Leibniz an Th. Burnett
Hanover ce 29 Decembr. 1707
Je suis bien aise d'apprendre que vous soyés arrivé heureusement chez vous, et j'espere que le bon ordre que vous pourrés mettre par vostre presence à vos affaires contribuera à vostre santé.
Je voudrois voir la feuille attribuée à M. Pitcarn; comme il est veritablement habile homme, elle ne sera pas à mepriser. On ne doit point cependant mepriser la revelation, faite sans doute pour le bien des hommes et pour la gloire de Dieu. Mais je demeure d'abord, qu'en cas que quelqu'un par malheur ignorât la revelation, ou ne l'apprit pas d'une maniere qui la rendit croyable, il ne sauroit devenir miserable par cette ignorance, et la Religion naturelle doit suffire pour eviter la misere, pourveu qu'on la pratique. Si vous voyés M. Pitcarn, Monsieur, exhortés le à continuer d'écrire sur la Medecine; c'est le plus necessaire, la santé estant preferable à toute chose excepté la vertu. Si M. Hills est auteur du livre contre le discours sur les droits de l'Eglise Chrestienne, je ne doute point que son livre ne soit utile et instructif, sur tout en matiere de fait. En ces matieres je prefere les livres d'erudition aux livres de raisonnemens d'autruy là dessus. Selon le droit divin naturel les Ecclesiastiques sont comme les Medecins: ils sont Conseillers, mais ils ne sont point Juges. Selon le droit divin revelé ils ont quelque chose de plus. Le reste depend des peuples, et par consequent du fait, de l'histoire, de l'erudition.
Il est naturel que le Clergé soit plus ignorant et par consequent plus entesté dans les pays plus reculés. Il faudroit des bons Seminaires pour l'instruire dans la doctrine et dans les bonnes moeurs ou dans la vertu.
Je suis bien aise de tout ce qui peut arriver d'avantageux au Chevalieur Fountain, et je suis faché de la maladie de Milady Masham.
Je me souviens d'avoir vû autresfois une maniere de dissertation d'un jeune Baron de Metternich, sub praesidio Sturmii à Altorf, où il soutenoit les sentimens du P. Malebranche. Apparemment ce sera luy qui aura écrit contre M. Lock, mais je n'en ay rien vû. Il y a des bonnes choses dans M. Poiret. Il dit fort bien que l'ame est une medaille vivante de la Divinité, mais je n'approuve point qu'il veuille que les verités, qu'on appelle avec raison eternelles, dependent de l'arbitre ou bon plaisir de Dieu. Il fait un mauvais raisonnement dans son Oeconomie Tom. I. Chap. 3. § 11. en inferant de ce que Dieu a l'idée de ce monde, et que ce monde est un effect de son decret, que donc l'idée de ce monde est arbitraire aussi. Car on repondra que l'idée de ce monde comme possible ne laisse pas d'estre eternelle et necessaire. L'essence de Dieu renferme les creatures eminemment, et a ainsi les idées de leur essence. Les effects sont tousjours enveloppés virtuellement dans leur cause totale. M. Poiret n'a point vû que tout nait à l'ame de son propre fonds: il dit de grands et beaux mots, mais le fonds manque chez luy.
M. Ittigius, que vous avés vû à Leipzig, a publié une disertation de variis collectionibus Scriptorum Ecclesiasticorum.
Vous sçavés sans doute que Mad. Burnet, epouse de M. l'Eveque de Salisbury, a esté icy un couple de semaines. Comme j'estois indisposé d'une ouverture à la jambe, m'estant heurté, je n'ay eu qu'une seule fois l'honneur de la voir, c'estoit chez Madame l'Electrice, qui est fort contente de l'esprit et des manieres de cette Dame. Que fait M. le Comte de Roxbourough? Il avoit un Gentilhomme Ecossois avec luy, quand il estoit à Berlin, qui avoit du merite. Si vous les voyés, Monsieur, faites leur mes complimens, sur tout à Milord Roxbourough.
M. Toland a passé icy allant à Berlin. Il m'a donné un Discours qu'il a fait pour l'Electeur Palatin, dont le but est de faire voir que cet Electeur a bien agi avec les Protestans, malgré les bruits contraires qui ont couru. Cela luy a valu une belle medaille.
M. de Mackenzie qui a écrit pour le catalogue des anciens Rois d'Ecosse, est il encor en vie? Je ne doute point que vous n'ayés en Ecosse plusieurs habiles gens en toutes sortes de matieres d'érudition. A propos des Ecossois, est il vray que Milord Huntley s'est rendu Protestant? On m'a dit quil y avoit temoigné du penchant, et qu'il epouseroit une Dame Protestante de consideration.
Que fait vostre compatriote M. Cunningham? Ne verrons nous rien de luy? dirat-il tousjours comme Perse:
Semper ego auditor tantum nunquam ne reponam?
Quand il ne feroit pas que publier ses pensées sur l'art de jouer aux echecs, il obligeroit le public.
Il y a environ 40 ans qu'un Jesuite Anglois a fait un livre intitulé Concordia scientiae cum fide in 4to sous le nom de Thomas Bonartes Nordtanus Anglus, dont les Jesuites ont esté mal satisfaits. Ne peut on pas apprendre son vray nom?
Au reste je vous repete ma prière, de mettre tousjours ce que vous me ferés l'honneur de m'écrire sous le couvert de M. Gargan ou de Madame l'Electrice même. Elle a esté si rejouie de la nouvelle de l'accouchement heureux de Madame la Princesse Royale, qu'elle a pensé en avoir quelque alteration. Je suis avec zele etc. Hanover ce 29 Decembre 1707.