Leibniz an Th. Burnett
Hanover ce 16. Mars 1708
Il y a quelque temps que j'ay repondu à vostre lettre, et je vous ay prié de m'écrire tousjours sous un couvert adressé ou à Madame l'Electrice ou à son Secretaire M. Gargan. J'estois chez cette Princesse lorsqu'elle a receu vostre derniere du 12 Fevrier, elle a voulu y repondre d'abord, et je joins ma lettre à la sienne. Elle est bien aise d'avoir de vos nouvelles, et d'apprendre ce que vous luy écrivés, mais il semble que vous avés oublié de luy envoyer la relation que vostre lettre promet. L'affaire des Prophetes Cevennois a eu une mechante catastrophe, et j'en suis faché pour l'amour de M. Fatio: car comme c'est un homme excellent dans les Mathematiques, je ne comprends pas bien comment il a pû estre embarqué dans une telle affaire. Les Juges ont esté contre les Cevennois, et si quelque chose a pû balancer les gens, c'a esté sa reputation. Il semble que c'est Caton qui prend le parti contraire à celuy des Dieux: il y a de l'apparence qu'on l'a trompé, car je n'oserois douter de sa bonne foy. On a deviné ce que vous vouliés dire par vostre revanche Ecossoise.
Il a couru un bruit que l'armement de la France à Dunkerque regardoit l'Ecosse: il y pourroit causer du desordre, mais apparemment ce seroit un feu de paille. Cependant le bruit de cet armement ne laisse pas de nuire et de causer une espece de diversion en faveur du Duc d'Anjou, car cela retient une partie de la flotte qui devoit aller dans la Mediterranée. C'est beaucoup que l'union ait esté si bien établie; j'espere que l'Ecosse s'en trouvera bien, aussi bien que l'Angleterre: mais à present il ne faut point s'etonner si plusieurs sont mecontens d'une si grande nouveauté. Il est à souhaiter que les Ecossois puissent entrer un jour dans toutes les Compagnies de Commerce des Anglois.
Il ne faut point se mettre en peine des faussetés et calomnies des Jacobites mal-intentionnés qui chercheront à noircir notre Cour; quand nous serions des anges, ils nous changeroient en demons. On peut dire de Madame l'Electrice que c'est la vertu même, et on en peut dire autant de Monseigneur l'Electeur son fils, qui aime la justice et le bon ordre en toutes choses.
Quant à l'abjuration du pretendu Prince de Galles, elle est assez comprise dans les sermens qui obligent les gens à reconnoistre le droit de succession de Madame l'Electrice et de sa posterité; et si le Ministere trouvoit à propos de faire parler distinctement de la rejection de ce pretendu Prince, il suffira qu'on reconnoisse qu'il n'a point de droit, et je ne crois pas qu'on veuille entrer à son egard dans un detail qui n'a pas esté jugé necessaire jusques icy. Nostre jeune Prince se porte à merveille, les dents luy viennent sans douleur: il faut remercier Dieu de la grace qu'il a faite à la Maison, en nous le donnant quand nous en desesperions.
Vous dites que vostre hiver est un des plus grands et des plus rudes qu'on ait eu depuis long temps chez vous; mais il a esté fort moderé icy.
M. Toland est maintenant icy; il a fait un tour à Berlin et à Vienne, et il repasse en Angleterre. Il a esté le bienvenu à la Cour de Dusseldorp, et regalé de quelques medailles, parce qu'il a fait imprimer un petit discours en Angleterre, pour monstrer que l'Electeur n'est nullement un persecuteur des Protestans, comme on le luy avoit imputé.
Je souhaite que les changemens arrivés a vostre Cour ne nuisent point r à la cause commune. Plusieurs croyent qu'ils empechent le depart du Duc de Marlborough avant la fin du Parlement; sa présence sera bientost necessaire en deça de la mer: mais je ne sçay comment on fera pour secourir le Roy Charles sans faire de grands efforts, et je crains qu'on ne le chasse avant qu'on le puisse secourir.
Il semble que le Comte de Rochester n'a pas eu tort de demander qu'on y envoyât au plustost; mais comme le Duc de Marlborough a repondu qu'on avoit pris de bonnes mesures, cela nous donne encor des esperances; car ce Duc estant un homme solide, et connoissant les choses à fonds, il faut croire qu'il n'aura point parlé à la legére.
Je ne vous parle point de livres, car il n'y en a pas beaucoup icy qui soyent de consequence, et vous apprenés par les journaux ce qui s'imprime en Hollande et en France.
Les Jesuites estoient les maitres aux Pays-bas Espagnols, et maltraitoient les Jansenistes quand les Bourbons y gouvernoient; maintenant la chance est tournée. Un Curé de Ste. Catherine à Bruxelles, exilé par les intrigues de l'Archeveque de Malines, grand Anti-Janseniste, a esté restitué par le Conseil de Brabant, et l'Archeveque ne voulant point obeir, on a saisi quelque chose de son temporel. Là dessus le Pape a envoyé un Mandement, mais le Conseil en a defendu la publication, ce qui fait grand bruit. Les Etats de Hollande menacent les Jesuites de les chasser, si le Pape n'ôte celuy qu'il a nommé son Vicaire à la place de l'Archeveque de Sebaste.
M. Rymer m'envoyant son 4me volume des Actes publics de l'Angleterre, m'a envoyé en même temps une lettre imprimée To the Right et Rev. The Lord Bishop of Carlisle containing a vindication of Edward the third, touchant ce que les historiens Ecossois Buchanan et Hector Boëtius luy imputent, comme s'il avoit fait pendre deux fils d'Alexandre Seaton, Gouverneur du Chateau de Berwick, qui estoient ses otages, parce que le pere ne voulut point rendre le Chateau. On pretend que cette histoire est fausse. Mon papier est plein, et il est temps de finir. Je suis avec passion etc. Hanover ce 16 Mars 1708.