Leibniz an Th. Burnett
Vienne ce 23 d'Aoust 1713
Je vois par l'honneur de vos lettres que j'ay receues sous le couvert de Madame l'Electrice, que vous me croyés à Hanover; mais je suis à Vienne depuis le commencement de cette année, l'Empereur m'ayant donné la place de Conseiller effectif dans le Conseil Imperial Aulique, qui est un des supremes Tribunaux de l'Empire. Sa Majesté Imperiale m'a fait beaucoup d'autres graces. Maintenant je pense à partir pour retourner à Hanover, mais je n'ay point voulu attendre ce temps là pour vous repondre. Madame l'Electrice m'a fait aussi la grace de m'envoyer votre lettre pour Elle, et j'etois justement en compagnie de M. le Comte de Gallas (qui va Ambassadeur à Rome) quand je la reçus. Je voy aussi souvent M. le Comte de Sinzendorf, Chancelier de la Cour, qui a esté premier Plenipotentiaire de l'Empereur pour les Traités d'Utrecht, qui m'a dit une chose curieuse en matiere de lettres, que M. l'Abbé de Polignac, maintenant Cardinal, a fait un poëme Latin fort beau en vers heroiques sur la Nature, à la façon de Lucrece, mais sur des principes opposés à ceux de cet Auteur, et par consequent sur les vrais principes de la Divinité. Je voudrois qu'on le publiât bientôt, et je serois bien aise de voir aussi la Creation de M. le Chevalier Blackmore, dont vous me parlés. M. le Comte de Sinzendorf a receu plusieurs jolis livres de Hollande, entre autres un grand Dictionnaire pour les antiquités Grecques et Romaines. Il sert d'introduction aux tresors publiés par Graevius et Gronovius. On a publié un grand et excellent livre en Allemand, intitulé Reichs-Archif, dans lequel sont une infinité de pieces sur les affaires publiques, sur tout de l'Empire; ce sont plusieurs volumes in folio.
Vostre Parlement a fini sur la bonne bouche, par les adresses que les deux Chambres ont presentées à la Reine au sujet de l'eloignement du Pretendant: cela n'etoit pas mal pensé. Que dit on en Angleterre de la fermeté de l'Empereur? on s'est fort trompé de le croire Prince à recevoir des loix. Je ne say si les François prendront Landau; mais s'ils prennent cette place (parce que l'Empire trompé par ses amis n'a pas pû se mettre à temps en etat de repousser l'ennemi), je crois aussi que c'est tout ce qu'ils pourront faire; et la reputation de l'Empire vaut mieux que dix Landaus. On les defie d'aller plus avant, et ce ne sera pas Landau seul qu'ils nous rendront. L'Electeur de Bronsvic luy seul a envoyé dix-huit mille hommes à l'armée de l'Empire. Si tout est venu à temps, le Prince de Savoye passera bientot le Rhin à Mayence. L'Electeur ne peut mieux negocier en Angleterre que de se montrer au Rhin tel qu'il est pour la liberté publique. Les François sont terriblement outrés contre luy, sachant qu'il est un de ceux qui ont le plus contribué à animer l'Empire à la perseverance. Ils accordent des passeports aux sujets d'autres Princes de l'Empire qui en demandent, et ils les refusent aux siens. Ils sont fachés entre autres qu'il ait deterré il n'y a pas long temps un Emissaire François dans l'Empire, qu'il a envoyé à l'Empereur.
Je viens à vos Auteurs. Feu M. l'Eveque de Salisbury devoit retoucher plustot son Histoire de la Reformation; il y a pensé un peu trop tard. Je voudrois qu'on publiât ce qu'il a fait sur l'Histoire de notre temps. Que font ses fils, particulierement l'ainé qui s'appliquoit aux Mathematiques? Je les ay vûs à Hanover. On a parlé de l'ainé dans la Gazette.
Il y a quelque chose dans les Mystiques qui peut recevoir un bon sens, et je ne les meprise pas entierement. Ainsi je seray bien aise de voir un jour le livre intitulé General Delusions of Christians concerning prophecies et Inspirations.
M. le Comte de Shaftsbury, mort depuis peu à Naples, m'a fait present de ses trois volumes in octavo, remplis des belles choses, et en a demandé mon jugement. J'ay eté surpris de trouver un grand nombre de pensées qui s'accordent avec mes principes. Cependant j'ay adjouté quelques petites animadversions, et il a eu la sincerité et la moderation de me faire savoir que mes petites censures ne luy deplaisoient pas. La perte d'un esprit si beau et si sublime n'est pas petite. Il etoit fort revenu des pensées qu'il avoit eues en donnant sa petite piece sur l'usage de la raillerie; alors il n'avoit pas encor assés medité.
