Leibniz an Th. Burnett

GerhardtFrench

J'ay receu vos lettres par Mons. Hakeman, aussi bien que les livres, et je vous remercie tant de ceux que vous luy avés indiqués que de ceux que vous luy avés donnés. Mettant à part les disputes entre Mons. de Worcester et Mons. Lock, item entre Messieurs Bentley et Boyle dont je parleray par apres, je trouve fort à mon gré le livre de Mons. Wotton sur la Doctrine des anciens et des modernes, et le voyage de Mons. Lister à Paris, car ce sont deux livres, où il y a beaucoup à apprendre dans les sciences. Pour ce qui est des livres qui sont pleins de belles reflexions et bien écrits, mais qui ne fournissent point des nouvelles connoissances, je les estime, mais je ne les recherche point; c'est pour cette raison que je fais grand cas aussi des livres d'Histoire, quand ils sont faits sur des bons memoires, ou par des Auteurs employés dans les affaires. Item les livres qui contiennent des bonnes propositions dans la Politique oeconomique, et les livres des voyages aussi, comme de S. Kilda. En un mot je cherche ce qui est profond ou solide et nouveau, ce qui ne se rencontre pas ordinairement dans les livres de religion et de morale. J'excepte quelques uns, comme ceux de Mons. Lock dont je n'ay point vû celuy de l'amour de Dieu, mentionné dans vostre lettre. Pour Madame l'Electrice il faut non seulement des bonnes choses, mais qui ayent encor quelque chose de reveillant, de paradoxe et de plaisant. Car vous jugés bien, qu'elle ne lira pas pour s'instruire, mais pour se divertir. Mais elle ne se divertit qu'à ce qui est fort spirituel. J'ay envoyé vostre lettre à Monsieur Jablonski à Berlin: je le connois aussi; il a beaucoup de merite et de sçavoir.

Il faudroit estre à Cassel pour s'informer du livre de Servetus, qui doit estre dans la Bibliotheque de S. A. S. Car je n'ay personne là à qui j'ose demander une chose de cette nature, le Bibliothecaire d'autresfois qui estoit de mes amis, estant mort.

La pluspart des livres que vous demandés, Monsieur, ne se trouvent point chez les libraires, et il faut attendre les occasions des Auctions ou ventes publiques des Bibliotheques. Je chercheray les lettres de la Reine Marie dans la Bibliotheque de Wolfenbutel et vous les feray copier exactement. Pour mes ouvrages, je vous les feray tenir, quoyqu'ils n'en valent pas la peine. La Satyre faite contre le voyage de M. Lyster ne me plait pas. Ce voyage contient des bonnes choses, et je voudrois que nous en eussions beaucoup de semblables. Il n'a pas écrit pour les curieux ordinaires, mais pour ceux qui aiment les sciences solides.

Je n'avois pas entendu ce que vous m'aviés demandé autres fois touchant la circulation du sang, mentionnée par Servetus. Car je n'en avois rien sçu, et je sçavois seulement que quelques uns l'avoient attribuée à Fra Paolo, appellé Paulus Servita; ainsi je croyois que c'estoit un mesentendu. Mais par le livre de Mons. Wotton je vois qu'il se trouve un passage du fameux Servetus, qui dit effectivement quelque chose qui s'y rapporte. Quand il n'y auroit eu que cela, on ne devroit pas l'avoir brulé.

Comme je n'aime pas les contestations personnelles, je ne me suis point mis en peine des accusations, qu'on a mises en avant contre M. Bentley, ny de ses defenses. Il y a ordinairement du mesentendu, qui fait naistre ces sortes de disputes. Pour ce qui est de la question principale, si Phalaris est l'auteur des lettres ou non, j'avoue que lorsque je vis la premiere

fois dans ma jeunesse les lettres attribuées à Phalaris, elles me parurent supposées d'abord, mais voyant maintenant que des Personnes si habiles sont en contestation là dessus, j'aime mieux d'attendre ce que prononceront ceux qui excellent dans ces connoissances, comme Mons. l'Eveque de Coventry, Mons. Dodwell et hors de l'Angleterre Monsieur de Spanhem, nostre ami, et Monsieur l'Eveque d'Avranches et Messieurs Cuperus, Graevius, Gronovius et leur semblables.

