Leibniz an Basnage
Je vous suis obligé, Monsieur, des ouvertures que vous me faites de la part de ces Messieurs qui entreprennent de donner un grand Recueil des Traités et autres pieces semblables. Je puis contribuer considerablement à leur dessein, et j'ay de quoy remplir quelques volumes in folio des pieces non imprimées pour la pluspart. Outre celles que j'avois déja, on m'en a envoyé de plusieurs endroits de l'Europe, et quelques unes par ordre des Princes mêmes, en veue de mon Code diplomatique qui a esté fort applaudi en France même et en Italie, sourtout à l'egard du choix. Ainsi mon engagement et l'approbation publique aussi bien que les sentimens des personnes de consideration m'obligent à conserver et à poursuivre ce dessein, que je ne serois pas bien aise de voir absorbé et détruit avant que d'estre venu à sa perfection. Si vous voyiés les lettres que des Ministres m'ont écrit et fait écrire là dessus et particulierement ce que le R. P. Verjus m'a mandé de sa part et de celle de M. le Comte de Crecy, son frere, vous jugeriés aisement que je ne sçaurois en user autrement, sans me faire du tort et sans marquer de l'inconstance en abandonnant une entreprise si approuvée. Mais voicy un expedient, qui contentera et vos Messieurs (s'ils ne sont pas trop difficiles) et moy aussi; c'est qu'ils pourront conserver dans un ouvrage qui fasse partie du leur, mon Code diplomatique tel qu'il estoit déja imprimé, et ce que je choisiray pour l'y joindre et pour l'achever. Mais afin de leur combler la mesure
en recompense de cette complaisance qu'ils auront pour moy, qui ne leur coustera rien et qui ne consiste que dans une pure formalite à leur egard, je leur fourniray une tres grande quantité d'autres pieces qui pourroient seules faire un volume, qu'ils insereront où il leur plaira, se contentans d'y faire marquer à la marge qu'ils les ont receues de moy. C'est là ma resolution qui ne sçauroit estre plus avantageuse pour eux ou pour leur ouvrage, ny plus moderée à mon egard. Et je ne doute point que M. Bernard ne la trouve raisonnable. Et qu'en commençant l'impression, on ne laisse mon Code à l'ecart; un Registre General le fera entrer dans le même rang avec le reste. Voilà poux la reputation; pour ce qui est de l'interest, je seray d'autant plus traitable. Pour me dedommager des frais, on reconnoistra raisonnablement ce qu'il a fallu et faudra pour avoir de telles pieces, et pour en obtenir et envoyer de copies. De plus on m'accordera un certain nombre d'exemplaires; on pourra aussi se charger de ceux qui restent encor du premier Tome aupres le libraire. Et on reglera ces details, quand on sera convenu du principal.1
Je suis bien aise que le Cosmotheoros de M. Hugens s'achevera et que M. Volder a esté chargé de conserver les reliques de l'Esprit de ce grand homme. Ce que j'ay dit de luy, est en substance que je le mets en parallele avec Archimede, Kepler, Galilei et des-Cartes, ceux de tous les hommes connus qui ont penetré le plus dans les loix de la nature, et que je fais une difference infinie entre ceux qui ne donnent que des experiences et ceux qui en dechifrent les raisons secretes, et qui sont pour ainsi dire du conseil de Dieu. J'avois fait la même reflexion que vous sur le titre du livre intitulé Conspiration contre Des-Cartes, je dis à M. Nicaise qui en a bien ri, que l'auteur du livre prenoit sans doute des Cartes pour un dictateur de la Republique des philosophes, tel que Cesar estoit dans la Romaine. Des amis de Paris ayant tiré de moy quelques unes de mes pensées philosophiques, les ont mises dans le Journal des sçavans. Il y a entre autres une Hypothese nouvelle sur la communication des substances, et particulierement sur l'union de l'ame avec le corps; il est vray que j'ay trouvé à propos de faire dissimuler