Leibniz an Th. Burnett

Hanover ce 14 Decembr. 1705

GerhardtFrench

Je n'écris jamais rien en philosophie que je ne le traite par definitions et par axiomes, quoyque je ne luy donne pas tousjours cet air mathematique qui rebute les gens, car il faut parler familierement pour estre lû des personnes ordinaires. Je ne repete pas tousjours dans les nouvelles pieces ce que j'ay dit dans les precedentes, mais j'ay cité ces precedentes ou plustost on les trouve citées par M. Bayle, où j'ay renvoyé les gens. Il vaut mieux donner les choses de cette façon que de ne donner rien du tout. Ce que j'ay donné dans ces pieces est le plus essentiel et le plus solide à mon avis de la Theologie naturelle; mais la Morale (qui n'est qu'une suite de cette Theologie) demande plus de pratique que de preceptes. Elle consiste en ce peu de mots, qu'on ne peut mieux travailler à son propre bonheur qu'en travaillant au plus grand bien en general, ce qui revient au même avec la gloire de Dieu, c'est à dire, ce qui regarde les loix fondamentales d'un Etat. Mais le Droit public dont vous parlés aussi est une chose trop variable, et les gens n'ecoutent point raison là dessus. Il est tout autre en Angleterre et en Ecosse qu'en Allemagne, et vostre nation aussi bien que la nostre se moqueroit d'un Auteur qui voudroit raisonner sur les loix fondamentales2. J'ay assez examiné toutes ces matieres en general, et peutestre autant que ceux qui en ont fait des livres; mais il n'est pas à propos d'écrire sur tout. J'oserois même dire que j'ay assez etabli sur toutes les choses de meditation ce qui y est le plus fondamental, et que je n'ay gueres plus besoin de raisonner là dessus. Ainsi ce que vous souhaités que je fasse, est déja fait il y a long temps. Je me suis assez satisfait presque sur toutes les matieres de raisonnement en general. Je suis faché, Monsieur, de ce que vous me dites d'avoir donné la chasse à mille vanités dans le monde des Sciences, sans y avoir trouvé aucune nourriture solide. C'est que nous n'allons pas par ordre, et que nous avons eu plus de curiosité pour jetter les yeux sur une infinité de choses, que d'application pour connoistre à fonds les plus utiles. Quand on n'estudie que de cette maniere, on est tousjours à recommencer, on devient à la fin Sceptique, et l'on se plaint de la vanité des sciences. On sait beaucoup, mais on n'approfondit pas le plus important; mais vous savés plus de choses solides que vous ne croyés, et je suis d'opinion que presque tout ce qu'on apprend est utile et a son prix, pourveu qu'on l'employe bien.

A propos de Grotius, ce fut feu M. de Boinebourg, premier Ministre de Mayence et fort de mes amis en 1670, qui obtint de feu M. Mercerus (je crois) quantité de lettres non imprimées de Grotius, et aussi les Additions qu'il avoit faites de sa main à ses remarques sur la Sainte Ecriture. Monsieur de Boinebourg envoya tout cela à feu M. Bleau, et l'on a imprimé. M. de Boinebourg m'a dit que Grotius avoit esté disposé à se rendre de la Religion Romaine à son retour de Suede; mais il ne m'a point dit qu'il y en avoit une lettre positive de sa main. Ce n'estoit que des grandes esperances qu'on avoit conçues de sa moderation. Sans me comparer avec Grotius, je puis dire qu'on a eu la même opinion de moy quelques fois, lorsque j'ay expliqué en bonne part certaines opinions des Docteurs de l'Eglise Romaine contre les accusations outrées de nos gens. Mais quand on a voulu passer plus avant et me faire accroire, que je devois donc me ranger chez eux, je leur ay bien monstré que j'en estois fort eloigné. Le Pere Verjus Jesuite, qui a la direction des Missions eloignées des François et qui est le compagnon du Pere de la Chaise, vient de m'écrire une lettre trop obligeante à l'occasion de mes correspondances Chinoises. Il y dit que s'il pouvoit, il acheteroit ma conversion (comme il parle) avec tout ce qui luy reste de vie, et que feu M. Pelisson leur en avoit donné esperance. Mais c'est que M. Pelisson et moy nous traitions la matiere avec beaucoup de civilité, et qu'on aimoit de parler des choses, où nous pouvions convenir. Mais après la mort de M. Pelisson, l'Eveque de Meaux voulant continuer la correspondance, prenoit un ton trop decisif, et vouloit pousser les choses trop loin, avançant des doctrines que je ne pouvois point laisser passer sans trahir ma conscience et la verité, ce qui fit que je luy repondis avec vigueur et fermeté, et pris un ton aussi haut que luy, pour luy monstrer, tout grand controversiste qu'il estoit, que je connoissois trop bien ses finesses pour en estre surpris. Nos contestations pourroient faire un livre entier.