Vous n'avés pas consideré (ce semble) assez attentivement, Monsieur, ce que j'ay dit de la difference qu'il y a entre les connoissances qui sont claires et entre celles qui sont distinctes. Cependant ces choses ont besoin d'attention, autrement il est aisé de prendre un qui pro quo. Vous ne distingués pas l'idée distincte en general de l'idée adequate et parfaitement distincte. Toutes les fois qu'on a une bonne definition, on a une Idée distincte, par exemple lorsque je dis que le verd est un melange du bleu et du jaune. Mais cette connoissance n'est pas parfaite ny adequate, car pour cela il faudroit pousser l'analyse au bout et avoir encor la definition du bleu et du jaune, que nous n'attendons que de Mons. Newton. Vous pouvés voir aussi par cet exemple la difference, qu'il y a entre clair et entre distinct. La notion que nous avons du verd qui est une couleur plus composée, est non seulement claire, mais encor distincte, parcequ'elle est accompagnée d'une definition ou analyse, par laquelle cette notion est resolue dans certains requisits ou ingrediens. Mais celle du bleu est claire seulement et non pas distincte. Elle est claire, parceque nous pouvons reconnoistre ce qui est bleu ou non, sans nous tromper; mais elle n'est pas distincte, car nous ne sçavons pas distinctement, en quoy consiste ce je ne sçay quoy que nous y sentons, sans l'entendre. Vous voyés donc qu'une chose peut estre claire aux sens, sans estre distincte par rapport à l'entendement. Cette difference n'est pas de mon invention. Feu Mons. de Worcester même p.13 de sa reponse à la seconde lettre de M. Lock rapporte un passage de Mons. des Cartes (Princip. libr. 1. n. 44), où il y a ces paroles mises en Anglois: But to a certain judgement it is necessary that our perception be not only clear but distinct. Cependant ny M. de Worcester ny M. Lock n'ont point employé cette difference dans leur dispute, parce qu'ils croyoient n'en avoir point besoin. Mais je m'imagine que M. Lock s'en sera servi dans ses Essais. S'il n'a pas employé les mêmes termes, il se sera tousjours servi de la chose, car la difference est trop grande pour pouvoir estre negligée par un esprit comme le sien. La connoissance distincte demande qu'on sçache les requisits de la chose, mais elle ne demande pas les requisits des requisits jusqu'aux premiers, car ce seroit une connoissance adequate. Monsieur Lock a fort bien remarqué luy même dans sa replique qu'on peut tirer quelques choses des idées ou connoissances imparfaites, obscures ou confuses, pourveu qu'elles contiennent des parties claires et distinctes.

J'ay maintenant toutes les pieces du proces entre M. de Worcester et M. Lock, excepté la seconde lettre de celuyci qui me manque encor. Je suis faché que les contestations sur les mesentendus, et qui sont le plus souvent ad hominem, occupent la meilleure partie de ces ouvrages et empechent l'eclaircissement reel de la matiere; mais je vois bien, que c'est un mal necessaire, lorsque l'un et l'autre a besoin de faire des Apologies, pour justifier non seulement ses sentimens et expressions, mais mêmes ses intentions. Je serois bien aise de voir le jugement de Mons. Lock sur ma meditation touchant les idées, mise dans les Actes de Leipzig Novembre 1684.

