Leibniz an Th. Burnett
Hanover 2/13 Fevrier 1700
La premiere chose que je dois est de vous rendre graces tres humbles, des livres que vous m'avés envoyés, et que je tacheray de reconnoistre. La seconde est d'excuser mon long silence, qui est venu d'une varieté immense de travaux et de distractions qui m'ont fait presque renoncer à toutes les lettres.
Je crois d'avoir commencé cinq ou six fois de vous écrire, et d'en avoir esté detourné cinq ou six fois par des empechemens. Encor une raison particuliere me l'a fait diferer, c'est que Mr. Hakeman devoit retourner en Angleterre, ainsi j'attendois de vous écrire amplement par son moyen, et même de vous envoyer quelque chose; mais il a changé de resolution et est allé en Italie, d'où il repassera par la France en Angleterre l'esté qui vient. Mais avouant avec tout cela que mes excuses ne sont pas suffisantes pour me justifier entierement, je suis reduit à vous demander pardon, et indulgence pleniere, en consideration du Jubilé, ou plustost des embarras infinis dont j'ay esté accablé.
Mettant à part les livres de controverse entre feu Mr. de Worcester et Mr. Locke, et entre Mrs. Bentley et Boyle dont je parleray cy apres, j'ay trouvé fort à mon gré le livre de Mr. Wotton sur les progrès des sciences, item le voyage de Mr. Lister, et celuy de S. Kilda; ce sont des livres tels que je les souhaite, car je ne me soucie pas beaucoup de ceux dont la beauté ne consiste que dans le langage, et dont on n'apprend rien de solide; ordinairement les livres de Religion et de morale ne contiennent que des repetitions et des reflections en l'air, et il faut qu'ils soyent faits par des hommes d'un fort grand merite (tels que Mr. Stillingfleet et Mr. Lock) pour meriter d'estre recherchés. Je n'ay pas encor vû le livre de Mr. Lock sur l'amour de Dieu. Quant à Madame l'Electrice, elle ne lit pas pour s'instruire, mais pour se divertir comme vous pouvés croire. Ainsi il luy faut des livres qui soyent solides, spirituels et agreables en même temps. J'ay envoyé d'abord vostre lettre à Mr. Jablonsky, et je luy ay marqué que s'il m'envoyoit la reponse, je la ferois tenir; il m'a repondu, mais il ne m'a rien envoyé pour vous. Il a bien du merite et du sçavoir. J'avois connu le Bibliothecaire de Cassel, mais il est mort il y a déja quelque temps, et je n'ay point de connoissance avec celuy qui l'est presentement: je veux pourtant tacher de m'informer un jour du livre de Servetus qui s'y trouve.
La pluspart des livres que vous souhaités, Monsieur, ne se trouvent pas chez les libraires; il faut les recontrer par hazard dans les ventes publiques. Mais quant aux lettres de la Reine Marie dans la Bibliotheque de Wolfenbutel, j'auray soin de vous les faire copier. Je fais imprimer maintenant la continuation de mon Codex Diplomaticus, que je chercheray l'occasion de vous envoyer avec les autres pieces de ma façon. Dans la continuation il y aura entre autres Anglo-Scotica, touchant l'ancienne pretention des Anglois, qui vouloient que le Royaume d'Ecosse fût un fief de celuy d'Angleterre, et je donneray les pieces comme je les ay trouvées pour et contre dont quelques unes n'avoient pas encor vù le jour. Il y aura aussi un livre fait du temps de Louis XI, non imprimé encor, touchant la pretention des Anglois sur la France entiere aussi bien que sur quelques provinces. Ce petit livre a esté fait contre les Anglois; il ne laisse pas de faire voir leur raisons. Si j'avois eu une semblable piece ancienne pour les Anglois, je l'y aurois voulu joindre, mon but estant de conserver ces anciens morceaux qui servent à éclaircir l'histoire et les droits des Princes sans prendre parti.
La satyre qu'on a faite contre le voyage de Mr. Lister ne me plaist pas: ce voyage contient des choses tres bonnes, et il a eu raison de ne se pas amuser aux bagatelles des voyageurs ordinaires. Il a écrit pour ceux qui estiment les sciences solides, et non pas pour les curieux du commun.
