Leibniz an Basnage
Vostre silence et le mien ont la même cause, qui est la distraction, où nous nous trouvons assez souvent. Pourtant j'avoue que j'avois plus de sujet que vous de combattre contre cet empechement, parceque je trouve que l'avantage de nostre correspondance est presque entierement de mon costé. Je vous remercie fort de ce que vous mandés du Recueil des Traités de Mons. Leonard. Mais pour luy envoyer la liste de ce que nous avons icy, il faudroit un Catalogue aussi long que celuy qu'il a fait imprimer. Ainsi il auroit esté plus court d'apprendre ceux qu'il a trouvés depuis. Comme je ne m'attache pas aux traités, ny à la France, mon Recueil sera entierement different tant de celuy de M. Nesselius, que de celuy de Mons. Leonard, bien qu'il y puisse avoir quelque chose de commun.
J'y veux mettre toutes sortes d'Actes publics qui ont rapport aux droits et interests des Princes, et on le pourroit intituler Codex Juris gentium, c'est à dire un recueil de ce qui tient lieu d'Ordonnances et d'Arrests entre les souverains. Ce sont fundamenta juris gentium voluntarii, à quoy servent non seulement Traités, Contracts de mariage, Testamens etc. mais encor Arbitrages, Adoptions, Executions, Hommages, Creations ou erections, Abdications, et autres choses semblables. J'ay de quoy faire un Recueil raisonnable, et je ne mettray pas même tout ce que j'ay, de peur de prolixité. Je mettray plus amplement les pieces anciennes, mais je seray plus reservé à l'egard des modernes. Je desireray des pieces choisies sur les affaires passées depuis la paix de Munster. Et j'y implore vostre assistance et celle de vos amis dans les occasions.
Je suis bien aise, Monsieur, d'apprendre par vostre lettre, que mon objection touchant l'etendue donne occasion à un esprit aussi penetrant et aussi exact que celuy des Mons. Bayle de repasser sur cette matiere. On a de la peine à se bien expliquer, et je voy bien de ne l'avoir pas encor fait. C'est pourquoy j'ay esté contraint de donner quelque eclaircissement dans le Journal de Sçavans du 5. Janvier de cette année1, dont voicy la copie que je vous soupplie de communiquer à Mons. Bayle avec mes tres humbles recommendations. Je crois qu'il demeurera d'accord que l'inertie naturelle des corps est une suite non pas de l'etendue, mais des loix naturelles de la force. Or je tiens que la force est dans le corps, car de dire qu'elle se trouve en Dieu, c'est recourir à la cause generale dans une matiere particuliere. Et quoyque Dieu la produise continuellement comme les autres choses, c'est toujours dans le corps qu'il la produit, dans le corps, dis-je, et non pas dans l'etendue qui se trouve elle-même dans les corps.
Ma solution du probleme de Florence a esté mise d'abord dans les Actes de Leipzig de l'année passée. Mons. Viviani, comme j'ay appris depuis, l'avoit proposé; c'est: invenire Templum Hemisphaericum quadri-fenestratum quadrabile. Le Grand Prince me le fit envoyer, et je luy adressay ma solution. S. A. Sme me fit la grace de repondre, et temoigna qu'on estoit content de ce que j'avois donné là dessus. Elle me fit envoyer en même temps la construction de Mons. Viviani, qui est excellente. Il est sans doute presentement le premier Mathematicien de l'Italie. On doit admirer la curiosité du Grand Prince, qui entre dans toutes les belles recherches de la nature et de l'art. Il semble que c'est une qualité hereditaire à la maison de Medicis. Mais je me trompe fort, si ce Prince ne la portera encor plus loin.
Le livre de Jure suprematus a esté imprimé en Hollande du temps de traités de Nimwegue, et reimprimé je ne sçay combien de fois en Allemagne. On le trouvera apparemment chez ceux qui proviennent connoissance des affaires en ce temps là.
J'avois donné mon consentement à la publication de mes objections contre M. Pelisson avec ma replique. Mais quant aux appendices je ne m'attendois pas à la publication de certaines bagatelles, qui sont plus propres pour les lettres que pour le public. Cependant je suis bien faché de la mort de cet homme excellent, car outre le plaisir et la satisfaction qu'il y avoit dans le commerce qu'on entretenoit avec luy, on pouvoit avoir et apprendre par son credit mille belles choses dont je seray exclus presentement. La reponse à l'Avis aux refugiés vient un peu tard; pour refuser avec utilité ces sortes de livres, il faut le faire d'abord.
