Leibniz an Basnage

GerhardtFrench

J'ay receu l'honneur de vostre lettre par la faveur de Mons. l'Envoyé d'Angleterre; je vous envoye cellecy par l'entremise de Mons. le Baron de Goriz, nostre grand Mareschal de la Cour.

J'ay icy le placaet-boeck en deux volumes, aussi bien qu'Aizema. Mais si vous me pouvés encor indiquer d'autres sources, vous m'obligerés. On imprime bien des choses en Hollande en matiere d'Estat, mais ordinairement c'est sur des feuilles volantes qui se perdent. L'importance seroit d'en pouvoir obtenir des amas ou collections.

Je suis un de ceux à qui la disgrace de M. Bayle a le plus deplû. Je voudrois que toutes les personnes de merite fussent satisfaites à proportion; mais ce qui embarasse, c'est qu'on accuse M. Bayle d'estre auteur des avis aux Refugiés, et qu'on dit d'en avoir des soubçons tres forts. Effectivement s'il avoit fait un tel livre, il auroit grand tort; mais quand il auroit des sentimens approchans, je le tiens incapable de les produire d'une maniere si prejudiciable à l'estat qui le protege.

On pourroit faire un denombrement considerable des traités de France qui manquent à Monsieur Leonard. Ainsi il s'en faut beaucoup qu'il les ait presque tous. Je suis cependant de vostre sentiment, que son recueil est tres bon et tres louable, et je voudrois qu'on en eût de semblables des autres pays. Pour moy, je n'ay voulu que des pieces choisies et diversifiées. Ce qui fait qu'on a cru le sien approcher un peu du fatras, ont esté peutestre en partie toutes les pretendues sentences de reunion. Mais pour moy je suis bien aise qu'on les a publiées. Cela servira un jour. Un ouvrage universel seroit de trop grande étendue. Mais si on imitoit ailleurs le dessein de M. Leonard, quelqu'un pourroit faire un jour un abregé universel. Mais ce ne sera pas moy au moins. Si quelques libraires songeaient en Hollande à faire imprimer de tels recueils, suivant ce que j'ay vû un jour dans la gazette Françoise de Hollande de l'année passée, je vous supplierois, Monsieur, de m'en faire avertir, car j'ay bien des pieces qui sont bonnes en elles mêmes, mais qui ne me paroissent pas assez curieuses pour estre employées dans mon Code. Je voudrois qu'on ne s'attachât pas seulement aux traités, mais qu'on conservât encor mille autres pieces suivant mon plan.

Vous serés absolument le maistre de regler les choses avec un libraire qui voudroit se charger de ce petit recueil des lettres de trois excellens amis que j'ay perdus depuis peu. Et je gouste encor vostre avis touchant celles du feu Landgrave Erneste. Quant au choix à l'egard de celles cy, je ne seray peutestre que trop scrupuleux pour n'offencer personne, car un Prince écrit plus librement qu'un autre. Je ne demanderay au libraire qu'un nombre d'exemplaires, en ayant besoin pour des amis qui me feroient la guerre sans cela.

Mons. Tschirnhaus m'écrit qu'il va faire reimprimer son Medicina Mentis.

On a imprimé à Paris le Catalogue de la Bibliotheque de feu M. Thevenot, et on dit qu'il y a trois mille pieces qui ne sont pas dans la Bibliotheque du Roy.

Je m'imagine que la relation de Dannemarc qui a fait tant de bruit en Angleterre, sera bientost imprimée en Hollande, traduite en François. Je l'ay lue en Anglois. On peut dire à mon avis, que l'auteur ne hait pas le Roy Guillaume en particulier, quoyqu'il paroisse peu affectionné aux Rois en general et qu'il outre estrangement les choses. Cependant il faut avouer, qu'il y a des pensées singulieres. On veut que le frere du Lord Belmont en soit l'auteur. Je m'en rapporte. L'auteur quelqu'il puisse estre, aura raison de ne pas avouer son ouvrage. C'est l'Antipode de l'avis aux Refugiés.

On nous a aussi envoyé d'Angleterre les Questions of the deity. L'auteur est un Antitrinitaire, mais plustost Arien que Socinien, il approche le plus des Mahometans, car il defend l'adoration de Jesus Christ. François Davidis soutint la même chose en Transilvanie contre Socin.