Je n'avois point entendu ce que vous m'aviés demandé autresfois, Monsieur, touchant la circulation du sang mentionnée par Servetus: car je n'avois point sceu que Servetus en avoit dit quelque chose, et je sçavois seulement que quelques uns l'avoient attribué à Fra Paolo Servita; cela m'avoit fait prendre un sbaglio. Mais maintenant le livre de Mr. Wotton m'a fait entendre ce que vous m'aviés écrit. Si vous m'aviés envoyé un extrait distinct, je vous aurois entendu plus tost.
Comme je n'aime pas les contestations personnelles, je ne me suis point mis en peine des accusations qu'on a mises en avant contre Mr. Bentley, ny de ses defenses. Il y a ordinairement du mal entendu qui fait naistre ces sortes de disputes. Quant à la question principale agitée entre Mons. Bentley et Mons. Boyle, j'ay quelque penchant de croire que non seulement Mons. l'Eveque de Worcester d'à present, mais même Mons. Dodwel, et hors de l'Angleterre Messieurs Huetius, Spanheim, Cuperus, Graevius, Gronovius etc. si on les choisissoit pour arbitres du differend, prononceroient contre les Lettres de Phalaris, malgré toutes les belles, ingenieuses et sçavantes défenses de M. Boyle, qui a voulu monstrer son esprit et son habileté comme Cardan dans son Encomium Neronis; car je le crois trop habile pour croire serieusement que ces lettres sont de Phalaris.
M. Hakeman m'a dit d'avoir eu l'honneur de parler à M. Newton et que cet excellent homme luy a monstré son traité de Coloribus presque achevé, où il ne manquoit que peu de chose; mais qu'il avoit temoigné de la repugnance à le publier, pour ne pas entrer en disputes. Si j'osois vous faire mon ambassadeur auprès de luy, je vous supplierois, Monsieur, de luy temoigner que je l'honore infiniment, et que je vous prie de le solliciter de ma part de ne pas refuser plus long temps au public ses importantes decouvertes. Son excuse n'est point recevable; car sa reputation est si grande et si bien établie, qu'il n'aura point besoin de disputer avec personne, et il pourra mepriser hardiment les contradictions; et comme aussi l'ouvrage est presque achevé, il ne pourra pas dire qu'il a besoin de beaucoup de temps pour le donner au public. J'ay appris aussi (je ne sçay où) qu'il donnera encor quelque chose sur le mouvement de la Lune, et on m'a dit aussi qu'il y aura une nouvelle edition de ses Principes de la nature. Tout ce qui viendra de luy, nous sera tousjours considerable. M. Fatio avoit dit autresfois de vouloir joindre quelque chose aux Principes de M. Newton pour les éclaircir davantage, et dans un livre qu'il a fait imprimer depuis peu, il dit d'avoir fait je ne sçay quelles decouvertes là dessus. M. Hakeman m'a dit aussi que M. Newton temoignoit d'avoir quelques meditations sur la monnoye, qui est maintenant son departement. Cela seroit beau et utile. Le grand Copernicus a aussi écrit quelque chose sur la monnoye. J'ay fort medité autresfois sur cette matiere, et j'ay decouvert quantité d'erreurs populaires. J'approuve fort nostre methode aux mines du Harz, où, comme vous sçavés, Monsieur, nous faisons battre des pieces de fin argent pour plusieurs cent mille écus par an. Je crois que les Puissances qui ont bonne intention sur le fait de la monnoye devroient convenir d'un même pied, ou de même bonté intrinseque, et le meilleur seroit d'en faire battre qui soit entierement fine; les moindres de fin argent chez nous sont de deux gros, c'est à dire, la 18me partie d'un écu courant. En convenant du même titre, on feroit cesser les artifices des Banquiers qui sont si ruineux au public. Le fin argent a cela de particulier qu'on peut trouver moyen de le reconnoistre à la vue, au lieu que les autres alliages sont sujets à la tromperie.
