolerable et souvent mal fondé des autres et par des artifices eloignés de la sincerité, dont il est aisé de voir des marques; et les applaudissemens qu'on luy donna, l'ayant rendu trop hardi et presque temeraire, il est tombé dans des erreurs et a crû d'avoir decouvert des choses dont il estoit encor bien eloigné. Et comme sa philosophie mal prise va faire grand tort à la religion, si elle prend le dessus, car il semble qu'elle mene droit aux sentimens de Spinosa, qui a osé dire ce que des Cartes a evité avec soin, on a sujet de s'y opposer. C'est pourquoy je loue fort le zele des RR. PP. Jesuites qui ont crû que le plus seur est de ne se pas eloigner sans necessité et sans demonstration des dogmes receus qui souvent interessent la religion. Mais il faut prendre garde de ne se point prostituer en combattant les verités pêle mêle avec les erreurs des modernes. C'est en quoy il semble que les PP. Bourdin, Cazré et autres et quelques fois encor le P. Fabry, quoyque tres habile homme, ont manqué. Un des plus raisonnables sur ce sujet a esté le P. des Chales, et si le P. Pardies avoit vecu, il auroit fait quelque chose de consequence, car l'air de Paris avoit corrigé les premiers emportemens de Gascogne. Je ne sçay si le P. Berthet vit encor, mais je sçay bien qu'il a esté des plus propres à juger librement et solidement de ces matieres. Mais si le Rme P. de la Chaise, confesseur a divinis du roy (qu'on voit bien par ce qu'en disent deja autres fois RR. PP. Fabry et des Chasles, avoir examiné les modernes avec beaucoup d'equité digne des lumieres universelles d'un si grand homme) avoit eu le loisir de s'y arrester assez, c'est de luy qu'on auroit pû attendre un ouvrage parfait d'une philosophie demonstrative, capable d'effacer les novateurs.

Comme des Cartes passe pour un oracle parmy nos nouveaux philosophes au delà de l'autos epha de Pythagore, il est à propos de les desabuser; en effect il s'en faut beaucoup qu'il ait donné dans le but. Il n'avoit pas encor la veritable clef de l'art d'inventer, ou bien il ne l'a point decouverte aux autres. Il ne sert de rien de dire qu'une connoissance claire et distincte est une marque de la verité, quand on ne donne point des marques d'une connoissance distincte. Car on peut monstrer que des Cartes luy même a crû de sçavoir distinctement ce qu'il ne sçavoit en aucune façon, et de se rapporter au témoignage inferieur de son idée, c'est s'exposer aux illusions. Il ne sert de rien aussi de dire que pour diminuer la difficulté, il faut la diviser en parties, car les difficultés sont de certaines jonctures ou articles, et quand on ne les sçait point, on fait mal l'écuyer tranchant, et on les dechire au lieu de les diviser, ce qui est augmenter les difficultés, bien loin de les diminuer.

Ceux qui sont assez entrés dans l'interieur de l'Analyse et de la Geometrie, sçavent que des Cartes n'a rien decouvert de consequence dans l'Algebre, la specieuse en elle même estant de Viete, les resolutions des Equations cubiques et quarré-quarrées estant de Scipion du Fer et de Louys de Ferrare, la genese des Equations par la multiplication des Equations egales à rien estant de Harriot Anglois, et la Methode des tangentes ou de Maximis et Minimis estant de M. Fermat, de sorte qu'il ne luy reste que d'avoir appliqué les equations aux lignes de Geometrie des degrés superieurs, que Viete, prevenu par les anciens qui ne les tenoient pas pour assez geometriques, avoit negligés.

Il est constant que M. des Cartes a esté un des plus grands Geometres, mais on fait grand tort à Viete, à Snellius, au P. de S. Vincent et autres, si on les méprise auprés de luy. Il s'est trouvé que des Cartes suivant sa confiance trop ordinaire s'est precipité assez souvent même en Geometrie, comme lorsqu'il a crû qu'il estoit impossible de trouver la proportion des lignes courbes aux droites, qu'on a pourtant decouverte en bien des rencontres apres sa mort, et lorsqu'il a prononcé que tous les problemes de Geometrie se pouvoient reduire à des equations de certains degrés, ce qui luy a fermé le passage à la Geometrie des transcendantes. On voit aussi par ses lettres, qu'il a cherché en vain quelques problemes difficiles dont la solution se donne par des methodes qu'on a trouvées dépuis.

