Leibniz an Th. Burnett

Hanover 7/17 Mars 1696

GerhardtFrench

Je ne doute point que vous n'ayés receu deux de mes lettres, que je vous avois envoyées par diverses voyes, sçavoir l'une par adresse de vostre marchand en Hollande que vous m'aviés donnée vous même, l'autre par M. Berry, nostre resident à Londres. J'avois mis dans l'une et dans l'autre le conseil d'un des plus habiles Medecins de l'Allemagne, nommé Monsieur Meibomius. Mais j'ay esté ravi d'apprendre par les vostres de 7. et 20. de Janvier, que vous devés estre mieux, puisque vous n'y parlés point de vostre mal. Il est vray qu'alors vous ne pouviés pas encor avoir receu les miennes.

Je vous suis bien obligé aussi de ce que vous avés esté en peine de moy sur un bruit de ma mort. Si la mort me veut donner tout le temps qu'il faut pour achever les desseins que j'ay deja formés, je luy promettray en echange de n'en commencer point d'autres, et de travailler fort diligemment à ceux que j'ay dejà, et neantmoins j'auray par ce contract un grand delay. Mais la mort ne se soucie gueres de nos desseins, ny de l'accroissement des sciences.

Lorsque je lisois vostre lettre la premiere fois, je ne m'estois point apperçû de quelques lignes à la marge, qui disent positivement que vous estes beaucoup mieux, quoyqu'il y ait encor quelques restes du mal; je prie Dieu de vous en delivrer entierement. Pour moy je me trouve souvent incommodé de ce qu'on appelle phlogoses et des obstructions: cela vient en bonne partie de la vie sedentaire. C'est pourquoy je pense de me donner de l'exercice de temps en temps et de faire quelques petits voyages. Tout ce qui m'incommode est que je ne suis pas dans une grande ville comme Paris ou Londres, qui abonde en sçavans hommes, dont on peut profiter, et dont on peut même s'aider. Car plusieurs choses ne peuvent pas estre executées par un seul. Mais icy à peine trouvet-on à qui parler; ou plustost, ce n'est pas vivre en homme de cour dans ces pays cy, que de parler des matieres sçavantes, et sans Madame l'Electrice on en parleroit encor moins. Cette grande Princesse n'est point formaliste du tout; ainsi vous ne devés point, Monsieur, vous mettre en peine sur quelque pensée que vous avés d'avoir manqué aux formalités. Je n'ay pas manqué de luy faire la lecture selon vos ordres, pour luy epargner la peine de lire ce que vous luy aviés écrit. Cependant si vous voulés avoir égard aux formes ordinaires, l'expedient pourroit estre d'écrire une lettre à Elle de la façon qu'on les écrit ordinairement, et de mettre à part la relation des notices qui regardent la republique ou même l'érudition pour la joindre à la lettre. Au reste je remarque que Madame l'Electrice vous estime tousjours beaucoup.

Pour ce qui est des controverses sur la Trinité, il me semble qu'il est bien difficile de raisonner juste, quand on manque de definition des termes: ainsi vos Messieurs auront bien de la peine à conclure quelque chose: je croy cependant qu'on peut dire que les personnes de la Trinité sont trois Estres Relatifs dans une seule substance absolue. On peut excuser ceux qui disent que ce sont trois substances, trois esprits etc.; mais il vaudra tousjours mieux de ne rien innover dans les termes sur un sujet si delicat et si peu connu. Si nous estions dans le temps des anciens Peres Grecs, l'un ou l'autre parti (selon que le torrent se porteroit d'un costé ou d'autre) ne manqueroit pas d'estre condamné d'heresie,

mais graces à Dieu, on n'est pas si condamnatif aujourd'huy. Quand je considere la controverse des Monotheletes, qui est si peu importante et sur une matiere si peu entendue, je m'etonne qu'on ait esté autresfois si prompt à faire des heretiques. Je n'ay point lû encor ce que M. Sherlock a fait sur la Trinité; cependant ce que vous m'aviés monstré de luy touchant l'obeissance due au possesseur de la Royauté, me parut sujet à beaucoup de difficultés; et je me souviens de vous avoir envoyé mes remarques là dessus. Il me sembloit que la matiere estoit assez enveloppée dans son livre. Je trouvay aussi dernierement un brouillon que j'avois déja fait copier autresfois, des remarques que j'avois faites en parceurant l'excellent Essay de M. Lock sur l'entendement de l'homme, je prends la liberté de vous en envoyer une copie.

