Leibniz an Remond
Hanover ce 27 de Mars 1716
Hanover ce 27 de Mars 1716.
Je1 vous remercie des soins que vous prenés de mes petits Ecrits. Je serois bien aise de savoir particulierement en quoy le R. P. Germon n’est pas de mon avis; cela me servira ou à éclaircir la matiere ou à me corriger. Mais il seroit peutetre de la bienseance que mon Ecrit, avant qu’on en parlât dans le Journal de Trevoux ou ailleurs, fût communiqué à Messieurs de l’Académie Royale des Belles Lettres, où, comme je crois, preside aussi M. l’Abbé Bignon. Je vous supplie, Monsieur, d’y songer, et, si vous le trouvés à propos, de le communiquer de ma part à cet illustre Abbé, pour etre produit dans l’Academie, et le prier de me faire communiquer les objections. Mais si c’est aujourdhuy l’affaire de M. l’Abbé Anselme, vous aurés la bonté, Monsieur, de luy addresser cela. C’est ainsi que mon Ouvrage sera plus propre à etre reimprimé avec des corrections et des augmentations. Voilà à quoy il sert de faire imprimer de petits Essais, afin qu’ils deviennent en même temps plus grands et meilleurs.
Mes petits maux sont fort tolerables, et même sans douleur, quand je me tiens en repos. Ils ne m’ont point empeché de faire un tour à Brunswic, pour souhaiter un heureux voyage à Madame la Duchesse, Mere de l’Imperatrice regnante, qui va trouver sa fille pour assister à l’accouchement. Et ces maux, s’ils ne deviennent point plus grands, ne m’empecheront point dans la suite de faire de plus grands voyages. Mais à present je travaille à achever mes Annales de l’Empire d’Occident, qui sont presque de trois siécles, et même des plus tenebreux. Je rectifie quantité de points même sur l’Histoire de France. L’Ouvrage sera en état d’etre imprimé avant la fin de cette année. J’ay eu des moyens de lever presque toutes les difficultés chronologiques. Après cela, si Dieu me laisse quelque temps de reste, ce sera pour pousser quelques meditations, et pour les pousser jusqu’à la demonstration.
M. Clarke, Chapelain du Roy de la Grande Bretagne, attaché à M. Newton, dispute avec moy pour son Maitre, et Madame la Princesse de Galles a la bonté de prendre connoissance de notre dispute. Je luy envoyay dernierement une demonstration que l’Espace, qui est idolum tribus de plusieurs, comme parle Verulamius, n’est plus une Substance, ny un Etre absolu, mais un ordre comme le temps. C’est pour cela que les Anciens ont eu raison d’appeler l’Espace hors du monde, c’est à dire l’Espace sans le corps, imaginaire. Je crois que M. l’Abbé Conti prend connoissance de notre Dispute, et en a communication, quoyqu’il ne me dise plus rien depuis ce que vous m’avés envoyé de sa part. Jusqu’icy on n’a pas bien vu les consequences de ce grand principe que rien n’arrive sans une raison suffisante, et il s’ensuit entre autres, que l’Espace n’est pas un Etre absolu.
Je suis fort content que M. l’Abbé Conti estime M. Newton, et en profite: et comme il ne me connoit gueres, je ne serois point surpris s’il panchoit plus de son coté; mais je serois faché qu’il eût fait quelque chose à mon egard, à quoy j’aurois eu sujet de ne me point attendre. Je l’avois prié de proposer un Probleme sans me nommer; je crois qu’il l’aura oublié. Mais la resolution en certains cas particuliers, comme en Coniques, n’est rien; je n’en avois parlé que pour faire entendre le Probleme en general. Le fils de M. Bernoulli, jeune garçon de grande esperance, l’a bien resolu dans un cas particulier des Coniques. Mais M. Bernoulli en a donné une solution generale, et c’est là où l’on attend ceux qui se vantent de mieux savoir le calcul des différences, que M. Bernoulli et mes amis en France. M. l’Abbé Varignon m’a fait un detail de l’audience que l’Académie des Sciences a eue de Monsieur le Regent, et cela m’a charmé. De ce beau debut ne peuvent suivre que des consequences belles, et même importantes pour le bien general.
Je suis bien aise, Monsieur, que vous soyés ami de Milord Stairs, et vous m’obligerés en luy marquant mes respects, quoyque je luy sois inconnu. Je suis bien assuré que le vrai interest de la France, et de Monsieur le Regent est tel que vous dites, et je ne voudrois pas que des pointilles portassent les gens à s’en ecarter. Je suis même persuadé que dans l’etat present des choses, le feu Roy, s’il vivoit encore, y penseroit plus d’une fois, avant que de s’ecarter de la Paix d’Utrecht, sur tout apres la Suède bannie de notre Continent. Car toute l’Allemagne a maintenant les mains libres pour secourir l’Angleterre et la Hollande, qui ne manqueroient
pas d’entrer conjointement en guerre, si l’on violoit le Traité d’Utrecht, et seroient capables de le soutenir, quand même l’Empereur seroit obligé de faire la guerre aux Turcs, comme je crois qu’il arrivera selon toutes les Lettres de Vienne, si les Turcs poussent la guerre contre les Vénitiens.
Je trouve fort raisonnable que la Sorbonne soit pour la superiorité des Conciles, et pour les Libertés Gallicanes; mais je ne voudrois pas qu’on prit trop le parti de la pretendue grace efficace par elle-même, et d’autres sentimens outrés des Disciples de St. Augustin. Je crois avoir developpé et distingué ces choses dans ma Théodicée, et je voudrois savoir ce qu’en jugent les Theologiens qui ne sont pas trop pour outrer les matieres. Il faut que je sois un peu plus libre pour achever tout à fait mon Discours sur la Theologie naturelle Chinoise. Je vous demande pardon, Monsieur, d’ecrire si peu lisiblement, la poste presse, et je suis avec zèle etc.
P.S. Oserois je vous charger de ma Lettre pour son Altesse Royale Madame?
- 1Von diesem und dem folgenden Briefe fehlen die Originale.