Leibniz an Th. Burnett
Hanover 22 Novembr. 1695
Autant que la veue de vostre lettre m'a rejoui, autant ay je esté affligé d'apprendre vos incommodités. Le meilleur sera que vous combattiés contre le mal enraciné par une diete choisie, mais qui soit agreable à la nature, sans cela je n'estime point les dietes. Je croy que c'est là le meilleur moyen dont on se puisse servir. Car de vouloir changer les choses tout d'un coup à force de remedes, cela est difficile. Il faut penser surtout à un bon air, ce qu'on peut obtenir non seulement en changeant de pays et de climat, mais même en partie dans sa propre chambre.
J'estois exprès à la Cour aujourdhuy pour presenter vostre lettre à. Mad. l'Electrice de Bronswic, mais comme elle estoit occupée, j'ay differé de la donner pour la luy lire moy même ce que je pourrois faire demain ou après demain. Vous pouvés estre asseuré qu'elle la receuvra avec plaisir, ayant temoigné plusieurs fois qu'elle se souvient de vous avec estime, aussi bien que Mad. l'Electrice de Brandenbourg. J'ay lû avec bien de la satisfaction ce que vous m'apprenés du Dictionnaire de M. Bayle, et du Pentateuque de M. Le Clerc; ce sont deux excellens hommes, chacun en son espece, et je suis bien aise qu'ayant fort pratiqué le dernier, vous en soyés si satisfait. Vous m'obligerés en me donnant un jour leur connoissance. C'est une affaire bien difficile que de reussir dans l'explication de la Ste. Ecriture. Nous n'avons qu'un seul livre dans l'ancienne langue Hebraique, c'est à dire ce qu'il y a dans la Bible, et ses Auteurs ont esté fort eloignés de nous. Je suis persuadé que lorsque nos Européens possederont mieux l'erudition Arabe, ils découvriront bien des choses qui serviront à eclaircir la Ste. Ecriture tout autrement qu'on ne croit; et la langue Hebraique est à l'egard de l'Arabe à peu près comme le Hollandois à l'egard de l'Allemand, c'est à dire ce n'est qu'un dialecte. Je ne laisse pas d'estimer infiniment les travaux de Mons. Le Clerc, qui est capable de faire tout ce qui se peut presenter sur nos lumieres. Jusqu'icy j'ay preferé Grotius à tous les interpretes, et j'ay esté en cela de l'avis d'un Socinien qui l'appelloit Oraculum Delphicum, car il estoit de Delft. Le livre de M. Lock de l'Education m'a fort plû, et presque davantage que son grand Essay of understanding; ce n'est pas que ce livre ne soit plus important et plus profond et ne contienne quantité de belles choses, mais c'est parcequ'ayant eu moy même le temps et l'occasion d'approfondir peut estre plus que luy cette matiere de l'entendement de l'homme et de l'art de penser, et ayant joint la theorie à la practique, en donnant plusieurs decouvertes qui ont parû solides, je suis peutestre plus en estat de parler à fonds de la recherche de la verité. Je souhaiterois qu'on pût procurer un établissement à Mons. Le Clerc; il sera peutestre difficile d'y procurer dans une université d'Angleterre, mais il y a mille autres moyens, et ne pourroit on pas obtenir quelque benefice pour luy, où il n'y ait point de charge d'enseigner? Il fera bien d'ecrire pour la verité de la Religion Chrestienne. Un des meilleurs moyens de la soutenir, est de repondre aux objections des libertins contre plusieurs passages difficiles de la Ste. Ecriture, c'est à quoy M. Le Clerc est le plus propre du monde. Je seray bien aise d'apprendre un jour plus de particularités du Manuscrit trouvé en langue Persanne ancienne dont vous me parlés. On dit qu'effectivement il y a encor bien des habitans de la Perse, qui adorent ou honnorent le feu, et qui ont leurs livres, mais qu'ils les cachent. Ces antiquités ne peuvent avoir gueres d'usage solide que pour l'histoire, et pour servir à l'eclaircissement de la Ste. Ecriture. Car nous ne nous devons pas attendre de trouver des connoissances fort importantes dans ces sortes de livres, faits par des Auteurs qui ont esté ordinairement credules et superstitieux, et dont la plus haute science estoit l'Astrologie judiciaire, qui n'est qu'une pure sottise. J'ay receu une lettre de Goa du 6. Decembre 1693 que le Pere Grimaldi Jesuite (destiné par le Monarque de la Chine pour estre Mandarin et President du Tribunal des Mathematiques à la place du bon Pere Verbiest, mort depuis quelque temps) m'écrit pour me donner avis qu'il a receu ma lettre avec celle du Roy de Pologne, et qu'il fera son possible pour me satisfaire sur mes questions, quand il sera arrivé à Pekin. Ce Pere est en chemin depuis l'an 1690 ou 89. Je l'ay trouvé fort à mon gré quand j'estois à Rome. Le Pere Verjus, Secretaire du P. de la Chaise, et le P. Ptolemei, Agent General des Jesuites à Rome, se sont chargés de faire tenir mes lettres pour la Chine. Ainsi, Monsieur, si vous sçavés des gens qui puissent et veuillent faire des demandes utiles, je tacheray de les y faire passer.