Je trouve que Monsieur l'Evéque de Worcester a eu quelque raison de se defier de la voye des idées, mais il semble qu'il n'a pas assés expliqué cette raison. De l'autre costé ce que M. Lock a écrit pour luy répondre ne contient pas le criterion necessaire pour verifier cette voye: apparemment parceque son adversaire ne luy avoit pas donné l'occasion d'aller si loin, mais comme j'ay approfondi autres fois ces matieres, j'ay remarqué, comment on peut manquer en suivant ses idées, lorsqu'elles sont fausses et chimeriques. Car alors on ne se peut pas fier à leur agrément ou desagrément, parceque les idées chimeriques et impossibles enveloppent des contradictions, il y peut avoir de l'agrément et desagrément en même temps. On voit par là qu'il falloit donner cette marque propre à discerner les idées vrayes des fausses, c'est ce que j'ay fait dans la meditation alleguée cy dessus suivant ce que j'avois appris des Geometres. Voicy comment je m'y estois expliqué: la marque d'une idée vraye et reelle est lorsqu'on en peut demonstrer la possibilité, soit a priori en donnant ses requisits, soit a posteriori par l'experience: car ce qui existe actuellement ne sçauroit manquer d'estre possible. Ainsi ceux qui se rapportent à leur idées sans les pouvoir verifier par la raison ou par l'experience, sont à peu pres comme les Enthousiastes qui n'ecoutent point la raison, parce qu'ils se fient à leur visions. Supposant donc cette rectification des idées, je crois que pour le reste M. de Worcester et M. Lock se pouvoient accorder entre eux et avec moy à l'egard de la maniere de s'en servir. Car M. de Worcester vouloit que nos connoissances se devoient acquerir par les Axiomes et par les consequences qu'on en tire conformement aux regles de la bonne Logique. Et suivant M. Lock ses Axiomes mêmes dependent de l'agrément ou desagrément des Idées, c'est ce que les philosophes de l'Ecole avoient dit en effect en observant qu'on ne pouvoit manquer d'accorder les axiomes, lorsqu'on en entendoit ces termes. Cependant il semble qu'on n'a eu qu'une connoissance vague de cette source des axiomes et de la maniere de les demonstrer, aussi bien que de l'importance de ces demonstrations; on se contentoit de dire que les axiomes dependoient de la connoissance des termes ou idées, mais on ne monstroit pas comment. C'est ce qui fait qu'on n'a pas assez compris la veritable Analyse des verités intelligibles. En voicy mon sentiment avec un petit essai de cette Analyse.

Principia Scientiae veritatum necessariarum et ab experientia non dependentium (mea sententia) sunt duo: definitiones et axiomata identica. Et hinc demonstrari possunt non tantum Theoremata, sed etiam ipsa Axiomata quae identica non sunt. Ejus rei exemplum dabo in demonstrando Axiomate Euclideo, quod Domino Lockio non ingratum erit, quia exhibet, quod a Domino Episcopo Wigorniensi postulabat, nempe criterion axiomatum ipsorum, simulque confirmat quod ipse dixerat: Axiomata ipsa verificari per convenientiam idearum.

Definitio: aequalia sunt quae sibi substitui possunt salva Magnitudine.

Axioma identicum: unumquodque (magnitudine praeditum) sibi ipsi aequale est.

Sit jam Axioma demonstrabile reducendum ad Theorema, seu demonstrandum, si aequalibus addas aequalia, proveniunt aequalia.

Ecthesis.

Esto (1mo) a=l, et (2do) esto b=m, dico fore a+b=l+m.

Demonstratio.

Nam quia (3tio) a+b =a+b (per Axiom. ident.), Ergo in uno latere hujus aequalitatis pro a substituendo l (ob aequ. 1) et pro b substituendo

m (ob aequ. 2) quae substitutio fieri potest (per definit. aequalium), habebimus a+b=l+m. Quod erat demonstrandum.

