Leibniz an Th. Burnett

Hanover ce 26 May 1706

GerhardtFrench

Je viens de recevoir l'honneur de vostre lettre du 6e d'Avril, avec la defense de M. Lock faite par une Demoiselle fort spirituelle, dont je vous remercie de tout mon coeur. Je suis surpris que vous n'ayés point receu une ample lettre que j'ay eu l'honneur de vous écrire, pour repondre aux vostres. Je me suis pourtant servi de l'adresse que vous m'aviés prescrite. Je vous avois dit que je croyois d'avoir receu toutes les vostres, mon papier et le sermon. Je vous avois dit aussi que la lettre de M. Gwynne n'estoit point autorisée par nostre Cour, quoyqu'il y ait là dedans plusieurs bonnes choses pour prouver la necessité de mieux asseurer la succession par un etablissement effectif de l'heritier. M. Gwynne proteste aussi que ce n'est pas luy qui a fait imprimer la lettre. Il estoit faché contre Milord Stamford qui a reprimandé M. Gwynne de ce qu'il vouloit faire communiquer à d'autres la lettre de Madame l'Electrice à l'Archeveque, ce que M. Gwynne croyoit necessaire, et il estoit étonné de cette conduite de ce Mylord. Cela fit qu'il se porta en colere à luy écrire cette longue lettre, qui par je ne sçay quel accident a esté publiée premierement en Hollande, à ce qu'on dit, et puis en Angleterre. Madame l'Electrice avoit écrit sa lettre à l'Archeveque pour estre communiquée, et en cela M. Gwynne avoit raison, car cette Princesse ne vouloit pas qu'on crût que l'Angleterre luy estoit indifferente, mais elle ne veut pas aussi qu'on croye qu'elle se presse trop pour y aller et qu'elle y veut cabaler contre la Reine, car elle a beaucoup d'amitié et de respect pour Sa Majesté, et veut que tout se fasse par les bonnes voyes, pour la seureté de l'Angleterre et le bien de sa Maison. Nous attendons icy Milord Halifax tous les jours. C'est un Seigneur dont tout le monde reconnoist le merite, et Madame l'Electrice sera bien aise de luy parler.

M. de Spanheim me mande que vous estes enfin arrivé. Je crois que vous l'avés vû un peu tard. Il dit que le premier Tome de son ouvrage des medailles est achevé, et que M. Muliga a mis sous la presse les Prolegomenes de son nouveau Testament.

J'ay receu les Nummos Anglo-Saxonicos de M. le Chevalier Fountain.

M. Jaquelot me mande qu'il a achevé sa reponse à M. Bayle; je vois que cet excellent homme est aussi aux prises maintenant avec Mrs. Le Clerc et Bernard; je voudrois qu'on se moderât de part et d'autre, et qu'on finit la querelle au plustost.

Le vray moyen de faire écrire utilement M. Bayle, ce seroit de l'attaquer (en apparence) lorsqu'il écrit des bonnes choses et vrayes; car ce seroit le moyen de le piquer pour continuer. Au lieu qu'il ne faudroit point l'attaquer quand il en dit des mauvaises, car cela l'engagera à en dire d'autres aussi mauvaises pour soutenir les premieres, ne perpluant.

On m'a parlé du plaisant livre de M. Dodwell; il faut luy pardonner ses erreurs en faveur de son erudition.

La preexistence de l'ame de Jesus Christ de M. l'Eveque Fuller me paroist un dogme assez extraordinaire. M. Mercurius van Helmont croyoit que l'ame de Jesus Christ estoit celle d'Adam, et que l'Adam nouveau reparant ce que le premier avoit gaté, c'estoit le même personnage qui satisfaisoit à son ancienne dette. Je crois qu'on fait bien de s'epargner la peine de refuter de telles pensées.

Je n'ay pas vû le Sermon de M. Hodely; vous sçavés mon sentiment sur ce qui est dû aux Souverains: il ne faut point confondre l'Eglise et la Nation. L'Eglise en elle même doit une obeissance passive: le Regne de Jesus Christ n'est pas de ce monde; mais les nations ne sont pas obligées de se laisser ruiner par le caprice et la mechanceté d'un seul. Cependant il ne faut point venir à la résistance que lorsque les choses sont venues à des grandes extremités.

La mort de M. Lock m'a oté l'envie de publier mes remarques sur ses ouvrages; j'aime mieux publier maintenant mes pensées independamment de ceux d'un autre. Peutestre que Milady Masham m'envoyera son ouvrage.

