Leibniz an Th. Burnett
Hanover 8 Decembr. 1703
Hanover 3 Decembr. 1703.
Quand nous attendions de vos nouvelles d'Angleterre, je fus surpris d'en recevoir de Geneve. Mais j'en suis bien aise, car cela me donne l'esperance de vous voir avant que vous repassiés en vostre Isle. J'en fis part d'abord à Madame l'Electrice, qui a esté rejouie d'apprendre que vous estiés en lieu de seureté. Mais je vois bien, Monsieur, que vous ignorés vostre propre histoire, puisque vous ne rendés point graces ny à Elle ny à la Reine, qui ont tant travaillé toutes deux pour vostre delivrance. Je vous diray même ce qui vous a fait mettre en bastille, et comment vous en estes sorti. Mais en échange vous nous écrirés bien distinctement toutes les particularités de ce qui vous est arrivé. Je vous avois écrit une longue lettre, que je ne say point si vous l'avés receue. Il n'y avoit pourtant rien qui vous pût faire du tort, quand elle auroit esté interceptée. Or ne recevant point de reponse durant quelques mois, je priay Mr. Brosseau, nostre Resident dans la Cour de France, de s'informer si vous estiés peutestre repassé en Angleterre. Il s'informa et me III290 repondit, que vous estiés à la bastille, sans qu'on sceut pourquoy. Je ne tarday pas d'en donner avis à Mad. l'Electrice et encor à la Reine, les priant de s'interesser pour vous; mais elles n'avoient point besoin d'en estre priées. J'en écrivis même à Mr. l'Eveque de Salisbury, qui me repondit qu'il tacheroit de porter la Reine à vous echanger contre quelqu'un. Cependant quelques tentatives n'ayant point reussi, car on fit écrire une dame de Berlin connue à la Cour de France qui ne reçut point de reponse, je priay Mr. d'Alefeld, Ministre de Dannemarc à Berlin (où je me trouvay moy même alors) d'en écrire à Monsieur Meiercron, Ministre du Roy son Maitre à la Cour de France, pour en parler à Mr. le Marquis de Torcy, et la Reine en parla aussi à Mr. d'Alefeld en ma presence. Cet envoyé s'en acquitta avec zele, et Mr. de Meiercron de son costé en parla au Marquis de Torcy, qui repondit qu'il s'en informeroit. On informa donc ce Secretaire d'Estat, qu'on avoit scû que vous aviés des mauvais desseins et vous vous estiés melé des choses suspectes, estant même venu en France sans passeport, et que le Lieutenant de Police l'ayant sçû, on vous avoit mis en lieu de seureté: en un mot, que vos affaires n'estoient point nettes. J'estois encor à la Cour de Berlin, quand ce rapport arriva. Je ne manquay point de dresser un petit memoire pour y repondre, où je disois qu'une partie de ce rapport estant abusive, il y avoit bien de l'apparence que le reste l'estoit aussi. Or que je savois moy de certaine science, que vous estiés venu en France avant la rupture, pour vostre santé, dans un temps où on ne se servoit point de passeports; et qu'on connoissoit trop vostre caractere dans nos cours, pour se pouvoir persuader, que vous aviés eu des desseins contre le gouvernement ou contre l'Estat. On avoit aussi engagé Mr. l'Abbé Polignac et Mr. de la Rosiere, qui vous ont connu à Berlin (ou le dernier au moins) de rendre bon temoignage. Et Mad. l'Electrice a écrit aussi à Madame en vostre faveur, qui s'est aussi interessée pour vous, aussi bien que Mr. de Polignac et Mr. de la Rosiere. Le dernier même m'a écrit à vostre sujet, et a fait connoistre sa bonne intention. Enfin j'ay appris vostre delivrance par la gazette, et la Reine l'avoit déja apprise de Mr. l'Abbé Polignac. Monsieur de Torcy ayant receu mon memoire, avoit fait approfondir l'affaire, et il ne s'est rien trouvé contre vous. On a sçeu seulement, que quelques espions, qui courent les hauberges de Paris, avoient crû se faire un merite en vous denonçant, et que le Lieutenant de Police les avoit crû trop facilement. Il III291 vous est arrivé, ce qu'on rapporte d'un savant qui avoit mêlé quelques mots Grecs dans ses lettres, on les prit pour un chifre, et on le laissa quelques années à la bastille, sans s'informer de luy: enfin à la sollicitation de ses parens le point ayant esté examiné, l'on scut l'erreur, et on luy ouvrit les portes, comme à vous. Vous avés mieux fait que feu Monsieur Helmont, qui ne voulut point sortir de la prison de l'inquisition de Rome, lorsqu'on la luy ouvrit, parce qu'il demandoit une decharge.
