Leibniz an Bayle

GerhardtFrench

J'ay receu l'honneur de vostre Lettre, mais mon écrit est resté chez M. Bernoulli, Professeur des Mathematique à Groningue, pour estre plus à portée si quelcun le vouloit voir encor.

Je suis bien aise qu'il ne vous a point déplu; mais j'aurois tort de retrancher les endroits qui vous rendent justice, et qui marquent l'obligation qu'on vous a d'avoir contribué à developper cette matiere par vos belles et profondes reflexions.

S'il ne vous reste de la difficulté, Monsieur, que sur le progrès spontané des pensées principalement, je ne desespererois point qu'elle pourra cesser un jour, puisque tout ce qui est en action est dans un estat de passage ou de suite, et je ne connois rien dans la Nature qui ne le soit. Sans cela d'où viendroit le changement? Si quelcun disoit avec certains nouveaux Philosophes, que Dieu seul agit, il faut qu'il avoue que Dieu au moins est dans un progrès spontané d'action en action sur les Creatures. Ainsi un tel progrès spontané est quelque chose de possible, et il faudroit maintenant prouver qu'il n'est possible qu'en Dieu seul: mais pourquoy les ames ne pourroient elles pas estre en cela des imitations de Dieu? Et pour dire la verité, si on leur oste l'action, et par consequent les suites de l'action, ou le passage à d'autres actions, je ne voy pas ce qui leur reste. Mais, quand on diroit que Dieu seul agit, il nous suffiroit à present, que l'ame, ou quelque autre substance eût un progrès spontané à cela près, c'est à dire ensorte que ce progrès spontané à cet égard, et en ce cas, ne vienne que de Dieu et d'elle. Et faisant abstraction de ce concours general, pour ne parler que du rapport des creatures entre elles, il y doit avoir une tendence, ou bien un progrès spontané dans toutes les substances. C'est cette force ou tendence, que je ne puis mieux appeller que du nom d'Entelechie qui a esté si peu considerée; et cependant il n'y a presque rien de plus considerable et de plus important que cela dans les principes, quoyqu'Aristote ne paroisse pas avoir assez bien conçu ou expliqué au moins ce qu'il appelle de ce nom. Et puisque l'on fait d'ailleurs, ce me semble, que l'ame a cette spontaneité en quelques occasions, l'hypothese, qu'elle en a encor en d'autres, est d'autant plus possible. Mais dans le fonds c'est quelque chose de plus qu'une hypothese aussi bien que la maxime que j'ay mise dans mon écrit que le present est toujours gros de l'avenir, ou que chaque substance doit exprimer dès àpresent tous ses estats futurs.

Au reste je ne dois point me trop presser pour publier cet écrit, dont le but n'a esté que de donner de l'éclaircissement à vous, Monsieur, et à d'autres personnes, pour en recevoir vice versa. Car je n'écris pas tant pour paroistre, que pour approfondir la verité, qu'il est souvent innutile et, même dommageable de publier par rapport à des profanes, qui sont incapables d'en juger, et fort capables de la prendre de travers.

Monsieur Ancillon, le juge, me dit que vous médités un nouveau volume, par manière d'appendix de vostre grand et beau Dictionnaire: tant mieux!

Je n'ay pas encor pû voir le livre du Pere Lami, Benedictin, de la connaissance de soy même; et je ne say pas mêmes, s'il en a bien ou mal usé à mon egard, ou plustost à l'egard de la verité, c'est à dire, s'il a chicané, ou s'il a fait paroistre un desir sincere de la trouver; cependant je presume tousjours le meilleur. Il semble, que vous luy attribués, Monsieur, l'appellation d'Harmonie Preétablie; j'en suis fort content, et ce n'est qu'à cause de la particularité suivante, que je vous diray, que je l'avois donné moy même à mon Hypothese, dans un papier que j'avois fait tenir à M. le President Cousin pour son Journal, où je m'estois prevalu du rapport que ce même Journal avait fait de la premiere edition du livre de ce Pere, et de l'aveu qu'il faisoit que l'union de l'ame et du corps, de la maniere qu'il la soutient avec les nouveaux Cartesiens, est quelque chose de surnaturel. Je m'imagine que ce papier, qui n'a pas esté publié que je sache, aura esté communiqué au Pere Lami, et aura donné occasion à ce qu'il dit sur mon Systeme dans la seconde edition.