Hinc patet jam quae sit ultima Analysis veritatum necessariarum omnium, nempe in definitiones seu ideas et veritates identicas seu coincidentiam idearum. Et omnes veritates necessariae sunt virtualiter identicae. Alia vero est indagatio veritatum facti, quae non demonstrationes, sed experientia innotescere possunt. Itaque quod Dn. Lockius principium certitudinis ponit convenientiam idearum, si recte interpreteris, verissimum est. Sed spero hac mea explicandi ratione optime Analysin veritatis apparere omnesque difficultates dispelli posse; optandumque esset philosophos dare operam, ut Axiomata ipsa demonstrentur, id enim majorem longe usum haberet quam vulgus arbitratur. Caeterum ad veritates quarum certitudo habetur non a priori, sed a posteriori, refere omnes veritates historicas quae sensu et experientia atque etiam quae Autoritate innotescunt, quales sunt revelatae, ubi tamen distinguendum inter certitudinem mathematicam et moralem. Et notandum est, ipsa praecepta certitudinis moralis, imo etiam simplicis probabilitatis, posse geometrica vel metaphysica accuratione demonstrari, et saepe me doluisse tam utilem Logicae partem quae tractet gradus probabilitatis adhuc post tot scripta de probabilismo volumina nobis deesse. Scilicet malunt homines disputare perpetuo ut negligentiae suae indulgeant, quam laborem in se semel suscipere, per quem imposterum a vanis disputationibus liberentur. Accedit quod ars demonstrandi extra Mathematica vix a quoquam hactenus ostensa est, et ipse Cartesius ubi hoc tentavit, scopo excidit, quemadmodum apparet ex specimine demonstrationum Metaphysicarum responsionibus ad objectiones inserto. Nec felicior fuit Spinosa, ut de aliis nihil dicam. Nempe non animadverterunt, demonstrationes in rebus quae per numeros et figuras sensui subjici non possunt, multo rigiosiores esse debere quam ipsae Mathematicae esse solent, in quibus ambiguitates et paralogismi ope figurarum et calculi ac similium auxiliorum facilius praecaventur. Sed hoc aliquando uberius exponere spero, si vitam Deus suffecerit.

J'ay trouvé un endroit remarquable dans la replique de Monsieur Lock. C'est qu'ayant veu comment Mons. Newton explique si bien quantité de phenomenes de la nature en supposant la gravité ou attraction de la matiere à la matiere, il veut retracter ce qu'il avoit dit dans son Essay de l'entendement que la matiere n'a du mouvement que par l'impulsion d'un autre corps. Monsieur Bentley dans ses sermons a encor bien fait valoir cette belle consideration de Monsieur Newton. Comme la chose est importante, je suis bien aise de faire quelque reflexion là dessus. Feu Monsieur Hugens n'estoit pas de cet avis, cependant j'ay beaucoup de penchant à croire que ce sentiment de Mons. Newton n'est pas à mepriser, et je suis même d'avis, que la force elastique est essentielle à la matiere et se trouve par tout. Et quoyque je croye que tant la gravité que le ressort ne sont dans la matiere que par la structure du systeme et se peuvent expliquer mecaniquement ou par impulsion, neantmoins il en resulte deux choses de la maniere dont je le conçois: l'une que le systeme de l'univers est formé et entretenu par des raisons Metaphysiques de l'ordre, l'autre que chaque substance corporelle n'agit que par sa propre force et n'en reçoit jamais d'ailleurs. Pour ce qui est de la question importante, si la pensée peut estre donnée à la matiere, sur laquelle Mons. de Worcester et Monsieur Lock disputent, je crois qu'il faut bien distinguer. Dans les corps je distingue la substance corporelle de la matiere, et je distingue la matiere premiere de la seconde. La matiere seconde est un aggregé ou composé de plusieurs substances corporelles, comme un trouppeau est composé de plusieurs animaux. Mais chaque animal et chaque plante aussi est une substance corporelle, ayant en soy le principe de l'unité, qui fait que c'est veritablement une substance et non pas un aggregé. Et ce principe d'unité est ce qu'on appelle Ame ou bien quelque chose, qui a de l'analogie avec l'ame. Mais outre le principe de l'unité la substance corporelle a sa masse ou sa matiere seconde, qui est encor un aggregé d'autres substances corporelles plus petites, et cela va à l'infini. Cependant la matiere primitive ou la matiere prise en elle même est ce qu'on conçoit dans les corps, tous les principes de l'unité mis à part, c'est à dire ce qu'il y a de passif, d'où naissent deux qualités: resistentia et restitantia vel inertia. C'est à dire qu'un corps ne se laisse point penetrer et cede plustost à un autre, mais qu'il ne cede point sans difficulté et sans affoiblir le mouvement total de celuy qui le pousse. Ainsi on peut dire que la matiere en elle même, outre l'etendue, enveloppe une Puissance passive primitive. Mais le principe de l'unité contient la puissance Active primitive, ou la force primitive, laquelle ne se perd jamais et persevere tousjours dans un ordre exact de ses modifications internes qui representent

celles de dehors. Or de cela il resulte, que ce qui est essentiellement passif ne sçauroit recevoir la modification de la pensée, sans recevoir en même temps quelque principe substantiel actif qui luy soit adjoint: et par consequent la matiere prise à part ne sçauroit penser, mais rien n'empeche que les principes actifs ou d'unité qui se trouvent par tout dans la matiere et qui enveloppent déja essentiellement une maniere de perception ne soyent elevées à ce degré de perception que nous appellons pensée. Ainsi quoyque la matiere en elle même ne sçauroit penser, rien n'empeche que la substance corporelle ne pense.

