Leibniz an Th. Burnett

Hanover ce 6 Juillet 1706

GerhardtFrench

Hanover ce 6 Juillet 1706.

J'ay receu l'honneur de vostre lettre. Madame l'Electrice a aussi receu la sienne, et l'a leue avec satisfaction. Vous y donnés des bons conseils, sur tout à l'egard de la langue Angloise, où Mgr. le Prince Electoral est assez avancé, et Madame la Princesse Electorale a temoigné qu'Elle y prendroit goust. Je crois que vous feriés mieux vous même, Monsieur, d'écrire à Mad. l'Electrice en Anglois, ce que vous ne voulés estre vû que de peu de personnes. Mgr. l'Electeur est maintenant aux eaux de Pyrmont, et la Princesse Royale (car on commence à la nommer ainsi, quoyqu'elle ne soit que promise au Prince Royale) y est aussi, parce qu'elle en avoit un peu besoin.

Je souhaite, Monsieur, qu'aux bons conseils vous joigniés aussi quelques informations.

Mylord Halifax a esté estimé et honnoré icy, comme son merite eminent le demandoit. Madame l'Electrice luy a dit ses sentimens avec sincerité et confiance, et je m'imagine qu'il en sera persuadé, quoyqu'il fût un peu defiant quand il vint icy, ayant l'esprit plein d'impressions que des personnes ou mal-intentionnées ou prevenues luy pouvoient avoir donné.

Les grandes victoires et les grands succés que Dieu a donnés aux Armes des Alliés contre la France, sont sans doute une seureté des plus reelles de la succession, au moins contre le pret. Prince de Galles. Le caprice interessé des Portugais de rebrousser chemin vers Ciudad Rodrigo, a donné esperance au Duc d'Anjou de se maintenir encor dans la Castille, qui ne durera pas. Mais la fermeté ou l'opiniastreté du Roy de France à pousser le siege de Turin fait voir qu'il croit avoir encor des ressources. Des personnes bien informées écrivent de France, qu'ils ne croyent pas encor la paix si prochaine. Cependant il court un bruit que Caillieres (Mercure precurseur des traités de Riswyk, où par apres il fut plenipotentiaire) est venu incognito en Hollande. Mais la chose paroist encor incertaine. Je suis bien aise que l'union d'Ecosse avance si bien, l'interest des deux Nations y est egal. Je conçois bien que la principale difficulté sera sur les Taxes et sur les Membres Parlementaires. D'un costé il est avantageux aux Ecossois d'avoir beaucoup de membres, mais de l'autre costé plus il y en aura, plus il se tirera d'argent d'Ecosse pour le depenser à Londres.

Si le Prince de Bade ne fait pas du mal aux François, je crois que ce n'est pas sa faute. Il n'a rien au besoin.

On m'avoit envoyé un Catalogue de Londres d'un des quartiers de l'année: mais j'y trouve moins de bonnes choses qu'autresfois. C'est qu'on s'amuse trop aux affaires de l'Estat et de l'Eglise. On m'a dit qu'un certain M. Gilden a fait reimprimer la lettre du Chevalier Gwynne avec des remarques, mais qu'on le peut poursuivre pour cela en justice. Il auroit peutestre esté bon que quelcun eût refuté cette lettre comme il faut. Car l'écrit publié d'abord contre la lettre, estoit plustost une satyre contre la personne, où les gens raisonnables ne s'arrestent point. J'ay vû un livre nouveau contre le Clergé; il y a de l'esprit, mais il me paroist trop fort. Je suis pour la moderation. Je m'étonne de ce que vous dites à Mad. l'Electrice de la lettre latine de M. B. à un Prelat Anglois. C'est un jugement et un rapport bien temeraire et faux, peutestre aussi ne vient il pas de ce B. que j'entends. On vous a mal informé en disant que M. le Docteur Hutton s'estoit retiré; il a même eu l'honneur de voir souvent Mylord Halifax.

Quant à la dispute entre Messieurs le Clerc et Bayle, on n'a pas besoin du quantum est quod nescimus, puisque je tiens ces matieres pour vuidées demonstrativement. Je remarque que M. Bayle evite de continuer la discussion de mes sentimens, car il paroist avoir peur d'estre obligé de quitter son Scepticisme. La question de l'origine du mal est assez terminée aussi, et j'en ay touché quelque chose dans les remarques Ms. que vous avés veues. S'il falloit choisir entre deux au reste, j'aimerois incomparablement mieux de choisir le parti de l'Origeniste de M. le Clerc que celuy du Manichéen de M. Bayle. L'un tache d'amplifier la bonté de Dieu, et l'autre diminue et la bonté et la puissance de la divinité. Je crois qu'on pourroit fort bien determiner les limites raisonnables du pouvoir Ecclesiastique et seculier. Il est vray que dans un pays on accorde plus à l'Eglise que dans un autre: et alors les loix servent de regle. Mais je parle de ce que portent les Loix divines et celles de la nature. Selon la Loy de la Nature, les Ecclesiastiques dans l'Estat ne peuvent estre que comme les Conseillers, à l'exemple des Medecins dont la jurisdiction est purement volontaire, pour ainsi dire. Mais la loy divine a donné à l'Eglise quelque chose de plus, et quelquesfois les loix humaines luy donnent encor d'avantage. Ce que je ne desapprouve pas absolument. Je ne me souviens pas assés bien de ce que j'ay dit sur la plus grande probabilité, pour repondre à la demande de Mlle Trotter, à qui je vous supplie, Monsieur, de faire mes complimens tres humbles. Cependant j'avoue que je crois que l'immortalité de l'ame seroit peu probable, si l'on detruisoit son immaterialité, et si le sentiment pouvoit estre produit et detruit dans la matiere comme une de ses modifications. Il faudroit apres cela un miracle pour le faire subsister ou restituer. C'est aussi ce que les Sociniens pretendent: mais de tels principes ne peuvent manquer de rendre la chose suspecte aux gens de bon sens. C'est pour cette raison aussi que je n'approuve pas le miracle si frequent de la creation des ames, et j'ay plus de panchant pour leur preexistence, quoyque je n'ose rien decider en cela, puisque c'est une chose de fait qui depend du bon plaisir de Dieu. Mais de deriver le sentiment ou la perception des modifications de l'etendue ou de la masse, c'est à peu pres comme si on vouloit suivant ce qu'on dit de Pythagore, rendre les nombres Actifs, ou bien donner de la largeur au temps. Je vous supplie de marquer mes respects à Mylady Masham dont le jugement me donne tousjours beaucoup de plaisir et de profit aussi bien que le vostre. Je suis avec passion etc.

P.S. Il faut savoir que selon moy la perception ne se detruit jamais et l'ame en garde tousjours; mais dans l'apoplexie et dans ce qu'on appelle la mort, il y a une infinité de petites perceptions, où rien ne se distingue, et cela cause une stupidité, où l'on ne se souvient de rien; il en est de même dans un sommeil sans songe.