Je ne say, Monsieur, si vous connaissés quelque autre, qui ait fait des reflexions sur mon hypothese. Monsieur de Volder en fait de differentes des vostres. Il demande, si les simples impetuosités, qui sont dans la matiere, ne pourroient suffire sans les entelechies primitives. Mais nous perdrions ainsi les Unités de substance, sans lesquelles, c'est à dire, sans les choses simples, les compositions et resultats ne seroient rien. Il y auroit aussi des modifications, sans aucun sujet substantiel modificable; car ce qui n'est que passif, ne sauroit avoir des modifications actives; la modification, bien loin d'adjouter quelque perfection, ne pouvant estre qu'une restriction ou limitation variable, et par consequent ne pouvant point exceder la perfection du sujet. Pour ne point toucher à present à bien d'autres raisons, qui m'ont obligé de tout remplir d'ames et d'entelechies, je crois que la crainte malfondée, qu'on a eue d'admettre l'indestructibilité des ames non raisonnables, et le peu de connaissance qu'on a eu de l'indestructibilité entiere de l'animal ou de la machine même, ou de ce que la mort n'est qu'un developpement, a detourné ceux qui auroient pû aller auparavant jusqu'à cette doctrine.

Ce docte Anglois, qui m'avoit apporté vous complimens obligeans, va retourner en Hollande: il m'a monstré ce qu'il vous a écrit sur un passage de vostre Dictionnaire à l'endroit de Dicearque, qui selon Cicéron nioit que l'ame est une chose substantielle, et la reduisoit à une temperature ou modification de la matiere ou de la masse etendue, à peu près comme faisoit quelcun des Interlocuteurs dans le Phedon de Platon, qui disoit que l'ame estoit une harmonie. Il me semble qu'Epicure, Hobbes et Spinosa sont dans le même sentiment. Epicure n'admet qu'un jeu de petits corps. Hobbes reduit tout aux corps, et explique le sentiment par la reaction, comme celle d'un ballon enflé. Et Spinosa veut, que l'ame est l'idée du corps, de sorte qu'elle seroit comme ce que la figure ou le corps mathematique est à l'egard du corps physique. C'est ainsi en quelque façon, que les Cartesiens en effect conçoivent l'ame des bestes. Mais ils font bien, de ne luy point donner de perception, ils n'y reconnaissent que la machine. Ce savant Anglois semble pretendre aussi, que la matiere peut devenir pensante, comme elle peut devenir ronde, et qu'ainsi certaine organisation, ou bien certaine figure pourroit produire la pensée. Et cette organisation estant detruite, la pensée cesseroit. Mais j'ay pris la liberté de luy dire, que la pensée paroist estre d'un tout autre genre. Et quand on auroit les yeux aussi penetrans qu'on voudroit, pour voir les moindres parties de la structure du corps, je ne voy pas qu'on en seroit plus avancé, et l'on y trouveroit l'origine de la perception aussi peu qu'on la trouve maintenant ou dans une montre où les parties constitutives de la Machine sont toutes visibles, ou dans un moulin, où même on peut se promener entre les roues: puisque la difference du moulin et d'une machine plus subtile n'est que du plus et du moins. On peut concevoir que la machine produise les plus belles choses du monde, mais jamais qu'elle s'en aperçoive. Il n'y a rien de plus approchant de la pensée parmy les choses visibles, que l'image qui est dans un miroir, et les traces dans le cerveau ne sauroient estre plus exactes; mais cette exactitude de l'image ne produit aucune perception dans l'endroit où elle est. On n'y approche pas même, quelque hypothese machinale qu'on fasse, et l'on en demeure tousjours infiniment eloigné, comme il arrive dans les choses absolument heterogenes, et comme la surface redoublée, tant qu'on voudra, ne sauroit jamais faire un corps. On voit aussi, que la pensée estant l'action d'une même chose sur elle même, cela n'a point de lieu dans les figures et dans les mouvemens, qui ne sauroient jamais monstrer le principe d'une action veritablement interne: d'ailleurs il faut des estres simples, autrement il n'y auroit point d'estres composés ou estres par aggregation, lesquels sont plustost des phenomenes que des substances, et existent plustost nomô que physei (c'est à dire plustost moralement ou rationalement que physiquement) pour parler avec Democrite. Et s'il n'y avoit point de changement dans les choses simples, il n'y en auroit point dans les composées non plus, dont toute la realité ne consiste que dans celles des choses simples. Or les changemens internes dans les choses simples sont d'un même genre avec ce, que nous concevons dans la pensée, et on peut dire, qu'en general la perception est l'expression de la multitude dans l'unité. Vous n'avés pas besoin, Monsieur, de cet eclaircissement sur l'immaterialité de la pensée, dont vous avés admirablement bien parlé en beaucoup d'endroits. Cependant joignant ces considerations avec mon hypothese particuliere, il me semble, que l'un sert à donner plus de clarté à l'autre.