Je suis bien aise de ce qu'on a accommodé Messieurs Jurieu et Saurin. Ce sont des vetilles que la plupart de ces disputes. L'Electeur de Saxe a aussi bien fait d'avoir fait supprimer quelques livres faits contre mon ancien amy M. Spener. Je seray bien aise de voir un jour la Physique de M. le Clerc, et en un mot tout ce qui vient de luy, car quoyqu'il ne puisse point assez approfondir ces choses, faute de temps, cependant il ne fait jamais rien où il n'y entre quelque bonne pensée. Après la science de la felicité, c'est la Physique que nous devrions étudier; et ce que j'estime le plus dans ma nouvelle Analyse de Geometrie, c'est qu'elle rend le passage de la Geometrie à la Physique bien plus aisé. Car cette Analyse est proprement Scientia de magnitudine quatenus involvit infinitum, et c'est ce qui arrive tousjours dans la nature qui porte par tout le caractére de son auteur.
Mons. Craigh, dont Monsieur l'Evêque de Salisbury est le patron, a poussé plus avant mes pensées dans son livre imprimé depuis quelque temps, et il m'y fait trop d'honneur.
Je vous remercie, Monsieur, des bons offices que vous m'avés rendus auprès de Mons. Bleswyk. Je donnerois les pieces choisies qui feront le second et troisieme Tome de mon Code Diplomatique, aux libraires qui font imprimer le nouveau Recueil, et qui m'en ont fait prier, s'ils vouloient imprimer à part tant mon premier Tome, que les autres, sans les disperser par leur ouvrage ou Recueil, sauf pourtant à ceux de le joindre aux leurs, et de le comprendre même sous un même titre; la raison en est que des personnes considerables en France et ailleurs approuvent fort mon choix: mais s'ils confondent avec le reste ce que j'ay choisi pour le distinguer, et s'ils melent mon premier Tome dans leur ouvrage, ils se feront peutestre du tort, et ils n'auront pas de moy le second ny le troisieme Tome. Je serois bien aise qu'ils sceussent cela si l'occasion s'en presentoit, et d'apprendre leur opinion là dessus; car on dit que M. Bernard, qui est presentement auteur de la Bibliotheque universelle, concourt au dessein du nouveau Recueil. Ainsi on le pourroit peutestre apprendre de M. Le Clerc. Madame l'Electrice a receu une belle lettre de M. l'Eveque de Salisbury, où il nous donne des bonnes esperances touchant le nouveau Parlement; Dieu les accomplisse. Il a passé icy deux gentils hommes Ecossois qui auront pu vous apprendre combien on vous estime icy. Car vous, avec les deux autres celebres Burnets, faites honneur à l'Ecosse; l'un de ces Messieurs s'appeloit M. Seymour, que j'ay eu l'honneur d'entretenir quelquesfois. Il marquoit bien du jugement et avoit de tres bons sentimens.
Nous souhaiterions fort d'apprendre le sentiment de cet illustre Evêque sur l'Histoire d'Angleterre du P. d'Orleans, sur tout à l'egard du dernier Tome, qui paroist écrit par ordre, et au moins du sceu du Roy Jaques.
