Leibniz an Th. Burnett
Hanover 17/27 Juillet 1696
Hanover 17/27 Juillet 1696.
Vostre lettre m'a esté rendue par la poste. Mais comme cette maniere d'entretenir la correspondance n'est pas tousjours bien seure, j'ay écrit à Mons. le Resident Berry, par ordre de Messieurs nos Ministres, à fin qu'il ne fasse point de difficulté de se charger de nos lettres, car on l'en remboursera. J'ay fait rapport de la vostre à Madame l'Electrice en presence de Mr. van Helmont, qui nous dit qu'il connoissoit Mr. Lock, et temoignoit d'en faire beaucoup de cas, comme de raison. Ce que je vous ay envoyé de mes Reflexions sur l'important livre de M. Lock est entierement à vostre disposition, et vous le pouvés communiquer à qui bon vous semble; et s'il tombe entre ses mains, ou celles de ses amis, tant mieux; car cela luy donnera occasion de nous instruire et d'eclaircir la matiere.
Vos Messieurs n'ont pas mal fait de faire cesser les disputes sur la Trinité, et le plus seur est de s'arrester aux termes de l'Ecriture et de l'Eglise; car de disputer sur des termes, dont on n'a point de definition, c'est in tenebris micare. J'ay pratiqué dernierement un moyen fort plaisant pour faire cesser les disputes; et je crois qu'il pourroit estre de grand usage. Pour le dire entre nous, quoyque Mr. Sherlock soit habile homme et eloquent, j'ay jugé par une piece que vous m'envoyâtes de sa part, et sur laquelle je vous envoyay des notes, quand vous n'estiés pas encor sorti hors de l'Allemagne, qu'il ne se donne pas tousjours la peine de former des notions distinctes.
Pour ce qui est du Deisme dont on accuse le clergé d'Angleterre dans le livre d'un inconnu, plûst à Dieu que tout le monde fût au moins Deiste, c'est à dire, bien persuadé que tout est gouverné par une souveraine sagesse! Je seray bien aise de voir un jour l'edition du Ms. fameux du Nouveau Testament, sur lequel il y a eu une dispute entre Mr. Arnaud et Mr. Simon. La methode des soubscriptions est fort bonne pour la publication des livres, et je voudrois qu'elle fut aussi en usage en Allemagne, comme elle l'est en Angleterre. Je vous supplie de vous souvenir dans l'occasion que je pourrois envoyer des exemplaires en Angleterre de mon Code Diplomatique en echange d'autres livres imprimés chez vous. Le travail d'un Dictionnaire complet de la langue Angloise sera tres utile, pourveu qu'on y adjoute aussi les termes des arts mecaniques et autres, à l'exemple de Mr. Furetiere, et du 3me et 4me Tome du Dictionnaire de l'Academie Françoise; car il est à noter que les deux premiers Tomes, qui sont proprement l'ouvrage de l'Academie, regardent les termes de l'usage ordinaire, mais les deux derniers sont l'ouvrage de quelques particuliers et comprennent les termes techniques. C'est à quoy il sera bon d'encourager aussi Messieurs les entrepreneurs du Dictionnaire Anglois, à fin que le leur ne soit point inferieur au Dictionnaire François. En ce cas là, le Dictionnaire sera incomparablement plus utile que si on ne s'arreste qu'aux mots ordinaires. Il y a long temps j'ay preché cela aux François; mais ils n'auroient jamais pris cette résolution dans leur Academie, si feu Mr. l'Abbé Furetiere ne les avoit piques d'honneur.
Non obstant le jugement favorable de Mons. Bayle, dont vous me faites part, Monsieur, je reconnois assez ce qui me manque, et je n'auray jamais la vanité de croire que je puisse ecrire en François sans faire des fautes. M. Bayle aura peutestre vû quelques petites pieces un peu plus chatiées qu'à l'ordinaire, et il en aura pris occasion de juger comme il a fait. Mais comme je suis obligé ordinairement d'écrire avec moins de circonspection, il m'echappe bien des fautes, dont je m'apperçois après moy même. J'espere qu'on les pardonnera à un estranger qui ne cherche qu'à se faire entendre. Je souhaitterois d'avoir la même connoissance de la langue Angloise; mais n'en ayant point eu l'occasion, tout ce que je puis, est d'entendre passablement les livres écrits en cette langue. Et à l'âge où je suis, je doute si j'en pourray jamais apprendre davantage. Je ne suis point auteur des vers sur la feue Reine que je vous ay envoyés de la part de Madame l'Electrice; je ne veux point m'attribuer ce qui ne m'appartient pas.
Je suis bien aise d'apprendre que vous avés d'excellens poëtes latins. Il faut les exhorter à entreprendre quelque belle matiere, à l'exemple des Peres Rapin et Giannetasius. Je me plaisois autresfois à la poësie, mais j'ay jetté mon feu presentement.
