Leibniz an Th. Burnett

Hannover 2 Aoust 1704

GerhardtFrench

Hannover 2 Aoust 1704.

Vous avés raison d'estimer Mons. le docteur Ittichius; c'est un des plus savans qu'on sache maintenant dans l'Histoire Ecclesiastique et ses ouvrages le font bien connoistre. Il est engagé avec un de ses Collegues dans une dispute qui a fait grand bruit dans nos Eglises et dans la republique des lettres, sur le terme peremtoire de la penitence. L'intention de ceux qui ont parlé de ce Terme a esté bonne pour reveiller les pecheurs endormis, mais ils ont excedé dans les expressions, puisque dans le fonds il est aussi impossible icy bas et avant la fin de l'homme d'avoir des marques certaines de la reprobation que d'en avoir de l'election, à moins qu'il n'y en ait une revelation expresse, outre que ces pretendues marques feront naistre quantité de jugemens faux et temeraires de nostre prochain et dangereux pour nous mêmes. Ainsi Monsieur Ittichius a eu raison dans le fonds, mais je voudrois qu'on eût pû eviter l'eclat et l'aigreur.

Le pourtrait que vous me faites, Monsieur, de ce jeune Ministre Reformé envoyé de Geneve à Leipzic, nommé Mons. du Mont, est fort avantageux, et je seray tousjours ravi de l'honneur de sa connoissance. Mais le pourtrait de la jeune damoiselle philosophe Angloise et d'origine Ecossoise est encor plus charmant2. Je seray bien aise de voir l'Apologie de Mons. Lock que cette dame a faite, quoyque dans le fonds je n'en aye point besoin pour mes remarques. Je considere la correspondence que j'ay avec Mylady Masham, comme si je l'avois avec Mons. Lock luy même en partie, car puisqu'il estoit chez elle à la campagne à Oates, lorsque cette dame m'écrivoit et me repondoit sur mon hypothese philosophique et marquoit même que Mons. Lock voyoit nos lettres, il y a apparence qu'il y a quelque part, au moins par le jugement qu'il en faisoit sans doute, et qu'il ne dissimuloit pas apparemment aupres de cette dame.

On vient de m'envoyer de Londres deux livres écrits en Anglois dont je me pouvois passer, mais qui ont fait grand bruit. Ils ont esté publiés tous deux cette année et sont d'un même auteur: l'un est intitulé The grand Essay or a Vindication of raison and religion against impostures of philosophy 1. That the existence of any immaterial substance is a philosophie imposture and impossible to be conceived 2. that all matter hat in it a principle of internat and self-motion 3. that matter and motion must be the foundation of thought in men and brutes, to which is added a brief answer to Mr Broughtons psychologie, by W. C. M. D. C. M. L. C. Il semble que cet auteur veut comme Mons. Hobbes que Dieu même est materiel, quoyqu'il semble manifeste, qu'un tel Dieu est impossible. Cet auteur abuse aussi de la doctrine des idées, et il confond non seulement ce qui est au dessus et contre la raison, mais même ce qui est au dessus de la raison et ce qui est au dessus de l'imagination, et je m'etonne qu'il ne voit pas que le principe of self-motion qu'il donne à la matiere doit estre dans le fonds une substance immaterielle jointe à la matiere; autrement c'est changer les termes et entendre par matiere toute autre chose que ce qu'on en entend jusqu'icy. Il est vray que Monsieur Lock sans y penser et sans en avoir l'intention, donne à ces sortes d'auteurs de quoy colorer leur pensées, en soutenant dans son excellent ouvrage que Dieu pouvoit donner de la pensée à la matiere; mais je monstre, comme j'ay aussi écrit à Milady Masham, que si Dieu le fait, il luy donne en même temps une substance qui pense; autrement c'est comme si l'on disoit, que Dieu donne aux planetes la faculté de decrire leur orbites, ce qui ne se peut naturellement, si ce n'est par quelque impulsion d'une matiere ambiente, ou bien en leur donnant des intelligences inherentes ou assistantes selon Kepler ou Aristote; ou bien que Dieu le fait luy même par une maniere surnaturelle, ayant soin luy même continuellement de la faire tourner comme il faut. Il est vray que la philosophie vulgaire donne quelque sujet à ces Messieurs de se recrier et de trouver à redire à ce qu'on enseigne ordinairement des substances immaterielles creées comme si elles estoient separées, au lieu que je tiens qu'elles sont tousjours accompagnées de corps organiques et que naturellement la chose ne sauroit aller autrement et qu'ainsi non seulement l'ame, mais encor l'animal se conserve, ce qui retranche toutes les ordinaires. Ainsi ces Messieurs ont quelque raison dans le fonds, mais faute de connoistre les justes bornes et le vray milieu, ils sont allés à l'autre extremité. Cependant j'espere que cela même rendra la verité plus recevable. L'autre livre de cet auteur n'est que la seconde Edition; il porte ce titre: Second thougts concerning human soul demonstrating the notion of human soul, as believ'd to be a spiritual and immaterial substance united to human body to lie an invention of heathens, and no consonant to the principles of philosophy, reason or religion. Vous voyés bien qu'il doit rouler sur mêmes principes. Mons. Toland s'est aussi mis de la partie, et vient de publier ses dialogues, où il pretend aussi que la matiere a essentiellement en elle le principe du mouvement, mais selon moy cela ne se doit entendre que parce qu'il y a des ames dans la matiere, lesquelles sont indivisibles et indestructibles. Comme M. Broughton, chapelain de M. le Duc de Malbourough, avoit publié une psychologie, où il avoit refuté ces second thougts, dont il appelloit l'auteur Estibius, cet auteur luy repond d'une maniere assez cavaliere dans son grand Essay.

Addition.

L'auteur des secondes pensées touchant l'ame pretend p.146 de la seconde edition, que l'Action reflechie n'est autre chose qu'une rememoration ou recollection de quelque action, ou action faite une fois ou plusieurs fois auparavant, ou quelque pensée ramassée de nouveau. Mais il se trompe, ce n'est pas en cela que consiste la reflection; non seulement je me represente mon action, mais encor je pense que c'est moy ou qui la fais, ou qui l'ay faite.

  1. 1Leibniz hat bemerkt: Extrait de ma reponse à M. Burnet à Luzenbourg.
  2. 2Der Name derselben ist Trotter.