mon nom, peu de personnes estant capables de juger sainement de ces matieres. Je tiens donc pour demonstré que tout arrive à l'ame aussi bien qu'au corps en vertu de leur propres loix et comme par une suite de leur estat primitif. Mais c'est avec une harmonie si exacte et si bien établie d'abord entre les substances differentes par la sagesse infinie de l'auteur des choses, que les changemens qui naissent ainsi à chacune de son propre fonds, s'entre repondent tout comme s'il y avoit une transmission des especes et qualités ou quelque influence reelle, que le vulgaire des philosophes s'imagine, mais qui ne sçauroit avoir lieu. Il me paroist aussi plus digne de Dieu et plus convenable à la philosophie, de tout expedier conformement aux loix naturelles que Dieu a données d'abord aux choses, que d'estre obligé de l'employer tousjours ex machina, pour rendre raison de ce qui se passe ordinairement, comme font les auteurs du systeme des causes occasionelles. Ainsi au lieu de dire avec ceux, que Dieu s'est fait une loy de produire tousjours dans la substance des changemens conformes à ceux d'une autre substance, qui troublent à tout moment leur loix naturelles, je diray que Dieu leur a donné d'abord à chacune une nature dont les loix mêmes portent ces changemens, de sorte que selon moy les actions des ames n'augmentent ny diminuent point la quantité de la force mouvante qui est dans la matiere, et n'en changent pas même la direction, comme M. Descartes a cru. Cependant je ne nie pas l'action d'une substance sur l'autre. Mais je croy que l'effort qu'elle fait n'est qu'en elle même, et que le changement qui en arrive dans l'autre, ne se fait qu'en consequence de l'harmonie preétablie. Et qu'il est impossible d'expliquer autrement les Actions emanantes dans l'ordre naturel des choses. Nous verrons ce que les philosophes en diront. J'en avois déja echangé plusieurs lettres avec feu M. Arnaud, qui avoit esté surpris d'abord de la nouveauté de ce sentiment, et de quelques autres qui y sont liés, mais il commença à s'apprivoiser avec ces opinions à mesure que nostre communication avançoit là dessus. Je souhaitte particulierement d'en sçavoir vostre sentiment et celuy de M. Bayle, qui a fort approfondi ces matieres.
Monsieur Thomasius, qui a beaucoup d'esprit, et le talent d'écrire en nostre temps avec elegance, avoit fait entrer dans la preface latine qu'il a mise devant le livre de M. Poiret, des pensées qui allarmoient quelques theologiens; il n'a pas laissé de continuer et d'entrer aussi en contestation avec un sçavant Medecin de Hall, nommé M. Hofman, sur le sujet des sympathies que M. Thomasius employe au prejudice des explications mechaniques, en soutenant de plus trois principes, l'esprit, l'ame et le corps.
Ce qui porte un caractere de reprobation et l'enthousiasme dans l'opinion de quelques uns, mais sans sujet à mon avis, quoyque je n'entre point dans ces sentimens.
Le livre du P. Hardouin de nummis Herodiadum avoit esté supprimé par les Jesuites mêmes à cause des opinions extraordinaires de ce Pere. Mais un libraire de Leipzig en ayant eu un exemplaire l'a fait reimprimer.
Un sçavant Medecin à Hildesheim, nommé M. Behrens, travaille à un ouvrage de familiis emortuis. Hamelman, écrivain du siecle passé, en avoit donné une ebauche.
Je suis avec zele etc.2
Vielleicht steht mit diesem Schreiben das Postscriptum datirt Hanover 3/13 Janv. 1696 in Verbindung, welches in Bd. IV S. 498 aufgenommen ist.
- 1Das Bisherige vom Anfang an ist in Klammern eingeschlossen, zum Zeichen, daß es beim Abschreiben des Briefes wegbleiben sollte.
- 2Ohne Datum. Leibniz scheint das vorstehende Schreiben in anderer Form abgesandt zu haben, zugleich mit dem Postscriptum, datirt Hanover 3/13 Janvier 1696, welches in Bd. IV. S.498ff. aufgenommen ist.