Mais je ne demande point que vous me disiés vostre sentiment là dessus, ny que vous entriés dans un detail, qui vous detourneroit de vos autres occupations si utiles au public, à moins que vous n'y ayiés du panchant vous même. Car, quoyque vos considerations me servent beaucoup, il seroit injuste de vouloir que vous preferassiés mon avantage au vostre, et je n'aurois garde de le souhaiter, quand je ne serois pas avec autant de zele et d'obligation, que je le suis, etc.1

Beilage.

J'ay receu l'honneur de vostre lettre, mais mon écrit est resté chez M. Bernoulli, professeur à Groningue, pour estre plus à portée, si quelcun le vouloit voir encor. Je suis bien aise qu'il ne vous a point deplu, mais j'aurois tort d'en retrancher les endroits qui vous rendent justice, et qui marquent l'obligation qu'on vous a d'avoir contribué à developper cette matiere par vos belles et profondes reflexions. S'il ne vous reste de la difficulté que sur le progres spontané des pensées principalement, je ne desespere point qu'elle pourra cesser un jour; et j'avois même ecrit déjà une lettre pour y contribuer: mais je me ravise et j'en retranche icy tous ces raisonnemens, car peutestre n'en avés-vous point besoin, Monsieur, peutestre aussi que quelque autre chose que ce que vous avés marqué vous empeche d'entrer entierement dans mon sentiment. Il semble aussi que vous avés craint de tomber dans les redites, mais quand on precede nettement et par ordre par preuves, exceptions, repliques et dupliques etc. on le peut eviter.

J'ay receu enfin l'Extrait de la Connoissance de soy même du Pere Lami Benedictin, touchant ce qui regarde mon systeme, mais j'ay eu de peine à comprendre en quoy consiste ce qui luy peut avoir causé de la difficulté. Et au lieu que vous avés eu soin, Monsieur, de ne point objecter ce qui peut estre opposé à tous les systemes, presque tout ce qu'il dit contre moy ne milite pas moins contre tous les autres. C'est comme s'il s'imaginoit que mon systeme doit rendre les choses meilleures qu'elles ne doivent et peuvent estre. Car il m'impute d'oster à l'ame la liberté, et de charger Dieu des desordres. Mais les actions volontaires de l'ame naissent de sa nature, conformement à la liberté qui luy est naturelle; et les actions, sentimens ou passions involontaires, si elles ne luy viennent pas du corps, luy viennent de ce que sa nature est expressive du corps. Et puisque Dieu est auteur non seulement de la nature de l'ame, mais aussi de celle du corps, il n'importe que les desordres et les extravagances volontaires ou involontaires naissent de la nature de l'ame seule, ou de la nature de l'ame jointe avec les impressions ou influences du corps, ou de la nature de l'ame jointe avec les impressions de Dieu; et même on peut dire que le dernier parti qui est celuy des causes occasionnelles est le plus embarassant. Et puisque Dieu peut produire des douleurs ou autres sentimens peu avantageux dans l'ame, selon l'auteur, pourquoy ne seroit-il point permis à Dieu, selon moy de donner à l'ame une nature qui produise ces choses par ordre dans la suite des temps?

