Basnage an Leibniz
De la Haye ce 15 de Janv. 1694
J'ai reçû, Monsieur, les 2 lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'ecrire, et je vous aurois plus ponctuellement repondu, si je n'avois eté distrait par deux voyages consecutifs que j'ai faits depuis peu. Cependant j'ai lû vostre Codex diplomaticus, et même l'article qui entrera dans le quartier que je dois publier à la fin du mois de Febvrier est dressé. Je l'ai lû avec plaisir, et j'en ai tiré beaucoup d'utilité par quantité de pieces curieuses qui y sont receuillies. La preface que vous y avez mise n'en est pas un des moindres ornements. J'avoue que je m'etois fait une autre idée de vostre plan, et j'avois crû que pour former un dessein suivi, vous pretendiez choisir tout ce qui regarde l'Allemagne, afin que cela servist de code ou de droit public pour l'Empire. Ceux qui traittent le recueil de Leonard à cet egard n'ont pas, ce me semble, tout à fait raison. Ce n'est point un fatras comme on vous l'a mandé. Il n'y a que la preface que M. Amelot a mise à la tète qui merite ce nom là. Pour le recueil, il est composé de tous les traittez de la France avec les Etats avec qui elle a eu quelques interests à demesler, et s'il en manque quelques uns, il en manque tres peu; et cela fait un corps entier. Mais je comprends par vos lettres que vous n'avez point voulu vous assujettir à faire recueil universel. C'eust eté en effet vous mettre un pesant fardeau sur les bras, et le Public qui vous juge capable de toute autre chose que d'une compilation, en auroit murmuré. Il eust fallu vous engager à plusieurs volumes, et au travail immense que demande l'exactitude de ne rien laisser echaper et de tout placer dans son ordre. Je trouve pourtant que vous n'avez pas pris la partie la moins difficile, car la preference que vous donnez aux pieces qui n'ont point encore paru, vous coûte beaucoup. Il vous faudra defricher ce qui n'a point encore eté manié, et de tant de pieces que l'on tire des archives en tant de lieux pour vous, il vous faudra tout examiner pour determiner vostre choix. Ce qui demande une application prodigieuse et aussi tres ennuyeuse. Je ne vous offre pas mon secours pour la Hollande, car depuis qu'elle est reduite en Republique et qu'elle se gouverne par elle mesme, il y a peu de traittez et de resolutions prises dans les Etats qui ne soient imprimées. On en peut trouver une grande partie dans Aizma, et dans les volumes que l'on a adjoutez pour continuer son histoire, dans ce que l'on appelle le Placaet boeck et en mille endroits que je vous indiquerai si vous en avez besoin. Pour vos Animadversions qui regardent les Principes de Descartes, je les garde jusqu'à ce que vous trouviez à propos de les retirer de mes mains. Je m'imaginois que M. Huguens vous auroit envoyé ses remarques, et vous n'en attendiez point d'autres apres les siennes. J'avois voulu engager M. le Clerc à me donner ses observations. Mais la revision du Dictionnaire de Moreri dont il va paroistre une nouvelle edition, et son commentaire sur la Bible l'occupent si fort qu'il n'y a pas eu moyen de rien obtenir de lui. A l'egard de M. Bayle, il n'a eu d'autres raisons que le travail de son Dictionnaire Critique qui l'occupe tout entier. Je sçai seulement qu'en particulier il avoit dessein de s'expliquer dans une these sur la motion du corps: mais vous avez appris le revers de fortune qui lui est arrive. Le Magistrat sans l'entendre l'a privé de sa charge et de ses gages; il a pris pour pretexte quelques propositions pretendues impies dans son traitté des cometes. C'est un pretexte, car il y a 10 ou 12 ans que ce livre a paru; d'ailleurs on devoit du moins à son merite la justice de l'entendre. Il merite un meilleur sort. La vue que vous avez de publier quelques lettres de Mrs. Seckendorf, Pelisson et Thevenot avec les vers que vous avez composez pour eux, m'a rejoui, car je comprens qu'elles doivent estre pleines de faits et de contestations curieuses. Je suis déja entré en negotiation avec un de nos libraires là dessus; mais je n'ai ozé en venir à une conclusion jusqu'à ce que je sçache plus precisément vos intentions. Mandez moi donc, s'il vous plaist, si vous avez rangé que vous avez ramassé, et si vous perseverez dans la pensée de l'impression, et à quelles conditions. Vous m'avez parlé une autre fois de vostre commerce avec le Prince Erneste de Hesse. Il me semble que vous en pourriez faire une 2de partie pour joindre aux autres, et faire de tout un volume, en choisissant un peu plus severement ce qui peut soutenir mieux l'impression. Je vous rends mille graces de vos corrections sur les Nouvelles litteraires que vous avez trouvées à la fin de Febvrier et de May. Ceux qui les ont ecrites ne sont pas si exactement instruits de ce qui regarde le G. Duc et les problèmes de M. Viviani que vous qui y avez une part illustre. Si cela etoit de quelque consequence, je le mettrois dans un errata; mais je croi que cette erreur importe peu aux interessez. Il n'en est pas absolument de mesme pour la prophetesse de Lunebourg et de M. Petersen: et je tacherai de reparer la faute sur tout pour le bannissement du pays de Lunebourg. J'ai vû depuis un livre de M. Calixte contre les Chiliastes, où il paroist fort animé contre ces sectaires. Mais quoique les affaires qui divisent la ville de Hambourg aient eclaté par tout, nous ne les apprenons que par des voyes mal assurées, et par des relations mal circonstantiées. Si vous avez quelque piece où la chose soit bien racontée, aiez la bonté de me la communiquer. Ce que vous m'apprenez de M. Horbius qui est le tenant contre M. Mayer, m'a donné quelque lumiere dans leurs demeslez. J'ai connu M. Mayer à Hambourg; il a un grand credit parmi le peuple. Il me fist l'honneur de me voir lorsqu'il fist l'année derniere un voyage en Hollande. Il emmena avec lui M. Oudin qu'il avoit ebloui par les promesses de quelque etablissement. M. Oudin s'est bien repenti de l'avoir suivi, et il est revenu tres peu satisfait de la maniere dont M. Mayer en a usé. C'est un tres honnête homme que M. Oudin et tres habile sur tout ce qui regarde les monuments medii saeculi. C'est dommage qu'on ne lui assure pas de quoi travailler sans inquietude. Mrs. de Leyde le font subsister mediocrement, et sans lui fixer aucune pension. M. Tollius dont vous me demandez des nouvelles reside depuis quelques mois à Utrecht où il fait imprimer 2 vol. je croi sous le titre de Itineraria Tollii. Je doute que les editions de l'Acoran, à quoi vous me dittes que l'on travaille en Allemagne, l'emportent sur elle qui se fait à Padoue aux frais et par les soins du Cardinal Barbarigo qui est Archevesque de cette ville. Il le fait imprimer en Latin et en Arabe. Le G. Duc de T. a presté ses caracteres arabes pour cela. Nous avons vû ici l'ode Pindarique de Boileau sur la prise de Namur. Bien des gens trouvent qu'il s'est un peu egaré en se guindant trop. Je croi qu'il aura mieux reussi dans la satire contre les femmes que l'on dit qu'il va publier. Nous n'avons presque rien ici qui soit digne de vostre curiosité.
de la Haye ce 15 Janv. 1694.