Leibniz an Th. Burnett
Hanover ce 30 d'October 1710
Hanover ce 30 d'October 1710.
Je vous remercie de vôtre communication et notice des livres nouveaux, solides et sçavans, que vôtre grande Bretagne ne laisse pas de produire malgré le deluge des Pamphlets politiques. Mais excepté ce qui regarde la description d'Ecosse, je trouve que les autres ont du rapport aux controverses qui partagent à present la Nation, et qui sont si rebattues, qu'il est difficile de lire là dessus quelque chose de nouveau. Il n'y a que les extremités qui soyent blamables dans les Torries et dans les Whigs. Les moderés de part et d'autre s'accorderont aisement. Les extremes Torries sont les Jacobites, et les Whigs extremes sont les Republicains. Dites moy un peu, Monsieur, si les Torries moderés ne reconnoissent point qu'il y a des cas extraordinaires où l'obéissance passive cesse, et où il est permis de resister au Souverain; et si les Whigs moderés ne demeurent pas d'accord qu'il ne vaut point venir legerement ny autrement que pour des grandes raisons à cette resistance? Il en est de même du droit héréditaire de la succession, dont il ne faut point se departir, à moins que le salut de la patrie n'y force les peuples: car de croire qu'il y ait dans ces choses un droit divin indispensable, c'est aller jusqu'à la superstition, puisque cette rigueur n'a pas même lieu dans le Sabbat ny dans les autres preceptes divins positifs. Ainsi les gens raisonnables des deux partis n'étant pas fort eloignés dans l'essentiel, il me paroist que toutes ces disputes ne sont que des amusemens et des pretextes le plus souvent, et qu'on ne vise qu'aux charges et au pouvoir. Les Whigs ayant esté les maitres durant quelques années ont rendu le gros de la nation jaloux d'eux et du Ministere. Si les Torries en usent de même, leur regne ne durera pas. Le meilleur seroit d'employer de part et d'autre des gens capables et bien intentionnés, sans distinction de parti et d'opinion speculative. Je plains Monsieur Bentley, quand meme il auroit un peu tort: car c'est tousjours un homme d'une grande erudition et capable de nous donner des beaux eclaircissemens de l'antiquité. Ainsi on feroit bien d'assoupir son procès à l'amiable.
Mon livre intitulé: Essais de Théodicée, sur la Bonté de Dieu, la liberté de l'homme, et l'origine du mal, sera bientôt achevé à Amsterdam chez Jaques Troyel. La plus grande partie de cet ouvrage avoit esté faite par lambeaux, quand je me trouvois chez la feue Reine de Prusse, où ces matieres estoient souvent agitées, à l'occasion du Dictionnaire et des autres ouvrages de M. Bayle, qu'on y lisoit beaucoup. J'avois coutume dans les discours de repondre aux objections de M. Bayle, et de faire voir à la Reine qu'elles n'estoient pas si fortes que certaines gens, peu favorables à la Religion, le vouloient faire croire. Sa Majesté m'ordonnoit assés souvent de mettre mes reponses par écrit, afin qu'on les pût considerer avec attention. Apres la mort de cette grande Princesse, j'ay rassemblé ces pieces et augmenté à l'exhortation des amis qui en estoient informés, et j'en ay fait l'ouvrage dont je viens de parler, qui est un octavo de grandeur raisonnable1. Comme j'ay medité sur cette matiere depuis ma jeunesse, je pretends de l'avoir discutée à fond. Outre un petit abregé methodique en Latin, joint à l'ouvrage François, il y a un discours preliminaire sur la conformité de la Raison et de la Foy, où les difficultés de M. Bayle sont encor examinées avec soin. Il y a encor une digression sur la dispute entre M. Hobbes et l'Eveque Bramhall, et une autre digression au sujet du livre de M. King sur l'origine du mal. Il y a aussi par cy par là des eclaircissemens sur mon systême de l'Harmonie préétablie, et sur quantité de matieres de la Philosophie generale