Ce docte Anglois qui m'avoit apporté vos complimens obligeans, sera de retour en Hollande. Il m'a monstré ce qu'il vous a écrit sur un passage de vostre Dictionnaire à l'endroit de Dicearque, qui oste toutes les ames de la nature, il a voulu repondre à l'objection que vous faites à Dicearque. Mais je ne luy ay point dissimulé, que je suis de vostre sentiment, que la matiere ne peut point devenir pensante, comme elle peut devenir ronde. Et j'ay monstré, comme vous savés, Monsieur, que la matiere peut devenir propre à donner des pensées bien distinctes, quand elle est bien organisée; mais non pas à en faire naistre où il n'y en a point du tout. C'est comme un essayeur ne fait point naistre de l'or, mais il le developpe. Il est vray que si le derangement de la matiere estoit capable de faire cesser les pensées, son arrangement seroit aussi capable d'en faire naistre. Mais tout cela ne se doit entendre que des pensées distinguées qui attirent assez nostre attention pour qu'on s'en puisse souvenir.

Mons. Ancillon, le juge, m'a fait part de vos complimens obligeans. Il m'a dit aussi que vous pensés à la continuation de vostre Dictionnaire, qui ne manquera pas de nous enrichir de quantité des belles pensées et observations.

J'apprehende que cette guerre qui s'echauffe plus que jamais, ne fasse quelque tort aux sciences. Je remarque qu'en France et par tout ailleurs le nombre des savans veritablement solides diminue extremement, et je ne m'en etonne point, quand je vois que depuis l'an 1672 il n'y a eu que guerres et taxes pour y soubtenir, de sorte que ceux qui sont venus depuis ce temps là, n'ont eu presque que le necessaire en teste. Et vous savés qu'on appelle necessaire dans le Monde non pas ce que Jesus Christ appelle unum necessarium, mais ce qui sert à faire bouillir la marmite. Il y a peu de gens de vostre humeur, Monsieur, et de la mienne, pour prendre plaisir aux recherches.

J'ay receu encor grande quantité de beaux materiaux pour enrichir mon Codex Diplomaticus, mais il me manque le loisir de travailler à l'edition de tant de volumes, de pieces non imprimées pour la plus part, que je pourrois donner au public. Car des editions de cette sorte de choses demandent de l'exactitude, mais je tiens mon temps trop pretieux pour continuer d'y travailler. Cependant s'il y avoit des gens propres à s'en charger, il y auroit de quoy rendre service au public. Il m'en arrive autant à l'egard de quantité d'Histoires Manuscrites medii aevi qui peuvent lever beaucoup de difficultés, sans parler de plus modernes.

Avant que de finir, je diray quelque chose à l'endroit de vostre lettre, où vous remarqués, Monsieur, qu'on ne sauroit bien examiner la possibilité

de mon hypothese, sans connoistre assez distinctement le fonds substantiel de l'ame et la maniere dont elle se peut transformer. Je ne say s'il est possible d'expliquer mieux la constitution de l'ame qu'en disant 1) que c'est une substance simple, ou bien ce que j'appelle une vraye unité; 2) que cette unité pourtant est expressive de la multitude, c'est à dire des corps, et qu'elle l'est le mieux qu'il est possible selon son point de veue ou rapport. 3) Et qu'ainsi elle est expressive des phenomenes selon les loix metaphysico-mathematiques de la nature, c'est à dire selon l'ordre le plus conforme à l'intelligence et raison. D'où il s'ensuit enfin 4) que l'ame est une imitation de Dieu le plus qu'il est possible aux creatures, qu'elle est comme luy simple et pourtant infinie aussi, et enveloppe tout par des perceptions confuses, mais qu'à l'egard des distinctes elle est bornée. Au lieu que tout est distinct à la souveraine substance, de qui tout emane, et qui est cause de l'existence et de l'ordre, et en un mot la derniere raison des choses. Dieu contient l'univers eminement, et l'ame ou l'unité le contient virtuellement, estant un miroir central, mais actif et vital pour ainsi dire. On peut même dire que chaque ame est un monde à part, mais que tous ces mondes s'accordent et sont representatifs des mêmes phenomenes differement rapportés; et que c'est la plus parfaite maniere de multiplier les estres autant qu'il est possible, et le mieux qu'il est possible.

  1. 1Ohne Ort und Datum. Es finden sich zwei kürzere Entwürfe: der eine ist datirt Berlin 5 Decembr. 1702, auf dem anderen längeren hat Leibniz bemerkt: nicht abgangen. Dieser letztere folgt als Beilage.