Vous me rejouissés, Monsieur, en me donnant avis des Memoires du feu Chancelier Hyde. Je vous repete ce que j'ay dit dans mes precedentes, qu'il seroit à souhaitter que quelqu'habile homme chez vous opposât quelque chose à l'Histoire du P. d'Orléans. Mons. l'Evêque de Salisbury, ou M. Temple, ou bien M. Johnston, y seroient propres. J'espere que ce dernier sera tousjours bien auprès du Roy non obstant ce qui est arrivé. Je suis ravi de son mariage avantageux, et Madame l'Electrice a esté aussi bien aise de l'apprendre, car elle l'estime fort. On se flatte de la paix generale. Je crains que la paix particuliere du Duc de Savoye n'y porte obstacle et ne soit de mauvais augure. Le Roy de France l'achette trop cher, pour qu'on puisse croire qu'il n'en attende pas un grand avantage. Nous attendons demain icy l'Electeur de Brandebourg, qui va dans son Pays de Cleves. Je ne doute pas que S. A. E. ne fasse ce voyage pour estre plus pres en cas que les traités avancent. Madame l'Electrice de Brandebourg ne viendra que quelques jours après, le jour de son arrivée n'est pas encor fixé.
Vous avés raison de dire qu'estant dans une grande ville comme Londres, magis copia quam inopia laboras. Je soubscris volontiers à ce que vous dites à la gloire de la nation Britannique; et on peut dire que vous avancés dans les sciences solides autant que les François y reculent. Je voudrois qu'on en pust dire autant à l'égard des affaires publiques, où la France avance à mon avis, non obstant les disgraces de cette guerre; car 3 ou 4 places ne font rien ad summam rerum. Si la paix se fait sans régler la succession d'Espagne, je la compte pour une treve.
Mais pour revenir aux lettres, je crois avec vous que vous avés quantité d'habiles gens. Cependant je fais grande distinction entre les connoissances solides qui augmentent le tresor du genre humain, et entre la notice des faits, qu'on appelle l'erudition vulgairement. Je ne meprise point cette erudition, au contraire j'en reconnois l'importance et l'utilité, mais je souhaiterois pourtant qu'on s'attachàt d'avantage au solide; car il y a partout trop peu de personnes qui s'occupent au plus important. Il n'y a rien de si beau ni de si satisfaisant que d'avoir une veritable connoissance du systême de l'Univers, non seulement à l'égard des corps, mais encor à l'égard des substances en general, et sur tout à l'égard de la nature divine et de celle de nostre ame, et même des ames en general. Je crois d'y avoir contribué par quelques decouvertes. Mais si beaucoup de personnes s'y attachoient, on iroit bien loin non seulement pour les commodités de la vie, et pour la santé, mais encor pour la sagesse, la vertu et le bonheur, pendant que le plus souvent nous ne nous amusons qu'à des bagatelles qui nous divertissent, mais qui ne nous perfectionnent point. Je ne mets entre les perfections que ce qui nous peut rester apres cette vie, et la connoissance des faits est à peu près comme celle des rues de Londres, qui est bonne pendant qu'on y demeure. Cependant il m'a tousjours paru, qu'il n'y a gueres de nation dont les esprits ayent des vues plus grandes et plus belles que les Anglois. Le dessein de la Societé Royale a esté admirable: mais par malheur on ne prit point de bonnes mesures pour un etablissement solide, et le feu Roy, bien loin de la favoriser en qualité de protecteur et comme il pouvoit, estant luy même versé dans les belles connoissances, tachoit plustost de la tourner en ridicule. J'en sçay des nouvelles; sauf ce qu'on doit à la memoire des Rois, Charles II avoit l'esprit propre aux grandes choses, et l'inclination portée à la bagatelle.
Si vous vouliés avoir la bonté, Monsieur, de m'envoyer une liste de livres nouveaux depuis quelques temps, j'en pourrois choisir, et nous pourrons mettre ordre pour le payement par le moyen de M. Berry; je desire particulierement quantité de petites pieces sur les affaires publiques que je vous supplie de me faire amasser par un libraire. J'entends les affaires qui regardent l'Angleterre même; car pour les affaires estrangéres, je ne les attends que de ceux qui ont voyagé, ou qui ont esté employés. Je desire sur tout le grand Dictionnaire Anglois quand il sera achevé.
Lorsque j'ay vu le Pere Coronelli à Venise, j'ay trouvé qu'il cherchoit plustost à se depecher, qu'à donner quelque chose d'exact. Vous jugés fort bien que l'ombre des Ambassadeurs luy a esté plus avantageuse que la science; excepté la Morée et l'Archipel, et autres pays où les Venitiens ont pouvoir, je ne crois pas qu'on puisse faire grand fonds sur ses cartes.
Je voudrois que le jeune M. Ashley Cooper nous fit donner de meilleurs memoires de la vie de son grandpere que ceux qui sont imprimés et qui ne valent rien.
