Leibniz an Th. Burnett

GerhardtFrench

Vous aurés receu ma reponse à vos precedentes avec celle de Madame l'Electrice; cependant il m'est venu une autre lettre de vostre part avec une seconde lettre pour cette Princesse, à qui je n'ay pas manqué de la donner d'abord, et Elle l'a receue avec sa bonté ordinaire. Mais comme cette lettre estoit écrite en Anglois, je ne pouvois pas la lui lire d'abord. Cependant l'ayant parcourue, j'ay remarqué entre autres choses ce que vous dites des Sociniens d'Angleterre. J'ay vû une partie des feuilles volantes que ces Messieurs ont faites contre les Docteurs de la Theologie receue, entre autres une piece, intitulée Questions sur la Deité, qu'on a eu la hardiesse de faire distribuer parmy les membres du parlement passé, ce qui a fait qu'on l'a bruslé publiquement. J'ay eu la curiosité de l'examiner avec attention, aussi bien que quelques autres qui estoient apparemment d'un même auteur. Tout le merite de cette piece estoit d'avoir esté brulée. Le meilleur que j'ay appris, a esté le different né entre vos Theologiens, sur les manieres differentes d'expliquer la Trinité. Je voy que quelques uns ont crû que Mons. Sherlok a dit trop, en disant qu'il y a trois substances dans la Trinité dont chacune a sa propre pensée ou self conscientiousness et dont l'unité est de s'entreconnoistre parfaitement, et que Monsieur Wallis n'a pas dit assez, en soutenant que ce ne sont que trois modalités ou relations. Je crois que ce que l'un et l'autre a dit, est excusable, pourveu qu'on l'entende bien; cependant le plus seur est de se borner aux expressions sacrées. Vous connoissés mieux que moy l'Auteur du Liberius a S. Amore, et vous sçavés comme il explique ces choses. Mais peutestre vat-il aussi un peu trop loin de l'autre costé. Je n'ose dire que les personnes sont des substances prises absolument, je ne dirois pourtant pas non plus que ce sont des relations et qu'elles ne different que comme le Roy et le Prophete en David; je diray seulement que ce sont de differens estres relatifs dans un même estre absolu. Pour ce qui est ce mot: personne, quoyqu'il ne soit pas tout à fait tel qu'on pourroit souhaitter, cependant comme on ne trouvera gueres de meilleur et qu'il est autorisé dans l'Eglise, on ne sçauroit s'en défaire sans se défaire en même temps par la même raison ce tout de qu'on adjoute aux mysteres au delà des paroles expresses de l'écriture. Je serois bien aise d'apprendre plus de particularités un jour de vostre nouvelle secte des Hebraistes. Quand vous en rencontrerés, Monsieur, conseillés leur d'apprendre aussi l'Arabe, car comme je crois vous avoir déja ecrit, c'est dans l'Arabe qu'il faut chercher une connoissance parfaite de l'Hebreu.

Je m'imagine que quantité de petites pieces curieuses sur les affaires d'Estat, sur le redressement de la monnoye, sur la guerre, sur la marine, sur le commerce, sur la compagnie des Indes d'Orient, et autres matieres se publieront durant la session du parlement, que je vous supplie de nous amasser, et quand les vaisseaux passeront au printemps, l'envoyer en Hollande à Monsieur van der Heck, Agent de S. A. E. de Bronsvic à la Haye. Si vous aviés la bonté, Monsieur, d'y faire adjouter les Philosophical Transactions données depuis et quelques petites pieces curieuses de cette nature, je vous en aurois de l'obligation, et tacherois de le meriter; et pour ce qui est de la depense, j'auray soin du remboursement, sans lequel on n'oseroit revenir à la charge.

La question de l'inspiration des auteurs sacrés, quant au stile, me paroist estre sujette à bien des equivoques. Cependant je ne voy rien encor qui nous empeche de la soûtenir dans un sens raisonnable. Ce qui n'empeche pas cependant, que le style des uns ne soit de beaucoup meilleur que celuy des autres, comme S. Hierome a déja reconnu. Mais je ne crois pas qu'il soit necessaire de soûtenir que la sainte Ecriture nous a esté conservée sans aucune faute des copistes, car on sçait qu'il y a quantité de differentes leçons, et on n'est pas tousjours asseuré de la meilleure. Je trouve que ceux qui ont écrit contre M. Burnet, l'ont fait avec trop d'aigreur, excepté M. Bussing, Ministre et professeur des mathematiques à Hambourg, qui s'est attaché aux choses, sans rien exagerer.

Le protocolle ou proces verbal de la conference entre les Seigneurs et les communes dans la chambre des peintures de Witehall Janvier 1689, estant imprimé, sera digne d'estre lû. Je voudrois qu'on imprimât aussi la conference entre les seigneurs et les communes touchant le reglement entier de la succession.

Mons. l'Eveque de Salisbury fera fort bien à mon avis de laisser là les contredisans, et d'aller son grand chemin, en continuant de faire part au public de mille belles connoissances qu'il possede. Sur tout je souhaitterois qu'il travaillât à l'Histoire des dernieres revolutions, et que luy ou quelque autre repondit au livre du Pere d'Orleans, Jesuite Français, à qui le parti du Roy Jaques a fourni des memoires.

Vostre maladie si facheuse et si obstinée m'afflige fort. Je veux consulter quelque habile Medecin sur l'extrait de vostre lettre qui paroist écrite exprès pour cela. Mais en attendant il m'est venu en esprit un remede, que vous n'avés pas encor essayé et qui a fait du bien dans quelques rencontres semblables. C'est la bruslure par le Moxa, si on pouvoit l'appliquer commodement, de quoy je ne desespererois pas. La douleur de cette bruslure ne dure presque point. Pour vous en instruire, vous n'avés qu'à lire les Miscellanea de Mons. le Chevalier Temple, qu'elle delivra de la goutte. On a trouvé que le Moxa (ou Mocha selon la prononciation de l'x portugais) n'est autre chose que lanugo artemisiae sylvestris, et que tout son avantage est de se consumer et brusler promptement. Les Chinois et autres Indiens s'en servent de la bruslure en mille rencontres. Elle paroist bonne contre cette humeur froide. La seule objection que je trouve est que la douleur de la goutte est plus fixe, et ceux qui appliquent le Moxa, ordonnent de chercher l'endroit de la plus grande douleur, qui n'est pas fixé chez vous. Neantmoins quand je considere que la douleur est comme enfermée dans un petit espace entre l'oreille et la machoire, il paroist vraisemblable que la bruslure pourroit servir; mais il faudroit se servir des avis d'un habile medecin ou chirurgien pour en faire l'application. Si je puis recevoir quelque avis raisonnable, je le feray tenir au plustost. Cependant je suis avec zele etc.1

Je vous ay écrit dans ma precedente, que j'ay receu une lettre du P. Grimaldi de Goa. Cependant un Jesuite Polonois (tres habile homme, ultra captum plerorumque sui ordinis) me mande qu'on a des nouvelles que ce Pere est arrivé en Chine et qu'il a esté receu avec des grands honneurs, l'Empereur même ayant temoigné beaucoup de joye de son arrivée. Comme le P. Grimaldi m'a promis des amples reponses à des questions qu'on luy pourroit envoyer. Je vous ay dit dans ma precedente, que je serois bien aise d'en recevoir de vos sçavans Anglois soit de la Societé Royale ou autres. Si j'estois à Londres, je serois mettre une affiche sur ma porte avec ces mots: Bureau d'adresse pour la Chine. Cela soit dit, pour vous divertir.

  1. 1Ort und Datum fehlen.