et de la Theologie naturelle, où je pretends que tout se peut regler demonstrativement, et j'en ay donné les moyens. Si j'estois débarrassé de mes travaux historiques, je voudrois me mettre à établir ces Elemens de la Philosophie generale et de la Theologie naturelle, qui comprend ce qu'il y a de plus important dans cette Philosophie pour la Theorie et pour la Pratique. Mais ce present ouvrage peut servir d'avantcoureur, comme aussi les pieces detachées que j'ay données dans les journeaux d'Allemagne, de France et de Hollande. J'espere que ces Essais de Theodicée ou de la justice de Dieu ne deplairont pas en Angleterre. Et en raisonnant contre M. King, j'ay parlé si honnetement que je me flatte que cela ne le choquera pas, d'autant plus que j'approuve et loue quasi la moitié de son ouvrage, quoyque je me trouve obligé d'en contredire l'autre moitié. Je suis faché que Mylady Masham soit morte, car j'aurois esté bien aise d'en avoir son jugement, mais plus encor celuy de M. Locke2. Je m'ecarte assés des sentimens du dernier, mais aussi sa philosophie et la mienne différent beaucoup: cependant il auroit pû juger si j'ay raisonné consequemment. En voilà assés sur mon livre, que je vous enverray d'abord s'il est achevé, lorsque des amis passeront bientôt en Angleterre. Je voudrois avoir esté capable de l'écrire en Anglois, car les Anglois sont des juges assés competens sur ces matieres. Cette Demoiselle dont vous m'aviés communiqué l'Apologie de Mr. Locke, en pourroit bien juger aussi, si elle entendoit le François.
Le R. P. le Long de l'Oratoire de Paris donnera bientôt Bibliothecam Scripturae Sacrae. Il en a déja donné un commencement à l'egard des Editions de la Bible. Maintenant il donnera aussi le Catalogue de Commentateurs et Illustrateurs. Il m'a envoyé son Manuscrit qui contient le Catalogue des auteurs Allemands, et je l'ay communiqué à deux fort sçavans Theologiens de la Confession d'Augsbourg, savoir à Monsieur Mayer qui a fait autresfois tant de bruit à Hambourg et qui est maintenant Surintendant general des Eglises de Pomeranie, et à M. Lyserus, qui est Surintendant general du Duché de Zell. Ce dernier me le doit renvoyer bientôt avec des additions et corrections, et le premier y a déja mis les siennes. Le P. le Long a fait la même chose à l'egard des Anglois et des Italiens. Ainsi je crois que son ouvrage sera assés complet. Je voudrois qu'on en fit autant à l'egard de la Theologie positive, et même à l'egard de la Jurisprudence, de la Medecine, et generalement sur toutes les autres matieres. Au moins ce que ce Pere fait est un bon commencement pour une Bibliotheque Universelle.
M. Ittigius, Theologien à Leipzic, que vous avés connu est mort. Il pouvoit donner de bonnes choses, ayant beaucoup de sçavoir, et une excellente Bibliotheque; mais ses infirmités l'en empechoient. Il devoit se tenir à l'antiquité Ecclesiastique et se dispenser d'écrire contre les Reformés. M. Samuel Reiherus, Jurisconsulte et fort bon Mathematicien à Kiel en Holstein, avoit publié autresfois un livre fort sçavant, intitulé Mathesis Mosaica. Il l'a continué, ensorte que maintenant il pourroit estre appelé Mathesis Biblica; mais le libraire qui le doit faire imprimer
traine trop: c'est dommage. Un autre sçavant Jurisconsulte, nommé Mons. Bayerus à Jena, a fait un grand ouvrage de Jurisprudence sur les Metiers et arts Mecaniques, mais il manque aussi de libraire. Il faut finir, et je suis avec passion etc.
P.S. Quand M. le Baron de Bothmar sera en Angleterre, il aura la bonté de vous donner un exemplaire de mon ouvrage.
Nous esperons que le nouveau Ministere voudra prendre part à la gloire d'avoir abbaissé la France, et d'avoir contribué à une solide paix, comme M. le Comte de Rivers en a assuré nôtre Cour de la part de la Reine.