Mons. de Spanhem estant icy me communiqua la nouvelle edition de Petrone. Il y a long temps que je n'ay rien vû de si pitoyable ny de si eloigné du caractere de Petrone que ces nouveaux supplemens pretendus. Et je ne comprends pas comment on se peut flatter de l'esperance de faire croire au monde qu'ils sont veritables. Mons. de Spanhem les rejette bien loin. J'ay de la peine à croire que Monsieur Charpentier de l'Academie Françoise et Monsieur Santueil y donnent les mains, quoyqu'on ait mis à la teste du livre des lettres ou vers qu'on leur attribue. On diroit asseurement que Mons. Charpentier avoit raison de preferer le François le plus ordinaire à un Latein tel que celuy de ces supplemens. De la maniere qu'on raconte le fait, il se detruit luy même.
Mons. de Spanhem fait imprimer à Leipzig les oeuvres de l'Empereur Julien l'Apostat. Il y aura aussi la reponse de S. Cyrille à ce que cet Empereur avoit ecrit contre les Chrestiens, d'autant que S. Cyrille donne les propres paroles de cet Empereur. Il a fait aussi des excellentes notes sur les hymnes de Callimachus qui eclairciront fort la mythologie et les antiquités. Ces notes seront imprimées avec celles de Mons. Graevius.
Vous sçavés que Mons. Beger avoit donné autresfois Thesaurum ex Thesauro Palatino, publiant des medailles choisies. Ce tresor Palatin a esté joint depuis au Cabinet de l'Electeur de Brandebourg, et Mons. Beger nous va donner maintenant un autre ouvrage considerable, où il expliquera et representera quantité de belles medailles de ce Cabinet.
Nous avons perdu aussi l'incomparable Mons. de Seckendorf, que je regrette bien fort, car je jouissois particulierement de l'honneur de sa correspondance. C'estoit un homme excellent de toutes les manieres. Il avoit esté long temps premier Ministre d'un Prince considerable; il a donné des choses tres estimées sur le gouvernement d'un Estat tel que celuy d'un de nos Princes. Depuis s'estant retiré des affaires et jouissant d'un repos tres honorable dans ses terres, il ecrivit un livre de la maniere dont un Chrestien se doit gouverner, intitulé: Christenstaat. Cependant s'amusant dans sa retraite à faire venir des livres curieux, il a donné des relations de plusieurs qui sont inserées dans les Actes de Leipzig, et je crois que la pluspart de relations des livres François qui ont rapport à la religion sont de sa façon. Son dernier ouvrage, le plus grand et le plus important de tous, est sur l'Histoire de la Reformation, qui surpasse sans doute tout ce que nous avons eu jusqu'icy en ce genre. Jugés, si je n'ay pas sujet de regretter deux correspondans tels qu'estoient Mons. de Seckendorf et Mons. Pelisson. Cela me fait trembler pour tous les autres et particulierement pour ceux que j'estime le plus. Vous en estes, Monsieur, et des premiers: vous aurés donc soin de vous conserver. Je vous supplie de faire donner la cyjointe à Mons. Baudry, et de me croire2 etc.
P.S. Vous ne me dites rien, Monsieur, de mes animadversions sur Mons. des Cartes, sur lesquelles je serois bien aise d'avoir des remarques des habiles gens.
Le Pape ayant secularisé l'Eveché d'Utrecht en faveur de Charles Quint, ce qui a servi d'exemple aux Protestans. Je desirerois d'obtenir la bulle du Pape in forma. Je m'imagine qu'on l'a en Hollande, ou peutestre même qu'elle se trouve imprimée en quelque livre.
Pour Mons. Bayle.
J'adjoute que de la maniere que le corps est conçû vulgairement, on s'imagine qu'il pourroit estre en repos. Et selon moy, je tiens que cela implique contradiction. C'est pour marquer que je ne crois pas qu'on ait la veritable notion du corps. J'ay aussi remarqué il y a long temps dans les lettres que j'ay echangées autres fois avec Mons. Arnaud, qu'on n'avoit pas bien expliqué la nature de la substance, laquelle estant bien entendue on trouvera que ce qui n'est qu'etendue ne sçauroit faire une substance.
Il est vray, que le corps ne sçauroit avoir un effort pour demeurer en un certain lieu; mais cependant il fait tousjours effort contre celuy qui le doit chasser du lieu, où il est, quelqu'il puisse estre.
Mons. des Cartes luy même en a entreveu quelque chose, en soutenant que le repos même a quelque force; mais il l'a expliqué d'une maniere insoûtenable que le R. P. Malebranche a eu raison de refuter.
Je ne conçois pas qu'une chose qui n'aura pour son essence que l'etendue, puisse resister par le moyen d'un principe exterieur, car quand on supposeroit ce principe exterieur, je tiens qu'il n'est pas possible qu'il produise de la resistance dans un sujet qui n'est qu'etendue, par ce qu'on ne sçauroit concevoir que la resistance soit une modification de l'etendue. Je suis de l'opinion de M. Hugens en ce qu'il juge, que concevoir le vuide et concevoir l'etendue toute pure, est la même chose.