Monsieur Hakemann m'a dit d'avoir eu l'honneur de parler à Mons. Newton, qui luy a monstré son ouvrage des couleurs, mais luy a dit qu'il ne vouloit pas le publier si tost; je vous supplie donc, Monsieur, si vous estes à Londres et luy aussi, d'entreprendre une ambassade chez luy de ma part pour le bien public. Vous sçavés, Monsieur, mes principes qui sont de preferer le bien public à toutes les autres considerations, même à la gloire et à l'argent; je ne doute point qu'une personne de la force de M. Newton ne soit de mon sentiment. Plus on est solide, plus on a cette disposition, qui est le grand principe de l'honneste homme, et même de la Justice et de la veritable pieté, car contribuer au bien public et à la gloire de Dieu, c'est la même chose. Il semble que le but de tout le genre humain ne doit estre principalement que la connoissance et le developpement des merveilles de Dieu et que c'est pour cela que Dieu luy a donné l'empire de ce globe. Et Mons. Newton estant un des hommes du monde, qui y peut le plus contribuer, ce seroit presque un crime à luy de s'en laisser detourner par des empechemens qui ne sont pas absolument insurmontables. Plus son talent est grand, plus son obligation est grande. Car à mon avis un Archimede, un Galilei, un Kepler, un M. des Cartes, un M. Hugens, un M. Newton sont plus considerables pour le grand but du genre humain, que des grands capitaines, et ils vont du pair pour le moins avec des Legislateurs estimés dont le but à esté de mener les hommes à ce qui est veritablement bon et solide. La fin de la politique apres la vertu ne doit aller qu'à entretenir l'abondance, à fin qu'on soit plus en estat de travailler d'un commun concert à ces solides connoissances qui font admirer et aimer le souverain Auteur. Plusieurs y peuvent contribuer par des experiences qui fournissent des materiaux, mais ceux qui en peuvent profiter, comme Mons. Newton, pour avancer le grand bastiment de la science et qui peuvent dechifrer l'interieur, sont pour ainsi dire du conseil privé de Dieu, et tous les autres ne travaillent que pour eux. Ainsi lorsqu'on a de telles Personnes qui sont plus rares qu'on ne pense, il en faut profiter autant qu'il est possible. Pour moy n'estant pas en estat de contribuer beaucoup à ce but immediatement et par moy même, j'ay pris le personnage de Solicitor General du bien public, et je ne cesse point de pousser et de sommer ceux qui en ont besoin. Ainsi vous pouvés asseurer Mons. Newton, que je ne le laisseray point en repos, et que je ne me paye point des raisons qu'il a alleguées à Mons. Hakemann. Puisque son livre des couleurs est achevé, il ne doit point differer de le publier, car il en pourroit resulter d'autres lumieres importantes. Son premier ouvrage a déja contribué beaucoup à ce qui a rapport à la religion et à la pieté, temoin ce que j'ay dit cy dessus des consequences que Mons. Bentley et Mons. Lock en ont tirées, sans parler d'autres; il en sera de même de son ouvrage des couleurs. Il avoit pris pour excuse qu'il aime le repos et ne veut point disputer; mais je ne voy pas là grand sujet de disputer, et quand il y auroit mille contredisans, il n'aura point besoin de repondre à personne, tant sa reputation est establie. Je laisse le reste à vostre eloquence persuasive et je pretends, Monsieur, que vous ne quittiés point la prise jusqu'à ce qu'il se rende, et que vous imploriés le secours de tous nos amis, comme de Mons. l'Eveque de Sarum, de Mons. Bentley, de Mons. Lock et d'autres, pour le persecuter. Par ce moyen ils auront part à l'oeuvre meritoire bien plus que ceux qui dans les siecles passés contribuoient à la fondation de quelque Monastere ou chapelle. J'ay vû aussi dans Histoire des ouvrages des sçavans, qu'on attend de Mons. Newton une Theorie de la lune, où apparemment il expliquera plus amplement ce qu'il a dit dans ses Principes.