Nous avons souvent parlé d'un Theatrum Legale des diverses Nations, que j'avois mis inter desiderata dans ma petite Méthode du droit, que vous avés veue, et qui ne vous a point deplû, quoyque je l'eusse faite, quand j'estois encor bien jeune. Or dernierement j'ay trouvé dans un Catalogue de livres, qu'un Anglois, nommé William Fulbeck, doit avoir fait un livre intitulé Pandects of the Laws of the Nations; si le livre repond au titre, ce doit estre quelque chose de beau. Je vous supplie, Monsieur, de vous en informer.

Puisque vous avés la bonté de m'offrir vos faveurs en Angleterre, je prends la liberté de vous supplier de jetter les yeux sur un memoire ou Papier que je vous donnay, si par malheur il ne s'est point egaré, comme cela se fait aisement dans les voyages. Nous avons eu icy Mons. Helmont durant quelques jours; luy et moy nous nous rendimes tous les matins vers les 9 heures dans la chambre de Madame l'Electrice; Mons. Helmont tenoit le bureau, et moy j'estois l'auditeur, et de temps en temps je l'interrogeois, car il a de la peine à s'expliquer clairement. Il a des opinions bien extraordinaires; avec tout cela je trouve qu'il a des tres bons sentimens pour la pratique, et qu'il seroit ravi de contribuer au bien general, en quoy il est entierement de mon humeur; il a esté ami particulier de Mad. la Comtesse de Kennaway, et il me conta l'histoire de cette Dame extraordinaire. Il me parla fort aussi de M. Henry Morus, qui a aussi esté de ses amis.

L'opinion que j'ay de la difference originale entre les ames n'est pas entierement nouvelle. Thomas d'Aquino a déja remarqué que deux Anges ne sçauroient estre parfaitement semblables, et la même raison a aussi lieu à l'egard des ames. Quand il seroit vray, que les Anges soyent tous revestus de corps subtils (en quoy il n'y a point d'absurdité) les ames de ces corps ne laisseroient pas d'estre differentes en elles mêmes. Car il faut necessairement qu'il y ait une raison, pourquoy l'ame A est dans le corps B et l'ame E dans le corps F, par la regle generale que rien n'arrive sans quelque raison. Mais s'il n'y avoit point de difference entre A et entre E, ces ames seroient indifferentes à l'egard des corps B et F et par consequent elles auroient esté placées sans raison.

Le reglement des monnoyes dont vous parlés, Monsieur, dans la vostre, est une matiere que j'ay estudiée peut-estre autant que qui que ce soit. J'ay fait tant de remarques là dessus, qu'il me seroit aisé d'en faire un volume, à cause que l'affaire a esté souvent agitée dans la Diete generale de l'Empire et dans plusieurs Dietes des Cercles. Vostre Parlement a pris une resolution forte et genereuse de prendre sur le public la charge du dechet de la monnoye. Cependant je crains que dans ces temps difficiles le Roy et le public n'en soyent un peu incommodés. Le plus court auroit peut-estre esté, et le plus aisé, d'en laisser la perte aux particuliers qui tiennent les mauvaises monnoyes, d'autant que bien souvent il y a de leur faute; mais pour rendre leur perte moins sensible, on auroit pû abbaisser la valeur de cette monnoye insensiblement et peu à peu, et mettre en attendant la bonne monnoye, c'est à dire celle qui est de bon alloy et du poids qu'il faut, à un plus haut prix. Mais le Parlement ayant pris le party le plus genereux, quoyque le plus onereux, c'est une bonne marque; car cela prouve qu'il a crû que cette charge est aisée à supporter à la nation. Je seray bien aise de recevoir un jour quelques uns des traités faits chez vous sur la monnoye que vous jugerés les meilleurs, aussi bien que sur les matieres de commerce et ce qui a connexion avec cela. Je souhaiterois aussi le Recueil des pieces pour et contre le gouvernement present, fait par M. Tyrrel.

Vous ne vous estes point trompé, Monsieur, mais l'auteur que vous avés cité, qui attribue à Servet Espagnol ce qui doit estre attribué constamment à Fra Paolo de l'ordre de' Servi, Paulo Servitae, comme vous le trouverés dans l'Anatomie de Bartholin et autres livres, quoyque je croye qu'on fait tort à vostre Harvaeus. Je veux croire que Fra Paolo a eu quelques commencemens à l'occasion de la decouverte des valvules des veines publiée par Fabrice d'Aquapendente, son ami; mais Harvaeus est allé bien plus loin.