J'ay lû le livre de Mlle Trotter. Dans la dedicace elle exhorte M. Lock à donner des demonstrations de morale. Je crois qu'il auroit eu de la peine à y reussir. L'art de demonstrer n'estoit pas son fait. Je tiens que nous nous appercevons souvent sans raisonnement de ce qui est juste et injuste, comme nous nous appercevons sans raison de quelques theoremes de Geometrie; mais il est tousjours bon de venir à la demonstration. Justice et injustice ne dependent pas seulement de la nature humaine, mais de la nature de la substance intelligente en general, et Mlle Trotter remarque fort bien qu'elle vient de la nature de Dieu et n'est point arbitraire. La nature de Dieu est tousjours fondée en raison.

Je ne demeure point d'accord, que l'Immortalité est seulement probable par la lumiere naturelle, car je crois qu'il est certain que l'ame ne peut estre éteinte que par miracle. Je tiens aussi que l'ame n'est jamais sans perceptions, mais elle est souvent sans apperception, car elle ne s'apperçoit que des perceptions distinguées dont elle peut manquer dans un sommeil, dans une apoplexie etc. C'est ce que M. Lock n'a pas assez entendu: il n'explique pas bien l'identité. Je suis aussi d'opinion que la pensée ne peut estre conceue dans un estre qui n'a qu'etendue et impenetrabilité. Les Orientaux ne connoissent point la Metaphysique, et ils conçoivent aussi peu l'immaterialité de Dieu que celle de l'ame. Il ne s'ensuit point que l'immaterialité n'est rien, parce que des personnes qui n'ont jamais medité n'y donnent point d'abord, c'est comme si on vouloit inferer que l'incommensurabilité n'est rien, parce que peu de personnes la comprendront d'abord.

Quant à la question, s'il y a des idées et verités naturelles (innatae), je crois qu'on dispute souvent de nomine. Cependant j'ay remarqué que M. Lock n'a pas assez bien approfondi l'origine des verités necessaires qui ne dependent pas des sens, ou experiences, ou faits, mais de la consideration de la nature de nostre ame, laquelle est un estre, une substance, ayant de l'unité, de l'identité, de l'action, de la passion, de la durée etc. Il ne faut point s'étonner si ces idées et les verités qui en dependent se trouvent en nous, quoyqu'on ait besoin de reflexions pour s'en appercevoir, et qu'il soit quelquesfois besoin que des experiences excitent nostre reflexion ou attention, pour nous faire prendre garde à ce que nostre propre nature nous fournit. Il me semble qu'en toutes ces matieres M. Lock a raisonné un peu à la legére, quoyque je confesse qu'il dit d'ailleurs une infinité de choses belles, profondes et utiles. J'ay parcouru dans ce peu de lignes la pluspart des points touchés dans le joli Livre de la jeune Demoiselle dont vous loués avec raison, Monsieur, l'esprit et les manieres. Ses Poëmes aussi auront esté fort à propos sans doute.

Comme on est un peu difficile et scrupuleux à Cassel, il sera difficile d'en obtenir la communication du Livre de Servetus, et il faudroit que quelque ami y fût sur les lieux pour y reussir.

Nous attendons une decision d'Espagne: nous croyons que Milord Galloway est à present à Madrid, et Barcelone secouru, mais il en faut attendre la confirmation.

Le Roy de France paroist n'avoir pas esté infaillible. Il devoit avoir moins de force en Italie et plus en Espagne, mais il a voulu primer partout, et un peu trop de confiance l'a fait manquer à l'essentiel.

Voicy des vers qu'on a faits sur le Duc de Berwick, qui a le talent de perdre les Royaumes comme son pere.

Jaques fut perdu par Louis,

Mais il est vengé par son fils;

Berwick enfin devenu sage

Fait chasser le Bourbon du Tage:

Jaques y reconnoistra son sang;

Le fils a le même talent,

Il sait perdre plus d'un Royaume,

Anne fait ce que fit Guillaume.

Il faut avouer que le Ciel semble enfin se declarer pour la bonne cause.

Aux yeux de l'univers le Ciel se justifie.

Abstulit hunc tandem Ludovici poena tumultum,

Absolvitque Deos.

Vous sçavés les vers de Claudianus sur Rufin. Mais il faut finir. Je suis etc. Hanover ce 26 May 17061.

  1. 1Von diesem Briefe fehlt das Original.