Je toucheray encor quelques livres que Mons. Hakemann m'a apportés. Il me semble que ce qui estoit dans la piece of the Work of learning de cette année, estoit traduit pour la pluspart du François de Hollande, mais j'espere qu'on donnera dans la suite des choses plus originales. La vie de Milton est une belle piece, qui meritoit d'estre traduite, mais je voudrois qu'on eût retranché les endroits, où il est parlé avec quelque espece de mepris de deux grands hommes, Usserius et Salmasius, et les endroits qui paroissent trop favorables aux desordres du temps de Milton. On parle. d'Usserius comme d'un simple collecteur, qui n'a que de la lecture,

en quoy on a tort. Usserius estoit doué d'un jugement tres solide. Si M. Milton a voulu abbaiser les travaux de ce grand Archeveque, c'estoit par une politique que je n'approuve point et que ceux qui sont desinteressés ne doivent point imiter. L'auteur dit: He (Milton) chides the good Bishop for divulging useless traitises stuft with the specious names of Ignatius and Polycarpus with fragments of old martyrologies and Legends, to distract and stagger the multitude of credulous Readers. C'est parler en homme qui ne connoist pas le prix des monumens de la primitive Eglise. Plut à Dieu que nous eussions quantité de pieces semblables à celles qu'Usserius a données. Les hommes qui se piquent de philosophie et de raisonnement, ont coutume de mepriser les recherches de l'antiquité, et les antiquaires à leur tour se moquent de ce qu'ils appellent les reveries des Philosophes. Mais pour bien faire, il faut rendre justice au merite des uns et des autres. J'en dis autant de ce que nostre Auteur dit contre l'excellent M. Saumaise, dont il menage si peu la memoire qu'il appelle Ane sans detour p.96 et le traite de Grammairien et qui doit son sçavoir aux dictionnaires. On voit bien par là qu'il connoist peu les écrits de ce grand homme dont Mons. Grotius luy même admiroit la prodigieuse erudition. Car il avoit mille belles connoissances, il estoit doué d'une grande penetration et outre cela c'estoit un gentilhomme d'une conversation charmante. Mais la precipitation avec laquelle il écrivoit, faisoit qu'il ne digeroit pas bien ses pensées. Il fournissoit mille notices et considerations; mais son abondance le rendoit pauvre et faisoit qu'il ne prenoit pas la peine de venir à des conclusions reglées et precises. C'est encor une injustice, quand on impute à M. Saumaise, qu'il estoit mercenaire, et qu'il auroit écrit pour le Pape, si on luy eût donné de l'argent. Car il est seur que le Cardinal de Richelieu a fait faire à Mons. Saumaise des offres tres avantageuses pour l'attirer à l'Eglise Romaine, mais il estoit trop genereux pour y donner les mains. Quant à la matiere agitée entre Mons. Milton et luy, je crois que tous deux ont outré les choses touchant le Gouvernement. Et je prefereray tousjours à leur opinions celles de l'incomparable Grotius, qui sont en même temps solides et moderées.

Le livre de Mons. Gastrell me paroist plein de raisonnemens fort bons pour mettre les motifs de credibilité de la religion Chrestienne dans un plus grand jour. Cette matiere recevra des nouvelles lumieres, lorsque nous obtiendrons les remarques de Mons. de Spanheim sur les objections de l'Empereur Julien et sur les reponses de S. Cyrille.

Les raisonnemens d'une livre François imprimé à Londres, que j'ay receu avec les autres, en ce qu'il pretend que la France ne sçauroit estre fleurissante, tant que la Religion Romaine y regnera, ont peu d'apparence. Nous nous flattons trop par ces sortes de prejugés que l'experience refute tous les jours.