Puisque vous vous souvenés, Monsieur, de nos discours de libertate et Fato, et que vous voulés que je vous en rafraichisse la memoire et vous donne un essai de mes notions là dessus, je vous diray que chez moi une chose ou verité est necessaire, dont l'opposé implique contradiction, que la contingence appartient à tout ce qui n'est point necessaire
en ce sens là, et que le mot de libre est equivoque. Si on l'oppose au necessaire, il n'est autre chose que ce qui est contingent, pourveu qu'il se fasse en suite de la deliberation. Si on l'oppose à la contrainte, libre est ce qui est une suite de la nature de la chose, autant qu'elle enferme une puissance, et en ce sens on est d'autant plus libre qu'on est plus determiné de soy même à bien faire. Je tiens que Dieu et nous sommes libres suo quisque modo, de toutes ces deux façons; entierement suivant la premiere, et à mesure de nostre perfection suivant la seconde; mais nous ne sçaurions estre libres ny aucune autre substance, de la maniere que quelques Philosophes s'imaginent, comme s'il estoit possible de se determiner, lorsque tout est egal. Tous les evenemens sont predeterminés à mon avis, parce qu'il y a tousjours une cause ou raison qui fait que les choses se font plustost ainsi qu'autrement, quoyque cette raison soit plustost inclinante que necessitante. Dieu même ne choisit que pour la raison d'un plus grand bien, et ceux qui soûtiennent le contraire (car à la honte du Christianisme il y a des Theologiens et Philosophes graves qui le font) font tort aux plus grands principes de la pieté. La parfaite indifference equilibrée, qui est le cas de l'Ane de Buridan, ne se trouve pas dans la nature et ne se sçauroit trouver. Au reste je tiens que nous sommes plus libres que nous ne croyons. Nos determinations primitives ne viennent point de dehors, et comme je crois vous avoir dit, il y a de la difference entre les ames humaines prises en elles mêmes, au lieu que bien des gens s'imaginent que leur difference ne vient que du corps. Mais ces pensées abstraites ne sont pas trop convenables lorsqu'on est incommodé par des maux de teste. Je crois, Monsieur, que vous devriés aller à la campagne; l'air de Londres, sur tout en hyver, ne vous est point favorable. Je m'imagine que le Sud de l'Angleterre vous reviendroit mieux que le Nord ou que l'Ecosse, dans ce tems cy.
Après avoir écrit ce qui precede, j'ay lû vostre lettre à Madame l'Electrice, qui temoigne vous estre bien obligée de vostre souvenir, qu'elle fit aussi connoistre d'abord à Mad. la Duchesse et Mesdames les Princesses: et on l'agrea partout suivant l'estime qu'on fait de vostre personne. Madame l'Electrice me dit, qu'en parlant tant de la verité de la religion, il sembloit que vous nous preniés pour des gens qui en doutoient. Mais ce fut en riant qu'elle dit cela, et elle fut bien aise d'apprendre tout ce que vous luy mandiés.
Si M. Wotton dans le livre nouveau des Progrès des decouvertes dont vous parlés, Monsieur, a mis que Servet Espagnol (auteur du livre contre la Trinité que vous m'avés fait l'honneur de me monstrer) est celui à qui quelques uns ont attribué la circulation du sang, il se trompe beaucoup: ce fut Paulus Servita, c'est à dire le fameux Fra Paolo de l'Ordre de' Servi della Vergine, de Venise. Bartolin en a parlé dans son Anatomie, et autres. En effect, il semble qu'il en a eu quelque notion à l'occasion des valvules des vaisseaux, publiées par Aquapendente; mais je crois que ces notions estoient fort imparfaites en comparaison de celles de vostre Harvée. Il en est de même des pendules. On m'a aussi monstré des vieilles horloges d'Allemagne, apparemment d'une nature approchante de cette horloge que vous mandés, Monsieur, avoir esté trouvée dans une mine de charbon d'Ecosse faite en l'an 1627. Il y a même des livres qui ont objecté cela à M. Hugens. Mais ce que des artisans ont fait de cette nature estoit sans le sçavoir et comme en tâtonnant. Aussi ces horloges n'ont jamais esté louées ny recherchées pour leur exactitude. L'invention de M. Hugens est une suite des découvertes de Galilei. Les anciens ouvriers ne sçavoient rien de l'egalité des vibrations.
