Bayle an Leibniz

à Rotterdam le 3. d'Octobr. 1702

GerhardtFrench

Je suis bien aise que Mr. Toland se soit souvenu de la priere que ie lui avois faite de vous asseurer de mes respects. La lettre que vous me fites l'honneur de m'ecrire le 19. d'Aout dernier, me fut envoiée par Monsieur de Volder il y a deux ou trois jours avec le manuscrit où vous avez bien voulu examiner mes petites objections. Je l'ai lu avec un plaisir extreme et avec une nouvelle admiration de la beauté et de la profondeur de votre genie qui sait si bien developer les matieres les plus dificiles. Quant aux louanges que vous m'y donnez, Monsieur, vous me permettrez de les attribuer à vos manieres honnetes et polies, car ie suis bien convaincu que tout ce que ie puis penser et dire est petit, et principalement par raport à un philosophe aussi grand et aussi sublime que vous l'etes. Aussi quelque gloire qu'il y ait à etre loué par un si grand homme, la connoissance que i'ai de mon indignité m'oblige à vous prier d'oser ces eloges quand vous publierez (ce que ie souhaitte passionnement que vous fassiez) votre reponse. Je la renvoie à Mr. de Volder afin de vous epargner la peine d'en faire faire une autre copie. Il aura la bonté de vous la faire tenir avec cette lettre.

Je voi plus clair dans votre hypothese, Monsieur, depuis que i'ai lu votre manuscrit, et ie me, felicite de vous avoir donné lieu à l'orner de nouvelles considerations qui developent de plus en plus un point de doctrine

tres relevée. Je ne vous envoie point de nouveaux doutes, car tout ce que je pourrois repliquer, autant que je le prevois, ne seroient que des appendix des premieres objections qui à proprement parler ne contiendroient rien de plus qu'elles, et reviendroient à la meme chose par des circuits. On ne peut, ce me semble, bien combatre la possibilité de votre hypothese, pendant que l'on ne connoit pas distinctement le fond substantiel de l'ame, et la maniere dont elle se peut transformer d'une pensée à une autre. Et peutetre que si l'on connoissoit tres distinctement cela, on verroit que rien n'est plus possible que ce que vous suposez. Personne n'est plus capable que vous, Monsieur, de nous eclairer sur ce grand point, et je suis seur que cette analyse des idées dont vous parlés à la fin de votre ecrit seroit le plus grand secours qu'on puisse donner à l'esprit humain, et l'une des plus importantes choses de la philosophie. Je souhaitte que celui qui l'a conçue la produise au public. C'est de vous, Monsieur, que ie parle. Il me faudroit plusieurs pages, si ie voulois vous indiquer tous les endroits de votre reponse qui m'ont charmé, et si i'entrois dans ce detail, i'oublierois moins que toute autre chose ce que vous dites sur le livre (?) du Chevalier de Meré. Cela est tout à fait curieux.

Mais ie ne m'apercois pas que quand on a l'honneur d'ecrire à une personne si occupée que vous, on doit etre court. Je finis donc ici en vous souhaitant une parfaite santé, afin que vous continuiez à travailler à la propagation des veritez les plus sublimes de la philosophie, et en vous asseurant que je suis avec un profond respect et toute la gratitude imaginable etc.

â Rotterdam le 3. d'Octobre

1702.