Willebrord Snellius avoit decouvert le premier les loix de la refraction, et en avoit donné la demonstration dans un ouvrage Ms. qui subsiste encor. Il avoit enseigné assez publiquement cette regle à ses ecoliers, et il est difficile que des Cartes qui estoit assez curieux de bonnes choses ne l'ait point apprise dans le long sejour qu'il a fait en Hollande. Il ne luy estoit pas difficile aussi de decouvrir la proprieté de l'Hyperbole, apres ce que Kepler en avoit dit et en y joignant la regle de Snellius. Car Kepler ne sçachant pas encor la regle precise des refractions n'avoit garde de dire qu'elle estoit proprement la ligne dioptrique, qu'il sçavoit bien devoir estre hyperboliforme.

Il y a bien de choses à dire à l'egard de sa physique. On sçait assez qu'une bonne partie de sa meteorologie n'est point soutenable et entre autres defauts, qu'il n'a pas employé la pesanteur de l'air, qui y contribue tant, comme M. Guerike a monstré. Il a tout à fait ignoré la nature de toute sorte de sels, des mineraux et des metaux. M. Stenon fut desabusé du Cartesianisme, quand il decouvrit combien le veritable corps humain est different de l'homme de des Cartes. Les tourbillons sont bien pensés, cependant joignant les pensées de Leucippus, de Jordanus Brunus, de Copernic, de Gilbert et de Kepler, il ne pouvoit manquer d'y venir, en traduisant quelques fois les expressions de certains bons auteurs qui parloient encor le language des qualités en la langue des petits corps, sans faire grand changement dans les pensées, car on sçait que M. des Cartes avoit assés lû et bien plus qu'il ne fait semblant d'avoir fait. Le mal est que comme il donnoit autrefois un defy aux Peripateticiens (dans sa lettre au Provincial des Jesuites) leur soutenant qu'ils ne pourroient monstrer l'explication d'aucun phenomene par ce qui est propre à la philosophie peripateticienne, on pourroit aussi soutenir que le Cartesianisme est fort sterile, et que jusqu'icy on n'a rien decouvert du tout qui puisse estre utile aux hommes par ce qui est propre à la philosophie Cartesienne, comme par exemple par le premier element, par les globes du second element, les parties cannelées, et semblables fictions dont on n'apprendra pas si tost les doses pour s'en servir dans la medicine et dans les arts, au lieu qu'on doit aux fondemens que Galilei a posés, les pendules, les experiences de l'air, et autres connoissances.

J'ay esté souvent surpris de voir que l'invention Cartesienne est morte avec M. des Cartes, car on ne voit point que ses sectateurs fassent autre chose que de le paraphraser, car de faire quelques jolis discours ou quelque bonne reflexion, ce n'est pas ce qu'on appelle une decouverte. Ordinairement les sectateurs ex professo sont capables d'estre inventeurs et par je ne sçay quel malheur je ne connois aucune invention memorable qui soit d'aucun de ceux qu'on appelle proprement Cartesiens. Aussi les Societés ou Academies d'Angleterre, de France et d'Italie temoignent beaucoup d'eloignement de cet Esprit de secte, et font profession de demander des demonstrations ou experiences.

Je conclus qu'il est important de desabuser les hommes des opinions dangereuses ou inutiles, de retablir la reputation de la philosophie de S. Thomas, et de tant d'autres habiles gens dont les meditations que les esprits populaires decrient, ont plus de solidité qu'on ne pense, de faire cesser cette manie des sectes et qui tendent à renverser les dogmes bien fondés par quelques nouvelles expressions ou opinions avancées recemment, et d'etablir enfin des Elemens demonstratifs et tout à fait rigoureux à la façon des Geometres, qu'on puisse enseigner seurement dans les écoles, et employer utilement dans la vie humaine. Et à mon avis les RR. PP. Jesuites sont les plus capables de donner ce bien au genre humain.

Je croy qu'on y pouvoit contribuer considerablement en monstrant une methode dont on peut demonstrer tant par un raisonnement necessaire par avance que par l'experience effective de quelques essais, qu'elle y meneroit indubitablement; mais pour venir à l'execution entiere d'un ouvrage de cette force qui seroit plustost grand que long, il faudroit que plusieurs personnes tres capables y pûssent concourir d'une maniere bien concertée et sans advection (?) de quelque autorité; ce qu'on peut attendre le mieux des membres d'une fleurissante compagnie.

  1. 1Es scheint vom Manuscript der Anfang zu fehlen.