Si M. Hodley est aussi habile que vous le dites, Monsieur (et je le croy facilement, quoyque je n'aye point vû ses ouvrages), il se moquera des jugemens d'à present qui luy sont contraires. Qui est ce qui ne doive pas se moquer de quelques nouveaux auteurs qui s'imaginent plaisamment qu'on ne peut etre bien baptisé que par autorité Episcopale, chose qui n'est jamais venue dans l'esprit des plus outrés defenseurs de l'Eglise Romaine. Pour le soutenir serieusement, il faut etre un peu visionnaire, comme le pauvre mais savant M. Dodwel, qui croyoit que même l'immortalité des ames étoit un effect du pouvoir Episcopal. Il est curieux de voir renaitre en Angleterre une Theologie plus que Papistique, et une Philosophie toute Scholastique, depuis que M. Newton et ses Sectateurs ont ressuscité les qualités occultes de l'Ecole par leur attractions. Ce que vous me dites, Monsieur, est assés plaisant, qu'il semble que mes adversaires qui sont de la Societé Royale, ont écrit dernierement contre moy, plutot comme contre un Whig, que contre un membre de leur Societé. J'avois crû que M. Newton étoit un peu allié avec les Whigs; ainsi je ne me serois point imaginé que l'esprit des factions iroit se repandre même dans les Sciences Mathematiques. Ces Messieurs qui ont écrit contre moy (assés incivilement à ce qu'on dit, car je ne l'ay pas encor vû) se trouveront un peu attrapés par un petit mot de réponse d'un de mes amis.
Je crois que M. Whiston est savant homme et bien intentionné, mais je suis faché qu'il donne dans l'erreur de ceux qui adoroient une creature. Nous autres Chrestiens Catholiques n'adorons que la supreme substance, immense et infinie, et nous n'adorons en Jesus Christ que la plenitude de la divinité qui y habite. On m'a dit que M. Whiston pretend d'avoir inventé les Longitudes (peutetre par la Lune), et qu'il demande des Juges.
On n'a pas besoin en Angleterre de livres pour la liberté des pensées, Freethinking. Il faudroit plutôt porter les hommes à penser avec soin et ordre, suivant le veritable art de penser. Je n'ay pas encor vû la lettre dont vous me parlés, publiée sur cette matiere. Si son auteur nous apprenoit quelque verité importante et utile, on verroit qu'il a bien employé ses pensées. La plûpart des auteurs de cette sorte viennent un peu tard à vouloir disputer sur des choses reglées par des demonstrations.
Ceux qui travaillent à enrichir l'histoire naturelle font bien mieux, et je ne desapprouve point qu'on mette de bons Artisans dans la Societé Royale; ils valent mieux que de mauvais Theologiens et de pauvres Philosophes auxquels je prefererois même di grand Lunga, le Duc d'Aumont, devenu depuis peu membre de la même Societé, car ce Seigneur a du savoir et des sentimens genereux, au lieu que quelques uns qui font profession d'etude n'observent pas même les principes de l'honneteté.
Plusieurs m'ont parlé avec eloge des Memoires of litterature qu'on publie à Londres. On m'a mandé que l'auteur a parlé avantageusement de mon ouvrage en plus d'un endroit. M. l'Archeveque d'York a fort approuvé aussi mon livre. Tout ce que j'ay vû de M. Woodward (j'entends celuy qui a fait l'histoire naturelle du globe de la terre) m'a paru contenir beaucoup de bonnes choses. Ainsi je m'imagine que son histoire de la Province de Kent sera du même genre. Cela vaut mieux que tanti ghiribizzi politici e Theologi. Je vous remercie fort, Monsieur, des livres que vous m'envoyés par M. Brandshagen. J'espere de les voir bientot, je vous en diray alors mon sentiment. Cependant je suis avec passion etc. Vienne ce 23 d'Aoust 1713.
P.S. Quelcun m'a dit que Messieurs Hook et Flamstead se sont plaints de M. Newton. Je ne l'aurois point crû capable d'appuyer contre moy des choses qu'il sait etre fausses. Cela me donne une mauvaise opinion de luy, et j'admire aussi que M. Halley puisse faire ce que vous dites.
Feu M. Hugens m'a dit autresfois qu'un Ecossois a eté le premier Inventeur du métier ou instrument qui fait les bas, et qu'il a travaillé 9 ans avant que de le perfectionner, et qu'une amourette en a eté la cause: une fille à laquelle il faisoit l'amour, qui travailloit à des bas de soye, luy ayant dit en riant qu'elle ne croyoit pas que tout ingénieux qu'il etoit, il pût inventer une maniere de faire des bas. Je vous prie de vous informer du nom de l'Inventeur et des circonstances de l'histoire.