Je n'ay pas encor eu le loisir de lire tout le livre intitulé Two treatises of gouvernement, contre les principes de M. Filmer. Cependant j'y ay remarqué une grande justesse et solidité de raisonnement. Il y a pourtant quelques endroits peutestre qui demandoient une plus ample discussion, comme entre autres ce qu'on dit de l'Estat de la Nature, et de l'egalité du droit des hommes. Cette egalité seroit certaine, si tous les hommes avoient ces mêmes avantages, mais cela n'estant point, il semble qu'Aristote a eu plus de raison icy que Mons. Hobbes. Si plusieurs hommes se trouvoient dans un même vaisseau en pleine mer, il ne seroit point conforme à la raison ny à la nature, que ceux qui n'entendent rien à la marine, pretendissent d'estre pilotes, de sorte que suivant la raison naturelle le gouvernement appartient aux plus sages. Mais l'imperfection de la nature humaine fait, qu'on ne veut point écouter raison, ce qui a forcé les plus sages d'employer la force et l'adresse pour établir quelque ordre tolerable, en quoy la providence même s'est mêlée. Mais quand un ordre est etabli, il ne faut point le renverser sans une necessité extreme et sans estre asseuré d'y reussir pro salute publica d'une maniere qui ne cause pas de plus grands maux.

Puisque le Parlement a decidé la question touchant l'Armée sur pied par une distinction, en conservant une partie des trouppes et licentiant les autres, il ne faut plus que les particuliers se melent d'en juger. Si Dieu conserve longtemps le Roy d'Espagne, il n'y aura point de danger si tost. La question generale de politique, si une armée sur pied est contraire à la liberté et mene à une Monarchie absolue, ne doit pas estre traitée comme les questions Metaphysiques par des enontiations precises. Les grandes Republiques de Rome et de Carthage avoient continuellement plusieurs armées sur pied; ce ne fut pas cela, mais la corruption des moeurs qui ruina la liberté Romaine. Et de nostre temps la Republique des Provinces unies des Pays bas a conservé la sienne durant une guerre presque continuelle de 80 ans. Cependant il faut avouer, qu'une Armée de mercenaires

sous un chef hereditaire quia d'ailleurs un grand pouvoir dans l'estat, peut estre un grand instrument de l'ambition pour renverser les loix. Mais il faut considerer aussi, combien il est dangereux d'estre desarmé aupres d'un voisin dont la puissance est grande et qui est armé continuellement, sur tout quand il y a certaines conjonctures fatales, telle qu'est par exemple la revolution qu'on craint dans la Monarchie d'Espagne. Ainsi il faut peser meurement, du quel costé le danger est plus pressant. S'il n'y avoit pas un Roy aussi heroique et aussi eloigné du pouvoir arbitraire que celuy d'à present, et s'il n'y avoit pas au dehors un danger aussi eminent que celuy de la revolution d'Espagne, on pourroit dire que le Parlement a conservé encor trop de trouppes. Mais si le danger s'augmentoit au dehors, on diroit qu'il n'y en a pas assez: aussi faut-il croire qu'alors le Parlement y mettroit ordre bientost, et il faut esperer qu'il le pourra faire à temps. Il faut encor considerer que le danger au dehors est un grand preservatif au dedans, n'estant pas seur au chef de l'estat de penser à se rendre absolu, lorsque le desordre domestique pourroit estre fatal à luy même. De sorte que je tiens que la nation Angloise n'a jamais eu plus à craindre au dehors et moins au dedans que sous le Roy d'à present, outre qu'on doit plus apprehender maintenant d'estre esclave des passions dans cette corruption des moeurs qui commence à regner par toute l'Europe, que d'estre sousmis au pouvoir arbitraire. En un mot: on doit plus craindre presentement ce qui peut venir du libertinage que ce qui peut aller contre la liberté. Mais il y avoit une espece de necessité de licentier une bonne partie des trouppes, parceque la nation avoit esté trop chargée durant cette grande guerre1.

  1. 1Der übliche Schluß, sowie Ort und Datum fehlen. - Vorstehender Brief, der jedenfalls im Jahre 1699 geschrieben ist, ist in einer von Leibniz sehr sorgfäitig verbesserten Abschrift vorhanden; er scheint ihn aber nicht abgeschickt zu haben, da Leibnizens Brief vom 2/13 Febr. 1700 mehrere Stellen wörtlich daraus enthält.