Leibniz an Th. Burnett
Hanover ce 18 d'October 1712
Je me donne l'honneur de vous écrire de temps en temps, quoyque je n'aye point grande matiere de vous entretenir par lettres. J'en aurois beaucoup pour vous parler de vive voix: mais le papier n'est pas tousjours un bon depositaire des pensées. Un jeune Theologien Allemand revenu d'Angleterre, m'a dit que l'auteur des Memoirs of Literature a fait une recension de ma Théodicée, et qu'il a remarqué entre autres fort à propos, que j'avois relevé le tort que les Reformés (mal informés) font ordinairement à ceux de la Confession d'Augsbourg, en leur accordant une consubstantiation des symboles terrestres avec le corps de Jesus Christ dans l'Eucharistie, ou bien une impanation, au lieu que j'ay fait connoitre que nos Theologiens ne demandent qu'une comperception, ensorte que lorsqu'on reçoit la chose terrestre, on reçoit la celeste en même temps, sans aucune inclusion du corps de Jesus Christ dans le pain. Le même jeune Theologien m'a dit, que quelques uns de vôtre Eglise Anglicane luy ont objecté que nous avions une impanation et consubstantiation, qui ne valoit gueres mieux que la Transubstantiation des Papistes; mais il les a renvoyés à mon livre et aux Memoirs of Literature. Je crois que cette accusation des nôtres qui se fait presentement vient de la mauvaise intention de ceux qui favorisent les Papistes et le Pretendant, et voudroient nous rendre odieux. C'est pourquoy il seroit peutetre bon que mon livre fût traduit en Anglois. Je n'ay pas encor appris le sentiment de M. l'Eveque de Salisbury sur mon ouvrage, mais j'ay appris celuy de M. l'Archeveque d'Yorck, qui ayant lû au moins la piece latine mise à la fin, l'approuve extremement.
J'ay pitié du bon Monsieur Whiston, qui se fait du tort par son zele. Je trouve que l'Eglise Catholique (je n'entends pas la Romaine, mais celle dont les sentimens sont parvenus de l'antiquité jusqu'à nous) a raison de n'adorer en Jesus Christ que la divinité; et si nous n'avions en vue que l'humanité, il ne meriteroit point l'adoration non plus qu'un autre Prophete, et il faudroit avoir le sentiment des Mahometans à son égard. Un certain Franciscus Davidis en Transylvanie avoit raison autresfois de disputer contre Socin, que suivant les principes des Sociniens, aussi bien que des Ariens, Jesus Christ ne devroit point etre adoré, autrement on justifiera le culte du Paganisme. Je ne vois point comment M. Whiston se peut tirer de cette difficulté.
Ceux qui pretendent que le bapteme d'un prêtre qu'un Eveque a mis dans les Ordres, est necessaire, vont plus loin que les Papistes mêmes, qui accordent que tout Chrestien peut baptiser.
Quant à l'imputation du peché d'Adam, sur laquelle disputent Mons. Edwards et M. Witby, on peut dire que le peché d'Adam ne nuiroit pas à sa posterité, si elle n'estoit infectée par sa cheute: ce n'est pas une simple relation morale, mais une deterioration reelle et physique.
Les disputes sur le pouvoir Ecclesiastique sont delicates. Les Prestres Anglois, qui portent la chose trop loin, se mettent en danger d'etre engloutis par le Papisme, et alors ils seront esclaves de Rome comme les Laiques. Si les Prestres étoient plus sages et plus raisonnables que les autres gens, ils meriteroient sans doute l'honneur de gouverner. C'est pour cela que les Prestres gouvernoient effectivement dans les siecles ignorans, parce qu'ils étoient lusci inter caecos.
Ceux qui disent que la France est assés abbatue sont fort ignorans ou fort malicieux. Nous voyons déja la France superieure, depuis que l'Angleterre s'est retirée, et quand la maison de Bourbon sera paisible possesseur de l'Espagne et des Indes comme de la France, elle sera humainement parlant irresistible; et si elle a l'Angleterre de son costé, elle abimera l'Angleterre et le reste. Il est ridicule de fonder nôtre seureté sur ce que les Bourbons se brouilleront entre eux: s'ils sont sages, ils ne le feront pas, et ils seront les Arbitres de l'Europe: faut-il fonder nôtre salut sur la supposition de la sottise d'autruy? Il ne suffit pas que les Couronnes de France et d'Espagne soyent sur deux differentes testes: il est assez dangereux que ce soyent deux testes, dont le vray interest est de s'entendre, et qu'alors on est à leur discretion. Tout ce qu'on accorde à l'Angleterre est precaire et peu de chose. Dieu veuille qu'ils ne placent pas leur creature en Angleterre, comme il leur sera aisé de faire après la paix; et il semble qu'eux et leur partisans n'attendent que de voir les Hollandois desarmés, pour frapper leur coup.
Humainement parlant, et si Dieu ne donne un secours ex Machina, l'Angleterre et la Hollande, la religion et la liberté sont perdues, si la paix se fait avec les Hollandois comme la France la propose. Cela saute aux yeux, et il faut etre extremement aveuglé ou malicieux pour ne le point reconnoitre. Puisque la paix entre l'Angleterre et la France n'est pas encor faite ou du moins publiée, il faut esperer que la Reine, et Ministere et la Nation ne la precipiteront pas, et pourvoiront mieux tant à la seureté de l'Europe, qu'à celle de la succession Protestante dans la Grande Bretagne.
L'empereur fait son possible pour armer l'Empire, et si les Hollandois demeurent fermes, il y reussira, car les plus puissans Princes de l'Empire sont du sentiment de Sa Majesté Imperiale. Le peuple est fort bien intentionné en Hollande, mais il y a des gens parmy les Magistrats qui font douter de leur lumiéres ou de leur bonne intention. Quoyque le memoire de Mgr. l'Electeur fasse voir qu'il n'est pas du sentiment que vôtre Ministere a fait paroitre sur la paix, neantmoins M. Harley a eté traité fort obligeamment, et j'espere qu'il sera content au moins de la maniere honnete dont on a usé à son égard.
Je n'ay pas encor vû l'Edition nouvelle de Jules Cesar; cependant c'est moy qui ay envoyé aux Editeurs le pourtrait de l'Urus, ayant porté le Roy de Prusse à le faire faire d'apres nature sur celuy qu'il a à Berlin. L'Urus (dont parle Cesar) n'est pas un ours, mais une espece de taureau d'une grandeur et force extraordinaire; en Allemand on l'appelle Aurochs.
Un de mes amis a obtenu un beau Manuscrit Grec qui appartenoit autresfois à Matthias Corvinus, Roy de Hongrie, où l'Estat de l'Eglise et l'Estat de l'Empire de Constantinople dans Xe siéle est mieux expliqué que dans tous les livres que nous en avons. Cet ouvrage meriteroit d'etre imprimé un jour avec une exacte version, et de bonnes notes.
Nostre Cour est maintenant au pays de Lunebourg pour jouir de la chasse. Madame l'Electrice se souvient tousjours de vous fort gracieusement. Pour moy je suis etc. Hanover ce 18 d'Octobre 1712.