Leibniz an Th. Burnett

Hanover 11/21 Juin 1695

GerhardtFrench

Je n'ay pas voulu manquer de vous repondre le même jour, d'autant plus que j'ay vû que vous souhaitiés d'apprendre si la vostre m'a esté rendue. J'auray l'occasion au premier jour de temoigner vos sentimens à Madame l'Electrice et à Madame la Duchesse, qui seront bien aises d'avoir de vos nouvelles. Et pour moy je suis ravi d'apprendre que vous soyez en bonne santé, et que vous trouviés par tout les occasions de satisfaire vostre belle curiosité. Vous avés raison d'estimer M. Le Clerc; son erudition est d'une grande etendue; il obligera merveilleusement le public en continuant ses beaux travaux sur la Ste. Ecriture. Il nous manque encor bien des choses pour une parfaite connoissance de ce Livre sacré. Je tiens que les langues et les histoires des peuples du Levant nous devroient estre plus connues qu'elles ne sont. Les passages de Maimonide touchant les Zabiens ont donné de grandes lumieres; que ne feroit on pas si on epluchoit davantage les livres et les coutumes de ces peuples? Mais il seroit encor plus necessaire de pouvoir dechifrer les secrets de la nature, et si la Physique de M. Le Clerc y pouvoit contribuer, ce seroit beaucoup. Mais il me semble que ce n'est pas là son fort. Il est vray que je trouve qu'il raisonne bien sur la Philosophie, fort au delà des Sçavans ordinaires.

Je vous remercie fort de la connoissance particuliere que vous me donnés du dessein de quelques libraires de Hollande pour l'impression d'un ample Recueil d'actes publics. M. Moëtjens, libraire à la Haye, un des associés pour cette entreprise, m'en a fait écrire pour avoir les miens. Il est vray que j'en ay encor de reste, et du temps même qui est de la Periode de mon premier Tome; je n'ay pas donné la moitié de ce que j'ay pû, car j'ay voulu choisir, et comme le monde aime quelquesfois le choix autant que l'abondance et qu'on a trouvé le mien fort bon, je ne sçay si ces Messieurs ne feroient pas mieux de laisser mes Tomes à part, avec ce que je pourrois encor fournir pour le second et le troisieme Tome; en ce cas je serois assez disposé de leur donner ces pieces, et même d'autres que je n'aurois pas mis parmy les miennes. Si par hazard vous vous rencontriés, Monsieur, avec quelqu'un des libraires associés pour le dessein susdit, vous pourriés peutestre apprendre leur sentiment là dessus. Je serois bien aise sur tout de sçavoir jusqu'où l'impression est allée, et comment le titre sera formé, et les noms des associés.

Nous avons vû icy le sermon de M. l'Archeveque, celuy de M. Abbadie, et un autre de M. Du Bordieu. Il y avoit encor un petit discours, sans le nom de l'auteur, qu'on a trouvé fort bon. M. Stepney m'a fait l'honneur de m'envoyer ses vers Anglois. Je crois que M. l'Eveque de Salisbury a bien fait de differer encor un peu un discours plus ample, qu'il peut donner mieux que personne, sur la vie de la Reine.

M. Le Clerc a raison de traduire logos plustost Ratio que Verbum. Aussi les Theologiens disent, qu'ils entendent verbum mentis: il est vray qu'en ce sens c'est plustost l'idée que l'acte ou la faculté de raisonner, c'est à dire, c'est l'objet immediat de la pensée. Il y auroit bien à dire sur toutes ces choses. On m'a tant pressé que j'ay enfin mis quelque chose dans les Actes de Leipzig de mes Meditations Dynamiques. Mais pour celles de Theologie, on doit estre plus reservé. Le plus necessaire est connu, et ce qui est plus profond ne peut servir qu'aux esprits choisis. Margaritae non sunt objiciendae porcis.

Je m'imagine que ce M. Lock qui a fait ce beau traité sur l'Education de la Jeunesse dont vous parlés, Monsieur, sera le même qui est auteur des Essais sur l'entendement, où j'ay trouvé beaucoup de choses à mon gré. C'est une perte que la mort de Mrs. Dodwell et Wharton, tous deux capables de faire des decouvertes dans l'Histoire Ecclesiastique et profane.

