Leibniz an Th. Burnett
Hanover ce 12 Mai 1704
Il faut que les lettres soyent allées mal, car Madame l'Electrice et même la Reine vous ont repondu, comme j'ay oui dire à Madame l'Electrice, et il me semble même que la Reine vous avoit temoigné qu'Elle seroit bien aise qu'en retournant par l'Allemagne vous passassiés à Berlin et la vissiés à Luzenbourg où elle sera cet eté. J'espere que vous aurés receu leur lettres depuis. Vous ferés bien, Monsieur, de remercier encor par lettres M. de Meiercron, Ministre de Dannemarc à Paris, et M. l'Abbé de Polignac, car ils ont tous deux travaillé pour vous, et quand vous passerés à Berlin, je crois que vous y trouverés et remercierés M. d'Alefeld, Envoyé extraordinaire de Dannemarc qui a écrit à M. de Meiercron et luy a envoyé les memoires que je dressay deux fois pour estre donnés à M. le Marquis de Torcy: car comme j'avois appris le premier par une lettre de M. Brosseau qu'on vous avoit mis à la Bastille, j'en avertis la Reine et l'Electrice, et toutes deux m'ont ordonné de mettre tout en action pour vostre delivrance, comme elles ont aussi fait de leur part, la Reine en parlant à M. d'Alefeld et en faisant écrire à M. de la Rosiere, Madame l'Electrice en écrivant à Madame d'Orleans qui parla à M. l'Abbé de Polignac, et il faut rendre cette justice à M. de Rosiere qu'avant que personne luy eût rien écrit pour vous, il s'interessa luy même et m'écrivit une lettre de vostre estat. J'espere que vous nous manderés bientost quand nous pourrons avoir l'honneur de vous voir.
J'ay vû le livre du Chancelier Clarendon, au moins en partie, et j'en ay feuilleté un peu, car je n'ay pas encor eu le loisir de le lire tout entier. Madame l'Electrice le lit avec plaisir, parce qu'elle a connu plusieurs de ceux dont il parle. Je n'ay point vû le livre intitulé, Interest de l'Angleterre mal entendu. Je crois que maintenant le sien et celuy du reste de l'Europe est tout un, de reprimer l'excessive puissance de la Maison de Bourbon; mais il faudroit que l'Allemagne fit mieux son devoir. Je n'ay pas lû la defense du droit de Charles III. La pluspart des livres qu'on a publiés sur ce sujet ont esté peu exacts et peu solides.
Si la preparation de Mai que M. le Clerc vous ordonne fait du bien, je m'imagine que les eaux minerales ne vous en feroient pas moins, et ordinairement on trouve bonne compagnie aux eaux, ce qui serviroit beaucoup. J'apprehende qu'il n'y ait encor des desordres en Ecosse. La Reine a declaré qu'elle desiroit qu'avant toutes choses on établit la succession en Ecosse comme en Angleterre; mais plusieurs Seigneurs Ecossois voudroient premierement faire regler ce qu'ils croyent estre de leur interest et se servir de ce Cuneus. Mais il semble qu'ils pretendent trop quelquesfois, et quelques uns semblent quasi aneantir la Royauté, car ils veulent même luy oster le droit de donner des Charges. Les loix que les Anglois ont prescrites à leur Roy paroissent plus convenables. L'union des deux Royaumes seroit fort à souhaiter; mais comme il y a un si grand nombre de Lords en Ecosse, il faudroit qu'ils fussent du Parlement d'Angleterre par tour ou par Deputés. Leur grande affaire cependant paroist devoir estre de s'assurer contre le Papisme et le pouvoir arbitraire preferablement â toute chose. Il me semble que dans l'affaire de Darien ils ont eu tort des deux costés, les Ecossois d'avoir entrepris une affaire qui n'estoit pas pratiquable dans une conjoncture où le Roy Guillaume vouloit et devoit menager les Espagnols, et les Anglois aussi de leur avoir refusé en quelques façons les offices de l'humanité dans l'Amerique.