Mons. Grotius estoit d'un tres grand savoir et d'un esprit solide, mais il n'estoit pas assez philosophe pour raisonner avec toute l'exactitude necessaire sur des matieres subtiles, dont il ne laissoit pas d'écrire.

Monsieur le Comte de Sunderland a gagné icy tous nos joueurs aux Eschecs; ses gens pretendent qu'il est maintenant au dessus de Monsieur Cuningham, et que passant dernierement par la Hollande, il luy a gagné cinq parties de suite. On adjoute même qu'il a fait un livre Latin sur ce jeu. Si j'avois sû cela, j'aurois cherché l'honneur de l'entretenir et d'en entendre quelque chose de luy même; car j'approuve fort qu'on écrive sur les jeux de raisonnement, non pas pour eux mêmes, mais parce qu'ils servent à perfectionner l'art de mediter. Aussi de l'humeur où je suis, j'aurois mieux aimé de parler à Mylord Sunderland sur les Sciences que sur les ghiribizzi politici dont je ne sais pas tous les cas imaginables, sachant bien que le monde ordinairement ne traite que superficiellement et cavalierement les affaires d'Estat: ce qui fait aussi que le hazard y domine le plus souvent comme dans la guerre.

Ce qui se passe maintenant dans le Parlement d'Angleterre donne matiere à des reflexions curieuses. Monsieur l'Eveque de Salisbury a écrit là dessus à Madame l'Electrice, qui luy a repondu d'une maniere tres convenable. On verra bien des harangues imprimées, et apparemment celle de M. l'Evêque le sera aussi, en opposition à celle de Mylord Haversham qui est déja venue icy toute imprimée. L'eloquence et l'esprit de M. l'Eveque y paroistra comme en toute autre chose. Je viens de luy envoyer mes remarques sur la version Latine de son ouvrage, et j'attends son jugement là dessus, quoyque mes remarques ne soyent point sur ses propres sentimens, mais sur les raisonnemens d'autruy qu'il representa avec toute leur force. Monsieur l'Abbé de Loccum icy, et Monsieur Jablonski à Berlin me pressent fort de les donner au public, mais j'attendray sa reponse, ayant crû que l'honnesteté demandoit de l'en informer. Vous ne me dites pas, si vous resterés en Hollande. Je suis avec zele etc. Hanover ce 14 Decembre 1705.

Je vous prie de me renvoyer mon papier sans le donner à quelqu'un. Vos deux lettres ont esté lues à Madame l'Electrice: elle vous est obligée cependant du soin que vous prenés de l'informer. Le passage des hirondelles sera lû à M. l'Electeur. Feu M. Jacobus Thomasius a publié une dissertation de hibernaculis hirundinum. M. l'Electeur a dit là dessus qu'à ce qu'on luy a raconté les allouettes se trouvent demi-mortes dans les rochers de Norwegue et que le Soleil les ressuscite.

Je crois d'avoir bien receu toutes vos lettres. J'ay renvoyé directement à Mr. de Spanheim la lettre où je me donne l'honneur de vous recommander. J'attends que vous ayés la bonté de me renvoyer mon papier.

  1. 1Leibniz hat bemerkt: Extrait de ma lettre à M. Burnet 10. Decembr. 1705. Dieser Auszug beginnt: Je vous conseille de ne pas aller trop souvent à Monsieur le Clerc, il met son temps à prix d'argent. Je suis bien aise de ce que vous mandés d'Ecosse. Mylord Huntley ne manque pas de capacité, et estant un jour Duc de Gordon, il la pourra faire valoir davantage. J'espere qu'il la tournera en bien. Je n'écris etc.
  2. 2Daß Original enthält hier die Worte: car je definis Droit public ce qui regarde les loix fondamentales d'un Estat.