Leibniz an Th. Burnett

Berlin ce 22 Fevrier 1707

GerhardtFrench

Quoyqu'absent d'Hanover je n'ay point voulu differer de vous repondre apres avoir receu l'honneur de vostre lettre. Il est vray que je n'ay pas grand' chose à vous dire, car vous sçavés mieux en Angleterre ce qui regarde la negociation des affaires generales, et nous sommes persuadés dans ce pays cy que le Roy de Suède n'a pas des mauvaises intentions pour la cause commune. Je ne vous dis rien du Traité entre le Roy de Suède et le Roy Auguste. Je disois d'abord que c'est la paix de Dieu qui passe tout entendement. On croyoit qu'il y avoit quelque grand mystere caché là dessous, mais il n'en est rien; et le Roy de Suède veut que le Traité soit executé à la lettre. Le Roy Auguste s'est obligé de solliciter la garantie de l'Angleterre et de la Hollande. Il y a de l'apparence que lorsque le Traité sera accompli et la Saxe depouillée de son argent, les Suèdois rentreront en Pologne, où ils auront encor quelque chose à faire pour établir entierement le Roy Stanislas. Car les Polonois ne se regleront point sur ce que le Roy Auguste a fait, qui ne peut point se donner un Successeur. Ainsi il faudra une Diete d'établissement et de pacification en Pologne. Il y a de l'apparence que l'affaire de Munster se terminera en faveur de l'Eveque de Paderborn. Si la Cour Imperiale avoit d'abord traité cette affaire avec plus de moderation, celuy d'Osnabruck l'auroit emporté selon les apparences.

Ceux qui ont cependant trop mechante opinion de la Cour Imperiale chez vous, comme vous le temoignés, Monsieur, vont trop loin. L'Empereur n'est point ami des Jesuites, ni de la persecution: mais comme selon la mode d'une bonne partie des grands Seigneurs d'aujourdhuy, il ne pense qu'à la guerre et aux finances, et laisse les autres affaires aux Ministres, ceux cy gardent tousjours leur vieilles maximes, de ruiner peu à peu les Protestans dans la Silesie et dans les autres pays hereditaires. En quelques endroits quand il y a des pasteurs morts, ils empechent les Communautés d'en prendre d'autres, et il arriva dernierement qu'une petite Eglise Protestante qui n'a que deux Ministres en avoit pris un troisieme par precaution, comme Coadjuteur, pour en avoir un tout pret quand le premier qui estoit fort agé mourroit. La Regence ne le voulut jamais permettre, mais les bonnes gens ayant presenté leur requete à l'Empereur luy même, il leur repondit apres avoir entendu leur desir: Si vous n'en avés pas assez de trois, prenez en six.

L'union d'Ecosse avec l'Angleterre paroist estre une affaire faite. Je m'en rejouis pour le bien des deux nations, et même pour les deux Eglises Episcopale et Presbyterienne, car par cette union une Eglise donne une declaration authentique de la toleration de l'autre. Vous me parlés, Monsieur, des bons Commentateurs de la Sainte Ecriture que vous avés en Angleterre; je le crois, cependant je trouve qu'il nous manque encor une edition de la Bible avec des notes, qui soit aussi bonne que celle du Corpus juris avec les notes de Denis Godefroy.

Je me rejouirai avec vous, Monsieur, si Mlle Trotter se met dans le bon parti. Il est tres clair que le parti de Rome impose aux consciences un joug nouveau et humain, obligeant les gens de croire des doctrines comme des articles de foy, qui ne passoient nullement pour tels dans l'ancienne Eglise. C'est un esclavage qui ne peut point subsister avec les lumieres du temps, qui vont tousjours croissant. J'estime infiniment l'erudition de M. Dodwell, mais son raisonnement est pitoyable. S'il y a quelque chose qui ait mis l'Eglise hors de danger, ce sont les batailles de Hochstedt, de Ramillies et de Turin. Apres cela la convocation du Clergé a raison de remercier la Reine apres Dieu dans son adresse. Je suis curieux de voir le Bill que M. l'Archeveque de Cantorbery aura projetté pour une asseurance ulterieure de l'Eglise Anglicane. Le Sermon de M. l'Eveque de Salisbury fait du bruit. L'on dit que les Refugiés l'ont remercié solemnellement des esperances qu'il leur a données. Si M. Whiston a raison expliquant l'Apocalypse mathematiquement, nous n'aurons point besoin de nous mettre en peine de rien, puisque Jesus Christ viendra regner visiblement en terre l'an 1715.

M. Coste m'avoit envoyé le Livre de l'Amour de Dieu contre M. Norris, et je luy ay repondu un peu amplement, ayant autresfois epluché cette matiere. M. Coste me fait assez connoistre que Mylady Masham en est l'auteur elle même: ses sentimens sont assez conformes à ceux de M. Lock.

Les nouvelles d'un Prince né à Hanover vous auront rejoui sans doute, et tous les bien-intentionnés. Je souhaite que la Princesse Royale suive avant la fin de l'année l'exemple de sa belle-soeur. J'ay oublié de vous dire que le Pape a écrit à l'Empereur une Lettre tres forte sur ce que ses Generaux et troupes pretendent tirer des contributions du Ferrarois et de Bologne. Autresfois ces deux places, et beaucoup d'autres que les Papes possedent, estoient de l'Empire. Et supposé que le droit des Papes soit bien fondé par une longue possession, le droit suprême des Empereurs ne laisse pas de subsister.

Nous n'avons gueres de livres considerables icy. Freherus avoit un Livre ancien manuscrit du Droit Feodal, où le mot de Feudum ne se trouvoit jamais, mais celuy de Beneficium, ce qui est une marque d'une grande antiquité. Ce livre estoit perdu, mais on me mande qu'on vient de le retrouver, et l'on me consulte pour le publier. Je suis avec zele etc. Berlin ce 22 Fevrier 1707.