Je crois, Monsieur, qu'en vous rendant à Bâle ou à Schafhouse vous trouverés moyen de passer seurement en Allemagne dans le pays de Wurtenberg. Vous verrés assez d'habiles gens dans la Suisse. Je ne vous parle point de Geneve, où vous ferés bien, Monsieur, d'exhorter M. le Clerc à continuer son histoire de la Medecine, qui sera un excellent ouvrage et tres utile; s'il entre dans le detail comme il peut le faire, il faut que des Grecs et Latins il passe aux Arabes, et apres cela aux Medecins Européens demi barbares, avant qu'il arrive aux modernes, c'est à dire à ceux qui ont écrit quand les lettres commençoient à refleurir. Il sera bon aussi que vous poussiés M. Turrettin, qui est si habile, à entreprendre quelque chose d'utile au public. Il y a des habiles gens à Zurich, entr'autres des Hottingers, fils du celebre Theologien de ce nom. L'un de ces Messieurs, qui est Theologien, travaille à l'Histoire Ecclesiastique de la Suisse, dont il a déja commencé à faire imprimer une partie. Son fils, qui imitera le pere et le grand pere, passant icy m'a fait esperer de la part du pere une copie plus ample de l'histoire de Johannes Vitoduranus, que j'ay fait imprimer dans mes Accessiones historicae. Si vous y passés, Monsieur, il vous la pourroit donner; mais il faudroit qu'il fût averti auparavant de vostre passage. Il y a aussi des sçavans Heideggerus, fils d'un autre Theologien fameux. L'un des fils est en Angleterre, mais un autre est établi je crois à Zurich. Il y a aussi des sçavans Zwingerus, Lavaterus et autres descendants de grands hommes, qui tâchent de suivre leur traces. A Schafhouse il y a aussi de fort habiles gens. M. Hollander, un des Bourguemaitres ou principaux Senateurs, est excellent Mathematicien, et a publié un livre considerable sur l'Astronomie. Il y a aussi à Schafhouse M. Ottius, Medecin et Mathematicien tres excellent, avec qui j'avois autresfois quelque connoissance. Je m'etonne qu'un si habile homme ne donne rien au public. Je le souhaiterois tant sur les Mathematiques que sur la Medecine. Il y avoit en Suisse un excellent Mathematicien, nommé M. Fatio, dont parle M. l'Eveque de Salisbury, mais je crois qu'il est retourné en Angleterre où il avoit déja esté. On m'a dit qu'il a un frere qui est aussi tres habile en Mathematiques, et il seroit bon de le connoistre; je ne sçay où il demeure. A Bâle il y a M. Bernoulli l'ainé, Professeur et Mathematicien tres excellent; il pourroit m'envoyer ses dissertations imprimées (que je desire toutes) et autres choses par vostre moyen. Il y a un jeune Mathematicien, nommé M. Hartman1, dont on espere beaucoup aussi, car il a bien commencé. Il y a encor à Bâle M. Battier, sçavant homme, et M. Koenig, habile je crois dans la medecine. Il y a des Medecins Suisses habiles, Brunnerus et Peyerus, Disciples je crois du celebre Wepferus à Schafhouse. Il y avoit aussi autresfois un excellent Mathematicien, nommé Splessius; ses heritiers promettoient quelque chose de luy touchant la correction du Calendrier. Il seroit bon de les pousser à publier tout ce qui se trouve dans ses papiers capable d'estre donné: s'il y a quelque chose d'imprimé de ses ouvrages, je le souhaiterois aussi, car je crois qu'il y aura tousjours de bonnes choses. La Suisse a tousjours eu beaucoup d'habiles gens à proportion de grandeur du pays, comme la Hollande, et ceux des autres nations qui s'imaginent que l'esprit des Suisses et des Hollandois est moins delié que le leur se trompent fort. De la Suisse je crois que le meilleur sera de passer dans le pays de Wurtenberg, s'il est possible. Il y a à Stutgard un sçavant historien, nommé M. Pregizerus: il m'a envoyé quelque chose servant à l'histoire des anciens Guelfes dont descendent les Ducs de Brunsvic; mais il ne m'a envoyé que des choses modernes, au lieu que je souhaiterois plustost des plus anciennes. Peutestre les at-il gardées pour luy même, car il travaille à l'histoire de Suabe.
Il y a aussi à Stutgard un jeune Theologien qu'on estime, nommé M. Osiander. Vous trouverés aussi des sçavans hommes à l'Université de Tubingue, entre autres M. Camerarius, Medecin estimé.
A Nuremberg il y a des gens de consideration parmy les Gentilshommes du lieu qui ont des cabinets de medailles.
Il y a là un sçavant Genealogiste, nommé M. Imhof, qui a publié des bons ouvrages sur les genealogies d'Allemagne, Angleterre, France, Italie. Il y a un Medecin sçavant, nommé M. Thomasius, qui est aussi habile en medailles. Je vous conseillerois d'aller de Nurenberg à Arnstat, residence de M. le Comte de Schwarzbourg, un des plus considerables Comtes de l'Empire, qui a un des meilleurs cabinets de l'Europe pour les medailles anciennes et modernes. De là vous pourrés aller à Leipzic, où je crois que vous avés déja esté; si non, je vous conseille de voir M. Menkenius, qui publie les Acta Eruditorum, qui est fort de mes amis; il vous donnera connoissance d'autres sçavans. Je vous supplie de faire mes complimens à tous ces Messieurs dont je viens de parler, depuis Geneve jusqu'à Leipsic. De Leipsic apparemment vous irés à Berlin, et avant que de repasser en Angleterre à l'Automne, vous viendrés à Hanover pour vous en retourner par après en Angleterre.
Voila mon plan. Mes remarques sur l'excellent ouvrage de M. Lock sont presque achevées; quoyque nous ne soyons pas du même sentiment, je ne laisse pas de l'estimer et de le trouver estimable.
Madame l'Electrice m'a repeté aujourdhuy, que tant elle que la Reine vous ont écrit, et que la Reine a temoigné qu'elle seroit bien aise de vous voir cet esté à Luzbourg, sa maison de plaisance, que vous trouverés bien embellie.
Milady Marsham, fille de feu M. Cudworth, m'a fait present du livre de son pere, nommé Systême intellectuel, et me l'a envoyé; et lorsque je luy ay écrit pour l'en remercier, elle m'a repondu et m'a demandé quelques eclaircissemens sur mes speculations philosophiques; et je luy ait écrit une ample lettre là dessus. Il est temps de finir cette grande lettre, et je suis avec zele etc. Hanover ce 12 Mai 17042.
- 1Wahrscheinlich ist zu lesen Hermann.
- 2Vorstehender Brief ist in der Ausgabe von Dutens datirt: 12 Mai 1709. Dieses Datum ist unrichtig, wie sich namentlich aus dem Schluß des Briefes ergiebt, wo die Königin Sophie Charlotte (gest. 1705) als lebend erwähnt wird. Offenbar ist der Brief zu datiren: Hanover ce 12 Mai 1704. In Folge dessen wird die Bemerkung über Leibnizens Nouveaux Essais in Bd. V. S. 9: Dagegen bemerkt er, fast scheint es im entgegengesetzten Sinne u.s.w., hinfällig.