J'ay maintenant toutes les pieces du procès entre feu Mons. de Worcester
et Mons. Lock, excepté la seconde lettre de Mons. Lock qui me manque encor. Je suis faché que des mal-entendus sur les mots et des disputes ad hominem ayent souvent occupé deux personnages d'un si grand merite, et qui pouvoient donner tant de realités. Mais je vois bien que c'estoit un mal necessaire, lorsqu'on est forcé de faire des apologies pour justifier non seulement ses sentimens et expressions, mais même ses intentions. Ils avoient peutestre raison dans le fonds tous deux, comme cela arrive fort souvent entre des habiles gens. Feu Monsieur de Worcester vouloit que la verité devoit estre appuyée sur les Axiomes, et Mons. Lock les fonde sur l'agrément et desagrément des idées, ce qui se peut concilier: car les Axiomes mêmes dependent de cet agrément ou desagrément des idées ou notions. C'est ce que les Philosophes Scholastiques avoient déja remarqué, lorsqu'ils disent: Axiomatum veritatem innotescere ex cognitis terminis. Car cette connoissance des termes et celle des idées ne different que de nom. Ainsi tous deux ont eu raison en cela, mais la difficulté est de venir au fait et decider des questions importantes, ou resoudre des problemes de consequence soit par les Axiomes soit par les idées. Il faut aussi que la connoissance des idées, pour s'en servir en raisonnant, soit non seulement claire, mais encor distincte. Mons. des Cartes avoit déja remarqué, qu'il y a difference entre les idées claires et distinctes, comme vous trouverés dans le passage que Mons. de Worcester en cite luy même page 13 dans sa reponse à la seconde lettre de M. Lock; et ce passage de M. des Cartes se trouve dans les Principes livre I artic. 44. Si Mons. de Worcester a eu raison de se defier de la voye des idées, c'est quand elles ne sont point distinctes. Je voy, Monsieur, que cette distinction vous fait de la peine, mais vostre difficulté vient de ce que vous confondés les idées adequates avec celles qui sont distinctes simplement. Je ne demande pas que les idées soyent adequates, il suffit qu'elles soyent distinctes; mais il ne suffit pas qu'elles soyent claires au sens que M. des Cartes prend ces termes et d'autres apres luy. Je ne trouve pas que Mons. Lock ait assez éclairci cette difference; mais je l'ay expliquée autresfois dans les Actes de Leipzig Novembr. 1684, où j'ay donné des reflexions touchant les idées et touchant le Criterion de la verité, sur lesquelles je souhaiterois d'apprendre le jugement de M. Lock.
Je trouve que la piece of the Work of learning que M. Hakeman m'a apportée est traduite pour la plus grande partie du François de Hollande, mais j'espère que dans la suite on donnera des choses plus originales. La vie de Milton est une belle piece, mais je voudrois qu'on en eût retranché les endroits, où il est parlé avec quelque espece de mepris de deux grands hommes, Usserius et Salmasius: item les endroits qui paroissent trop favorables aux desordres du temps de Milton. On parle d'Usserius comme d'un simple collecteur qui n'a que de la lecture, en quoy on a grand tort, car Usserius estoit doué d'un jugement tres solide. Si M. Milton a voulu abbaisser les travaux de ce grand Archeveque, c'estoit par une politique que je n'approuve point et que ceux qui sont desinteressés ne doivent point imiter. Les hommes qui se piquent de philosophie et de raisonnement, comme fait nostre Auteur, ont coutume de mepriser les recherches de l'antiquité, et les antiquaires à leur tour se moquent de ce qu'ils appellent les reveries des Philosophes. Mais pour bien faire, il faut rendre justice au merite des uns et des autres. J'en dis autant de ce que nostre Auteur avance contre l'excellent M. Saumaise, dont il menage si peu la memoire, qu'il l'appelle Ane sans detour p.96, et le traite de Grammairien et qui doit son sçavoir aux dictionnaires. On voit bien par là qu'il connoist peu les ecrits de ce grand homme. Mons. Grotius luy même (quoyqu'à mon avis il soit au dessus de M. Saumaise) en admiroit la prodigieuse erudition, disant qu'il estoit Optimus interpres veteris Salmasius .... Nous aurons bientost la vie de M. Saumaise faite par M. de la Mare, Conseiller au Parlement de Dijon. Un de mes amis a voulu publier aussi des lettres, par lesquelles on voit que le Cardinal de Richelieu a fait de grandes offres à M. Saumaise, pour l'attirer à la Religion Romaine, mais inutilement. On a donc grand tort de l'accuser d'avoir eu la plume venale; c'estoit tout le contraire, il écrivoit suivant son caprice. Il avoit deux grands defauts, l'un de ne pas bien arranger ses pensées, etouffées par le grand nombre de choses qui luy venoient dans l'esprit, l'autre de ne pas écrire avec moderation: au lieu que Grotius avoit les vertus de Saumaise et estoit de plus exempt de ses defauts. Au reste je crois que tant Salmasius que Milton ont outré les choses et se sont jettés dans les extremités. Pour moy je prefererois tousjours à leur opinions celles de l'incomparable Grotius, qui sont plus seures et les plus conformes à la pratique.