Je vous remercie de ce que vous me mandés, Monsieur, des savans de Geneve, qui me sont déja connus de reputation. Les Annales du feu Pere Pagi sont dignes d'estre publiées. J'ay le Wisdom of God de Mr. Ray, et la Cosmotheorie de Mr. Grew. Ce sont des bons livres, car ils entrent dans le detail de la nature et ne se contentent point des raisons generales, dont je ne fais pas trop de cas, quand elles ne sont point écrites d'une maniere demonstrative. On a traduit le livre de Mr. Lock en François. Cela me l'a fait relire, d'autant plus que je n'avois que l'Anglois de l'ancienne edition, et pour vous dire la verité, je remarque quantité de choses où je ne suis point de son avis. Je suis pour les lumieres innées, contre sa tabula rasa. Il n'y a pas seulement dans nostre esprit une faculté, mais encor une disposition à la connoissance, dont les connoissances innées peuvent estre tirées. Car toutes les verités necessaires tirent leur preuve de cette lumiere interne et non pas des experiences des sens qui ne font que donner occasion de penser à ces verités necessaires et ne sauroient jamais prouver une necessité universelle, faisant connoistre seulement l'induction de quelques exemples et de la probabilité pour les autres qu'on n'a point encor essayés. Mr. Lock n'est pas assés informé de la nature des demonstrations, et je remarque aussi qu'il parle cavalierement de la substance, parcequ'il n'a pas assés approfondi ce que c'est et qu'il ne demele pas assés bien les vrayes et fausses idées. Il dit des bonnes choses sur la liberté, mais il ne l'explique pourtant pas suffisamment, et ce qu'il dit de l'identité comme si elle ne consistoit que dans la Self-conscentiousness, n'est pas tout à fait juste: je voudrois sur tout, qu'il n'eût point soutenu que c'est seulement par grace, c'est à dire par miracle, que l'ame est immortelle, car ce dogme n'a pas des bonnes suites. Enfin il y a une infinité de choses, où je voudrois m'expliquer tout autrement que Mr. Lock. Je trouve ses reflexions un peu trop superficielles bien souvent et sa philosophie un peu trop accommodée au goust de certaines III292 personnes qui ne se font pas une affaire de la recherche de la verité et qui croyent trouver de la vanité par tout et se degradent eux mêmes. Cependant il faut avouer aussi qu'il y a une infinité de belles reflexions dans Mr. Lock et que lorsqu'il soutient des sentimens veritables, il les met dans un grand et beau jour. De sorte que c'est sans doute un des plus beaux livres philosophiques de ce temps. Je dis cecy à l'occasion de l'Apologie de Mr. Lock dont vous me parlés, et que je n'ay point veue. N'ayant rien appris de contraire, je m'imagine qu'il se porte encor bien.
II y a icy maintenant Mr. le Chevalier Rowland Guinn; il y a encor d'autres Anglois, mais ceux dont vous parlés, Monsieur, n'ont pas paru. Il en viendra encor beaucoup au Carneval, qui sont maintenant en Hollande. La perte de la bataille auprés de Spire acheve à deconcerter les choses, comme la defaite de Donawerth l'a commencé. Tout cela vient de la negligence et de trop de presomtion; car on meprise les ennemis. Cela est bon pour les soldats, mais non pas pour les commandans. La Harangue de vostre Reine est belle et marque beaucoup de zele pour le bien public. Il y a encor moyen de redresser les choses, pourveu qu'on agisse par tout avec ardeur et de concert. Une partie de nos trouppes a esté à l'action et a tres bien fait, aussi n'at-elle point esté mise en deroute, comme beaucoup d'autres. Le reste de nos trouppes estoit en marche pour suivre. Car nostre Traité portant que nos trouppes ne devoient agir qu'au bas Rhin et aux Pays-bas, nos Generaux avoient sujet de faire difficulté de surpasser leur ordres et les termes du traité. Cependant pour marquer leur bonne volonté, ils se mirent en marche, esperant de recevoir un Courier de leur maistre avantque de passer la Moselle, que Mgr. l'Electeur zelé pour la cause commune, ne manqua pas de leur envoyer. Mais quand ils auroient esté à l'action, ils n'auroient fait qu'augmenter la perte, si on n'avoit fait autrement. Nous esperons que Mr. Poley, Ministre d'Angleterre, viendra bientost icy à la place de M. Cresset, qui est parti il y a quelque temps. Je suis avec passion etc.