Pour ce qui est des distinctions, sçavoir comma, semicolon, colon, point, Ericius Puteanus en a fait un petit livre. Le comma est la moindre division icy comme presque aussi en Musique; quand on comprend plusieurs commas à la fois, sans achever pourtant le sens, c'est un semicolon, dont plusieurs peuvent faire un colon, duquel on se sert aussi quand le sens est achevé en quelque façon sans que la periode le soit; et la période est finie par un point. Mais on n'est pas fort severe là dessus, et on se contente de faire comme des degrés dans les partages. Les vinculums dans l'Algébre sont quelque chose d'approchant. Les Masoretes sont allés à une exactitude bien plus grande que nous sur ce sujet, car ils distinguent comme des pauses dans les commas mêmes, quoyqu'il n'y ait que des simples propositions; mais dans le fonds on n'a besoin des distinctions que lorsque plusieurs propositions font les ingrediens d'une autre plus grande.
Voyant par la lettre que vous écrivés à Madame l'Electrice, combien Londres vous plaist, je change de sentiment sur ce que j'ay crû que le soin de vostre santé vous devoit porter à quitter Londres. Se trouver dans un lieu où on se plaist, c'est beaucoup pour la santé. Ainsi j'espere que Londres vous guérira; et comme j'ay dit au commencement, vous pourrés corriger l'air de vostre propre chambre. C'est un des points que les Medecins deuvroient étudier, l'air faisant à nostre egard une espece de nourriture continuelle, puisque nous le respirons à tout moment; ainsi ce qu'ils ordonneroient pour corriger l'air, seroit comme une maniere de diete; mais souvenés vous tousjours que la diete doit plaire.
On1 a celebré ici Lundi passé, qui estoit le 18/28 de Novembre, la solennité du mariage du Duc de Modene avec nostre Princesse ainée, qui a esté épousée par le Marquis d'Este, Procureur du Duc. La ceremonie fut faite dans une grande sale du chasteau par le Comte de Gronsfeld, Suffragant de l'Evêque d'Osnabrug, c'est à dire de l'Electeur mon Maistre, ce Suffragant estant de la Religion des mariés. Ainsi les ceremonies furent faites à la Romaine, mais d'une maniere que les mêmes paroles (excepté peutestre le mot de sacrement) auroient bien pû estre prononcées par un Ecclesiastique Protestant. Apres la fonction, le bal de ceremonie qui se fait aux flambeaux fut dansé au retour du soupé dans la même sale où les epousailles avoient esté faites, les Appareils Ecclesiastiques estant levés. Il est remarquable que ce mariage est le premier qui ait esté fait entre les Maisons de Bronsvic et d'Este, quoyque ce ne soyent que les branches d'une même Maison, mais qui se sont separées il y a plus de 650 ans. Cela m'a donné sujet de projetter une medaille, qu'on fait graver effectivement; d'un costé il y a l'inscription historique que voicy: Matrimonio contracto inter Reginaldum I. Duc. Mutin. et Reg. et Carlotam Felicitatem Princ. Brunsvic. et Luneburg. Reconjunctaque VIImo divergii seculo Atestina gente Hanoverae XVIII Novembr. M.DC.VC. Au Revers on voit une riviere qui se separe en deux bras, qui apres un long cours sont reunis par un canal, avec ce mot: COMMERCIA reddit: car un canal sert au commerce des nations, et ce mariage qu'il represente retablit le commerce entre deux grandes Maisons, qui ne sont qu'une même à le bien prendre. Les Historiens d'Este ont crû qu'il y a eu autresfois un mariage d'un Duc de Bronsvic avec une Princesse d'Este, mais ils se sont abusés: c'estoit une Princesse de Montferrat. Voila ce qui se peut écrire d'icy. Voicy une lettre que Madame l'Electrice vient de m'envoyer pour vous. Je suis avec zele etc. Hanover 22 Novembr. 1695.
P.S. Nous aimerions avoir des petits livres qui s'impriment de temps en temps en Angleterre sur les affaires et autres choses. On y donne aussi une espece de Mercure Galant mêlé de sciences. En general les petits livres curieux sont bientost lûs et instruisent plus quelques fois que les grands.2
Nous attendons bientost Mr. Cresset icy, où je ne manqueray pas de luy faire vous complimens. Mad. de Bellamont est encor à Vienne. On dit cependant qu'elle a eu le bonheur d'obtenir des ordres pour son payement.
Je suis fort satisfait de M. Newton, mais non pas tant de M. Wallis, qui me traite un peu froidement dans ses dernieres oeuvres latines par une plaisante affectation de tout attribuer à sa nation, sed sibi plaudit ipse domi.