Leibniz an Basnage

GerhardtFrench

Vous aurés receu celle que je me suis donnée l'honneur de vous écrire il y a plusieurs semaines. Je n'avois pas vû vostre Histoire des ouvrages des Sçavans de cette année par la negligence des libraires, s'estant trouvé que M. Desbordes au lieu de me l'adresser, l'avoit envoyé a M. de la Bergerie qui est icy Ministre Reformé. Les ayant eus, j'ay remarqué que M. Hugens m'a fait plus d'honneur que je ne merite en parlant favorablement de mes decouvertes Mathematiques articl. 11. de Fevrier 93. Je vous en suis obligé aussi, Monsieur, puisque vous avés bien voulu publier ce qu'il en dit. Je vous dois aussi des remercimens de ce que vous avés dit quelque chose de mon Code Diplomatique. Cependant ce ne sera point un si gros ouvrage, comme il semble qu'on vous a mandé; je n'y mets que des pieces choisies et pour la pluspart non imprimées. Si on vouloit tout amasser, l'affaire iroit à l'infini. Il y a déja du temps que le premier Tome a paru. Les principaux Ministres à Stockholm, à Berlin et ailleurs ayant fort gouté mon dessein, on a donné ordre de me fournir des pieces curieuses et considerables. N'y at-il pas moyen d'en esperer aussi quelques unes de Hollande? On jugera de mon dessein par le premier Tome, dont M. Desbordes a receu des exemplaires de mon libraire. J'ay un si grand nombre de pieces non imprimées, que si je voulois tout publier, ce seroit veritablement un gros ouvrage. J'ay un volume de ce qui s'est passé à la reconciliation de Henry IV avec l'Eglise Romaine, dont j'ay tiré cette circonstance considerable que les Prelats de France luy prescrivant la profession de Pie IV en rayèrent la mention du Concile de Trente qui s'y trouve en deux endroits, jugeant qu'il n'estoit pas receu en France, pas même en matiere de foy. Comme cette particularité a un peu embarassé M. l'Abbé Pirot, à qui je l'avois mandée en repondant à son discours sur la reception du Concile de Trente en France, il dit dans sa replique qui m'a esté envoyée par M. l'Eveque de Meaux, que les Historiens ne touchent point cette particularité et que les Actes ne subsistent plus. Mais je ne doute point que les Actes ne subsistent, puisque la copie que j'en ay vient de France. En tout cas, s'ils s'inscrivent en faux contre ces pieces, on les donnera au public d'une maniere qui fera assez connoistre s'ils ont raison. J'ay aussi plusieurs memoires non imprimés, touchant le Clergé de France, les Synodes des Eglises de France et les assemblées des Estats du Royaume; j'ay aussi en main des memoires non imprimés de quelques Ministres et Ambassadeurs François, entre autres deux volumes des Negotiations de la France à la Porte du siecle passé et du nostre. Ainsi je pourrois fournir bien des choses à des libraires, dont le public seroit peutestre content.

Mons. l'Eveque d'Avranche a donné une seconde Edition de sa Censure

Cartesienne. Si vous m'aviés pû procurer des reflexions de quelques habiles Cartesiens de Hollande sur mes Animadversions, on les auroit pû joindre à une reimpression de la seconde Edition de la Censure de M. Huet.

Souffrés que je dise un mot, Monsieur, touchant la page 279 de vostre Fevrier. Vous dites que le Grand Duc s'applique fort aux Mathematiques et propose luy meme des problemes à resoudre, et que M. Viviani a beaucoup de reputation dans cette science. Je crois qu'il y a un peu de mesentendu, et voicy ce que j'en sçay. Le Grand Duc a esté fort curieux autres fois à l'egard des Mathematiques, mais on ne sçauroit dire qu'il s'y applique presentement. Les affaires de son Estat et les exercices de pieté l'occupent entierement. Mais le Grand Prince aime fort les belles curiosités. Le probleme qu'il semble qu'on a eu en veue n'a pas esté proposé par le Grand Duc, mais par M. Viviani qui est maintenant le premier Mathematicien de l'Italie. Il est vray que M. l'Abbé Montaigu, Ministre de Florence à Vienne, a eu ordre de son maistre de m'envoyer ce probleme, que M. Viviani avoit proposé sans y mettre son nom, s'appellant ultimo scolare del Galilei. On a esté content à Florence de ma solution.