Toutes les pieces que j'ay vues sur l'affaire de Hambourg sont faites par des interessés, et par consequent sujettes à caution. Monsieur Petersen, Surintendant de Lunebourg (chez qui estoit la damoiselle d'Assebourg d'une des meilleures Maisons du pays, connue par les visions qu'elle a) fut privé de sa charge parce qu'il avoit desobéi plus d'une fois aux ordres qui luy defendoient de precher le Chiliasme. Et on luy temoigna assez, qu'on estoit bien aise d'estre delivré de luy et de sa cabale, mais il n'y a point eu de sentence de bannissement. On peut dire qu'hors de cela il a du merite et du zele. Tous ceux qui ont connu la damoiselle d'Assebourg, l'ont estimée à ses visions près. Même j'ay entendu Madame nostre l'Electrice en parler avec estime. Une de ses soeurs a esté damoiselle d'honneur de nostre cour, et mariée à un gentilhomme du pays qui est dans des emplois considerables, mais elle est morte. La damoiselle prophetesse a esté quelque temps à Berlin depuis. Et à present je crois qu'elle est chez une certaine comtesse devote. Elle a repondu tres sagement à des personnes de ma connoissance, qui luy ont parlé depuis. On avoit imposé à Mons. Petersen de l'avoir poussé à ces sentimens et composé des visions. Mais on luy fait tort, car nous sçavons de science certaine, qu'elle a eu ses visions avant que de connoistre M. Petersen, et dés sa jeunesse.

Je crois de vous avoir marqué la substance de l'affaire de Hambourg. Le Ministere s'avisa de dresser certains articles contre les visionaires, Jacob-Behmistes et autres sectes pretendues. Quatre Ministres n'y voulurent point souscrire. Et meme le Magistrat en vertu du droit Episcopal attaché à la superiorité territoriale crût que le Ministere avoit dû demander son consentement preallable. Là dessus le Ministere paroist favoriser ceux de la bourgeoisie qui pretendent que c'est à elle et non au senat, que le droit de superiorité appartient. Ce qui est une question de dangereuse consequence. La contestation s'est rechauffée à l'occasion de M. Horbius, un des quatre refusans, qui avoit distribué une version Allemande d'un livret de M. Poiret de l'Education des Enfans. Monsieur Mayerus et autres crurent d'y trouver le Quaquerisme et autres sentimens dangereux. Cependant un Censeur à Leipzig n'y avoit rien trouvé de mauvais, parcequ'il n'avoit point sçû d'où il venoit. Tant est il vray que l'opinion qu'on a des livres depend quelques fois plustost de l'opinion qu'on a de l'auteur, que de ce qu'on trouve dans le livre. Le Ministere là dessus excommuniqua

Monsieur Horbius par la pluralité et poursuivit son eloignement. Mais le Magistrat, quoyqu'il eût desapprouvé la conduite de M. Horbius à l'egard du petit livre et l'eût obligé de reconnoistre en cela sa faute par écrit, ne voulut pourtant point consentir à sa deposition. Quelques uns du Ministere sont encor pour luy. Les sentimens sont partagés dans le senat et dans la bourgeoisie. Je ne sçay pas à quoy cela aboutira. Mais les voisins mêmes ont interest que l'affaire soit terminée comme il faut.

C'est dommage que Mons. Vallemont s'est attaché à justifier la chimere de la baguette. Jaques Aymar a reconnu son imposture, je le sçay de la bouche de Madame la Duchesse douairiere d'Hanover, qui a eu la curiosité d'examiner cet homme conjointement avec M. le Prince de Condé. Et enfin apres avoir epuisé ses artifices, il a eu recours à l'aveu et à la deprecation. Quelques uns crurent qu'il falloit dissimuler cette découverte par une maniere de fraude pieuse ou utile, car la crainte de cet homme avoit fait rapporter des vols. Mais on prit le parti de la verité. J'y ay eu quelque interest, car quelques amis accusoient deja mon incredulité sur ce sujet. Je suis etc.1

  1. 1Ohne Datum.