On a grande raison, non seulement chez vous, mais encor par toute l'Europe, de penser à la correction des moeurs, et je crois qu'on doit plus craindre presentement ce qui peut venir du libertinage que ce qui peut aller contre la liberté.
Je voudrois bien sçavoir si on trouve beaucoup de rapport entre la langue d'Irlande et la langue du pays de Galles. L'auteur du voyage de S. Kilda dit que les habitans de ces isles parlent l'Irlandois pur. C'est pourquoy je suis faché qu'il n'en ait pas donné plusieurs echantillons pour raisonner là dessus. Je suis surpris que Lave Keile, c'est à dire, manus lignea (cubitus, aune) semble avoir rapport au Grec, supposé que Lave signifie manus, et que Keile signifie lignum; car lave, manus, a du rapport avec labein prendre, labê aussi etc. et Keile, Lignum, a du rapport avec xylon, lignum: mais si par malheur Keile signifioit manus, et lave, lignum (car l'auteur ne s'explique pas bien), ma conjecture tomberoit par terre.
A l'égard des Treatises of Gouvernement, je suis presque plus du sentiment d'Aristote que de M. Hobbes, et je crois que naturellement le gouvernement appartient aux meilleurs, comme il seroit injuste que ceux qui n'entendent pas la marine voulussent estre pilotes. Mais la corruption et la violence ont fait qu'on s'est ecarté de l'estat de la nature prise dans sa perfection, et qu'on a esté obligé de s'accommoder à la nature dereglée. Aussi faut il avouer que les hommes ne travaillent presque qu'à se rendre malheureux. Il n'y a que des choses auxquelles on devroit songer principalement, à la vertu et à la santé, et caetera adjicerentur nobis. Je souhaite d'apprendre bientost, Monsieur, des nouvelles de vostre estat, esperant que vostre santé aura esté retablie comme il faut. Après quoy il faudra prendre des bonnes mesures pour la conserver. Je seray tousjours avec beaucoup de passion etc. Hanover 2/13 Fevrier 1700.
P.S. M. Grabe merite d'estre estimé; mais il me semble qu'il est trop prevenu contre la reforme, pour tout ce qui est amnistie. Le livre posthume de M. Pufendorf ne me satisfait pas entierement, je le trouve trop rigoureux contre le decret absolu. Ce que M. Gasterel fait, est tousjours excellent. Je n'ay point lû ce qu'on a fait sur l'inspiration. Les livres Italiens nous viennent mieux par mer que par terre.
Ce mois de Fevrier ne sera que de 18 jours chez les Protestans d'Allemagne; ainsi on omettra 11 jours, et l'on comptera le premier Mars avec le Calendrier Gregorien. Mais on pretend suivre dorenavant, particulierement
à l'égard des festes mobiles, les regles de l'Astronomie, et pour cet effect j'ay trouvé à propos qu'on consultât la Societé Royale1.
- 1Von vorstehendem Briefe ist nur ein kleines Bruchstück, im Original vorhanden.