Ce qu'on vous mande à la fin du May de la prophetesse de Lunebourg a besoin d'explication. Ce qu'on appelle la secte des pietistes ne doit pas estre confondu avec le sentiment de ceux qui soutiennent le chiliasme et qui approuvent certaines visions. Quelques Estudians de Leipzig s'estant appliqués à l'estude de l'écriture et à la practique de la pieté d'une maniere qui les faisoit soubçonner de singularité, on fit une perquisition, où l'on ne trouva pas de quoy les punir, neantmoins on defendit leur assemblées. Cela donna occasion au nom des pietistes, et servit à quelques uns à decrier même les bonnes choses, comme l'illustre M. Seckendorf a monstré dans un discours intitulé: Imago pietismi. Et comme en même temps une jeune damoiselle de la famille noble d'Assebourg (qui a esté autres fois considerable dans le pays de Bronsvic) avoit eclaté avec ses visions qu'elle a eues dés son enfance et que Mons. Petersen, autresfois Ministre à Hanover et derrierement Surintendent à Lunebourg, approuvoit par un petit imprimé, plusieurs ont mêlé l'un avec l'autre. Mons. Petersen soutenoit depuis long temps le sentiment du Regne de mille an, que la damoiselle prophetesse confirmoit. Il n'est pas vray que M. Petersen et la prophetesse ayent esté bannis du pays ou qu'on les ait considerés comme perturbateurs du repos public. Mais M. Petersen ayant soutenû le chiliasme en chaire contre les ordres de la cour de Zell, eut son congé, et la fille qui n'estoit à Lunebourg qu'à son occasion, s'en retira aussi, et a esté pendant quelque temps à Berlin chez Mad. de Schweiniz. Ceux qui l'ont vue luy rendent témoignage qu'elle paroist fort sage et raisonnable en tout autre chose. Son stile a quelque chose de sublime et de surprenant.

Ayant perdu trois amis considerables dans un petit intervalle de temps, sçavoir Messieurs Thevenot, Seckendorf et Pelisson, je m'avisay il y a quelque temps (lorsque j'estois en voyage) de faire leur eloge en quelques vers latins; on y pourroit adjouter encor quelques lettres qu'ils m'ont écrites et que je leur ay écrites à mon tour. Les vers ne sont que de quelques pages, mais à cause des lettres cela feroit un petit in duodecimo, si quelque libraire de vostre pays estoit disposé à s'en charger, et il y auroit quelques matieres du temps qui ne deplairoient peutestre pas.

J'adjouteray encor un mot touchant M. Horbius que j'ay connu quand nous estions jeunes tous deux. Quand il estoit en France, il me mandoit des bonnes nouvelles de la republique des lettres. Il estoit bien venu chez Messieurs Chapelain, Menage et autres. Depuis s'estant appliqué à la predication avec grand succès, il fut enfin appellé à Hambourg. Quelques uns du Ministere de cette ville resolurent entre eux de faire signer à leur confreres un formulaire contre les Weigeliens, Jacob-Behmistes et gens semblables, qu'ils appellent fanatiques. Mons. Horbius et trois autres membres s'opposèrent et crûrent que le Ministere ne devoit rien innover sans participation du Magistrat. Depuis M. Horbius ayant fait distribuer une traduction Allemande d'un petit livre de M. Poiret de l'education des Enfans, on crût y trouver des expressions peu orthodoxes et on a fait là dessus une guerre particuliere à M. Horbius. Le Magistrat a interposé son autorité, mais le peuple paroist assez animé contre M. Horbius, et on ne sçait encor quelle fin l'affaire pourra avoir. Celuy qui paroist le plus dans le Ministere est Mons. Joh. Frid. Mayerus, qui a de l'erudition et de la lecture moderne, et des grands talens dans la predication. Il a attiré M. Oudin à Hambourg, mais je ne sçay quel succès le bon homme y aura eu. Je luy souhaiterois du repos et de la santé pour publier quantité de monumens Ecclesiastiques non imprimés. Cela me fait souvenir des lettres de Berengaire et à Berengaire, que j'ay recouvrées. J'entends ce Berengaire

fameux dans la controverse de la cene. Je ne sçay si ces lettres se trouvent ailleurs.1

P.S. On me dit que le Magistrat de Roterdam n'a pas voulu que M. Bayle continuât dans l'employ qu'il y avoit et qu'on le charge de je ne sçay quoy. J'en suis autant plus faché que son merite devroit estre accompagné du repos, propre à le faire éclater de plus en plus à l'avantage du public.

  1. 1Ohne Schluß und ohne Datum.