Je suis faché de la guerre intestine de vostre Clergé, on feroit bien de part et d'autre de moderer le fiel; cependant je tiens qu'on doit pardonner plus aisement à ceux qui sont les plus maltraités, comme sont effectivement ceux qui sont privés de leur subsistance, parce qu'ils ont des scrupules de conscience qui les empechent de se soumettre aux réglemens approuvés par la Nation. On feroit peutestre bien d'avoir de la consideration pour eux, et d'amasser des charbons ardens sur leur testes, pour parler avec l'Ecriture. On les gagneroit plus aisement par la douceur. Je croy que le Roy a beaucoup de penchant pour cela, mais il y a mille choses, où il faut qu'il laisse faire les autres. L'Apologie de M. l'Evêque de Salisbury doit estre belle, et je souhaitterois fort de la voir, aussi bien que tout ce qu'il y a de luy depuis le regne du Roy d'à present, car j'ay vû la pluspart de ce qu'il a fait auparavant. Si l'occasion se presentoit, je vous supplierois de temoigner mes respects et ma veneration à ce grand homme. Je souhaitterois fort que quelque Anglois habile et informé prit la peine de faire des remarques sur l'Histoire du P. d'Orleans Jesuite, à l'égard de ce qu'il dit dans sa derniere partie des Revolutions d'Angleterre touchant les regnes de Charles II et Jaques II et sur la dernière revolution, parceque le livre de ce Pere est écrit avec adresse et contient des particularités qui ont esté fournies par les Ministres du Roy Jaques. Une des grandes affaires qui deuvroit estre l'objet des deliberations chez vous, regarde sans doute les moyens d'empecher la sortie excessive de l'argent hors du Royaume, ou d'en attirer assez pour balancer ce qui en sort. Car sans cela j'apprehende que si la guerre dure (comme je crains), il n'en naisse enfin des grands desordres en Angleterre, malgré la bonne intention des plus honnestes gens; Non tantum venter sed etiam bursa caret auribus. Je croy aussi par plusieurs marques que c'est ce dont les partisans du Roy Jaques se flattent le plus.

Je me souviens de vous avoir envoyé dans une de mes precedentes quelques billets pour Messieurs Wallis et Newton, dans l'esperance que quelqu'un de vos amis à Londres trouveroit moyen de les faire rendre surement à Oxford et Cambridge, mais je ne voudrois pas que cela vous causât de l'embarras.

Il y a un François fort sçavant en Angleterre, nommé Mr. de la Crose; il travailloit autresfois avec Monsieur le Clerc à la Bibliotheque universelle, mais ils se separerent. M. de la Crose a commencé en Angleterre un journal des Sçavans, mais il l'a cessé bientôt. Il me semble qu'il a beaucoup d'erudition et même de l'esprit, mais il me semble aussi qu'il manque de bonheur et d'adresse pour gagner l'estime et l'approbation des gens. Je n'ay pas l'honneur de le connoistre, cependant je croy qu'il meriteroit de l'assistance.

Je suis bien aise d'apprendre que Monsieur Cunningham se porte bien et me conserve son amitié que je tiens precieuse. Je vous supplie, Monsieur, de luy temoigner cecy dans l'occasion. Il avoit dessein de penser aux antiquités de la langue Saxonne. Je seray bien aise aussi de sçavoir les progres de M. Craigh, qui est aussi vostre compatriote, et qui m'a fait l'honneur d'employer mes methodes pour quelques unes des belles decouvertes qu'il a faites, en parlant de moy plus avantageusement que je ne voudrois pretendre.

J'ay vû un jour une espece de Journal de Sçavant et Mercure Galant en même temps, qui se donnoit tous les mois en Anglois; je ne sçay si on le continue. Est ce qu'on fait des Philosophical Transactions dans la Societé Royale dont j'ay l'honneur d'estre un membre indigne depuis 22 ans ou environ? Mais il faut finir. Je suis avec zele etc. Hanover 7/17 Mars 1696.

Vous aurés la bonté, Monsieur, de me faire sçavoir, si je pourray me servir encor de vostre adresse de Hollande que vous m'avés marquée dans vos lettres d'autresfois, ou de quelle autre maniere vous voulés que je vous adresse mes lettres.