M. Bussing, qui a esté Professeur des Mathematiques à Hambourg et est maintenant Ministre de la même ville, homme sçavant, a fait un livre contre la Theoria Sacra Telluris de M. Burnet, où il fait quelquesfois des objections fort bonnes contre le sentiment de ce celebre auteur, touchant le changement de la situation du Globe de la Terre, que M. Burnet pretend avoir esté autresfois sans obliquité de l'Equateur à l'Ecliptique. Mais je trouve que M. Bussing n'a pas si bien reussi dans la raison à priori qu'il a pretendu donner de cette obliquité.

Je ne doute point que M. Hoffman ne profite dans ses additions de ce qu'il y a de bon dans le Dictionnaire de Morery. N'avés vous rien appris du Dictionnaire critique de M. Bayle, ny de cette guerison considerable par des simples onguens, qu'un Medecin qu'on appelle Indien, a faite du Prince de Vaudemont et d'autres, dont je vous ay parlé dans ma precedente?

Touchant les vies des grands hommes dont vous parlés, on estime celle de Charles-Quint par Sandoval. Il y a un journal Ms. des voyages de cet Empereur qui peut eclaircir sa vie. Celle de Henri IV a esté faite par Perefixe, Archeveque de Paris. Les Memoires de Richelieu ont esté donnés par plusieurs, et Galeazzo Gualdo a travaillé cosi cosi sur celle de Mazarin. Sur Gustave Adolphe on n'a rien de meilleur que ce que M. Puffendorf en a donné. Les Memoires de Chanut donnent des eclaircissemens sur la Regence de la Reine Christine. Alexandre Farnese de Strada a esté continué par un autre sçavant Jesuite. Une vie Latine du Cardinal Polus a esté imprimée en Angleterre; je la trouve passable. Il est inutile de vous parler de ceux qui peuvent eclaircir la vie de la Reine Elisabeth. Celle de Fra Paola par le P. Fulgence, son compagnon, est bonne; je n'en ay vû aucune de Grotius. Celle de Ruyter, faite en Flamand et traduite en d'autres langues, comme je crois, est bonne. Celle du feu Duc de Lorraine par M. de Beauveau est bonne encor. Mais celles qu'on a faites du dernier Duc de Lorraine, du Prince de Condé, du Marechal de Turenne, de Tromp, et d'autres semblables, ne me contentent point; ce ne sont que des pieces faites pour faire gagner les libraires.

On m'a communiqué un vieux Ms. de l'Eglise d'Ely en Angleterre, que je compareray un de ces jours avec ce que M. Gale a publié.

Il me semble que vous pourrés bien rester en Hollande jusqu'à ce que le Roi retourne en Angleterre. Ainsi vous ferés grande provision de belles choses.

Non obstant le grand dessein de l'ouvrage Diplomatique de Hollande, qui peutestre ne paroistra pas encor si tost, je crois que le mien ne sera pas mal receu en Angleterre, de la même maniere qu'on m'en demande en France. Ainsi si vous apprenés un jour le sentiment de quelque

libraire avec lequel on pourroit faire quelque echange de livres, vostre bonté ordinaire pour moy vous portera à m'en faire quelque part.

M. Bernard Nieuwentyt, Mathematicien Hollandois, m'a envoyé un livre où il approuve et employe en partie ma nouvelle methode dans les Mathematiques; mais il fait des objections contre une partie de mes manieres analytiques, comme cela vient de ce que je ne me suis expliqué quelquesfois qu'à demi; il me sera aisé de le satisfaire, et je le feray dans les Acta Eruditorum de Leipzig.

Je juge aisement que vous avés beaucoup à faire pour bien employer vostre temps en Hollande, ainsi je n'ay garde de vous en faire perdre. Je vous supplie seulement de m'avertir de bonne heure quand vous voudrés quitter ce pays là. Si je reçois plus souvent l'honneur des vos nouvelles, ce me sera une grace singuliere. Si vous voulés envoyer quelque chose à Madame l'Electrice, ou à moy, il suffira de le faire donner à M. Van der Hek, nostre Agent à la Haye. Madame l'Electrice a la bonté de permettre qu'on mette dans ses paquets ce qui s'adresse à moy. Je suis avec zele etc. Hanover 11/21 Juin 1695.

P.S. Je vous envoye icy quelques mots sur le discours politique de M. Sherlock que vous me fites voir, Monsieur. Je vous aurois donné ce papier icy, si je vous avois trouvé à mon retour de Wolfenbutel.

En m'envoyant dorenavant des lettres, je vous supplie de me les envoyer plustost franco Breme, que franco Lingen, car la voie de Breme fait qu'elles me sont mieux rendues.1

  1. 1Von diesem Briefe ist das Original nicht vorhanden.