Je ne m'etonne point que la pluspart des esprits chez vous se tournent maintenant à écrire sur les affaires publiques; cela est conforme au genie de la liberté et au caractère de la nation. Le mal est, que les meilleurs avis ne sont pas tousjours ecoutés, et j'ay peur qu'en matiére de monnoye, on trouvera de n'avoir pas choisi le meilleur expedient. Vos loix seroient excellentes, si vostre jurisprudence estoit un peu moins attachée à la lettre, et si on avoit un peu moins egard aux témoins. Je suis de vostre sentiment, que la morale et la politique pourroient estre établies d'une maniere solide et incontestable; mais pour l'appliquer à l'usage, il faudroit une nouvelle espece de logique toute differente de celles qu'on a jusqu'icy; c'est ce qui manque principalement dans ces sciences de pratique. Quant à l'Histoire, il n'est pas necessaire que la posterité soit informée de toutes les intrigues, qui souvent n'en valent pas la peine, il suffit qu'elle apprenne ce qui est le plus instructif.
Peu d'historiens s'attachent à ce que je souhaiterois le plus. Vous avés raison de souhaiter qu'on continue à travailler sur la verité de la religion Chretienne. M. le Clerc y seroit tres propre, car il est fort versé dans les langues et dans l'Histoire qui sont necessaires pour cet effect. Il faudroit surtout eclaircir quantité de passages de la Ste. Ecriture qui sont sujets à des difficultés. Cependant comme le but de Jesus Christ a esté d'elever les hommes à Dieu, le principal est de s'attacher à ce grand point, quand mêmes on ne seroit pas instruit de tous ces points historiques ou litteraires. Et il n'est que trop vray que ceux qui sont fort sçavans, ne sont pas tousjours fort eclairés par la veritable lumiere, et il y en a bien peu qui sçachent ce que c'est que cette lumiere. Je doute fort que vos Trembleurs le sçachent, quelque bruit qu'ils en fassent, sur tout vostre M. Penn, qui est en guerre maintenant avec un de ses confreres nommé M. Keith, que M. Helmont m'a dit estre habile, et avoir traduit en Anglois du Latin de feu M. Pockokius le livre tout à fait excellent d'un auteur Arabe, intitulé Philosophe Autodidacte, que j'ay lû autresfois avec un plaisir extraordinaire.
Pour vous dire un mot des nouvelles litteraires, M. Partis1 a sursis pour quelque temps son journal de Hambourg. En recompense M. Chauvin, auteur du Lexicon Philosophicum, et du livre de Religione naturali, travaille maintenant au journal de Berlin, au lieu de celuy qu'il faisoit auparavant à Rotterdam; il m'a prié de luy communiquer quelque chose de temps en temps de mes correspondances, comme je feray. On a trouvé à Tonna, proche de Gotha en Thuringue, quelques parties d'un esquelette, qui est d'un Elephant selon toutes les apparences. Quelques Medecins du lieu ont voulu soutenir que c'est une production de la terre, lusus naturae. On m'a consulté; j'ay dit que je ne doute point que ce ne soit ex regno animali, et si ce n'est pas d'un Elephant, c'est tousjours d'un animal analogique, soit que des Elephants ou animaux approchans ayent habité autresfois dans ces pays cy, ou qu'il y ait eu des animaux marins amphibies de la nature de l'Elephant, lorsqu'une bonne partie du globe de la terre estoit encore submergée: car les especes peuvent estre fort changées par la longueur du temps, comme par l'intervalle des lieux, temoin bien des differences entre des animaux de l'Amerique et les notres. Nous avons trouvé des dents à Wolfenbutel qui repondent aussi à celles de l'Elephant, et il y a bien d'autres exemples. C'est de l'eau pour le moulin de M. Burnet, auteur de la Théorie de la Terre. J'ay fait imprimer un Manuscrit de la vie du Pape Alexandre VI, fameux par ses mechancetés, d'un Auteur contemporain de considération, puisqu'il estoit Maitre des Ceremonies de ce Pape. Il y a des particularités curieuses. C'est une espece d'Anecdotes. On espere une Relation d'un Allemand envoyé par les Moscovites à la Chine.
M. de Hart, Professeur à Helmstadt, travaille à donner un recueil complet des pieces du Concile de Constance, tirées des MSS. et imprimés. Vos Messieurs pourroient fournir de belles choses pour cela. Le Duc Rudolfe Auguste procure cette edition, S. A. S. estant curieuse de ce qui regarde l'origine de la reformation. Je suis avec zele etc. Hanover 17/27 Juillet 1696.
P.S. Madame l'Electrice, qui m'a ordonné de vous temoigner la continuation de l'estime qu'Elle fait de vostre personne, m'a commandé de faire connoistre à M. le Resident Berry de sa part, que ce qu'il me mandera pourra estre mis sous son enveloppe.
Je vous repete ma priere, Monsieur, de temoigner un jour ma veneration à Monsieur l'Evêque de Salisbury et à M. Johnston; et de vous informer par occasion de M. Craigh Ecossois, qui est tres habile dans les Mathematiques; mais surtout de faire connoistre à M. Cunningham que j'ay esté ravi d'apprendre de bonnes nouvelles de sa santé et de son souvenir qui me sera tousjours cher.
L'Electeur de Brandebourg est parti ce matin. On croit que Madame l'Electrice, son Epouse, viendra dans la semaine suivante.
- 1Vielleicht Dartis.