Remond an Leibniz
à Paris ce 15 de Mars 1716
Le P. Germon a lu vostre ecrit de origine Francorum, et il est vrai qu’il n’est pas de vostre avis sur quelques articles. J’ai été assez heureux pour juger comme vous dans la dispute que ce Jesuite a eue contre le P. Mabillon, quoiqu’il y ait des observations curieuses et meme assez embarrassantes dans ce qu’il lui a proposé. Je crois bien que les heretiques ont falsifié des textes, mais je crois aussi que ceux qui se disent orthodoxes ont bien plus gaté et corrumpu les livres. Les hommes se croient tout permis pour soutenir la verité. Ce principe est bon, etant un peu modifié. Le mal est qu’ils honnorent du nom de verité leurs opinions particulieres, et c’est ce qui a causé et ce qui causera bien des malheurs dans ce monde.
Le P. Tournemine a voulu absolument que vostre dissertation lui fut communiquée. Le P. Germon a de la probité, du discernement et du savoir; il n’en est pas de meme du P. Tournemine qui n’a qu’une vanité tres arrogante, nul sens et une erudition fautive et superficielle. Nous aurons dans les Journaux de Trevoux qui sont secli quisquilia une belle dissertation de ce grand homme qui rectifiera bien vos idées. Il est egalement prest sur tout; je dis souvent en riant qu’il me fait croire un mauvais Principe.
J’ai deja eu l’honneur de vous dire que les papiers de feu Monsieur Homberg ont été remis en bonnes mains. M. Geoffroy qui a sa place dans l’Academie des Sciences en fera part au public, et c’est lui qui m’a promis les differens phosphores que vous souhaitez.
Vous avez raison de croire Mons. le D. d’Antin un seigneur tres habile; il l’est en effet, quoiqu’il soit illiteratissimus. L’abbé Anselme prédicateur et qui l’a elevé est celui qui a soing de l’Academie des belles lettres et inscriptions.
Monsieur l’abbé Bignon a conservé quelque sorte d’inspection sur celle des sciences par la faveur d’un de mes amis qui l’a soutenu auprès du Regent. Mon frere de Montmaurt en est, ce qu’ils appellent, je crois, un associé libre, car ils sont tres heureux à inventer des mots.
La petite Academie de politique fondée par M. de Torcy ne produira pas de grands ministres, il en sortira tout au plus tanquam ex equo Trojano de petits secretaires d’Ambassade.
Apres une tres longue absence M. Sully me vient voir il y a peu de jours; il doit avoir l’honneur de vous ecrire. Je crois qu’il s’est determiné à s’establir ici.
Je suis inquiet de vos maux arthritiques, car ils sont douloureux, et la douleur est un vrai mal, quoiqu’en veuillent dire les Stoiciens, ou tout au moins pour ne leur pas deplaire, c’est rejectaneum quid. Si vostre estat vous fait penser à la Medecine, je ne doute point que vous n’y decouvriez des routes sures et des methodes nouvelles, et vous estes trop homme de bien pour n’en pas faire part aux autres. Je crois que si le genre humain vous obeissoit, il seroit sage et sain.
J’ai donné à mon frere la lettre que vous lui avez fait l’honneur de lui ecrire, et je ne doute point qu’il ne m’apporte sa reponse au plustost. Au reste il me paroist que l’addition que vous m’avez envoiée au probleme,
estoit necessaire. Les Analystes Anglois et François n’en paroissoient pas fort embarrassez et on devoit meme en mettre la solution dans les Transactions philosophiques. J’envoie cette addition à Mr l’abbé Conti, et je ne doute point qu’elle ne rabatte l’orgueil des Anglois. J’aurai l’honneur de vous en instruire. M. l’abbé Conti est tous les jours plus charmé de l’Angleterre et plus amoureux de Mr Newton. Il a eu l’honneur de souper avec le Roy d’Angleterre et aux propos de table il paroit bien que ce grand Prince a vecu avec Monsieur de Leibniz. Sa Majesté Britannique voulut savoir de lui l’historique de vostre dispute avec Mr Newton. Je lui ecris sur tout cela, comme je dois, c’est à dire suivant ce qui je dois à la verité et à mon attachement declaré pour vous, car vous devez compter, Monsieur, d’avoir en moi un admirateur tres sincere et un ami tres fidele.
J’attends vostre discours sur les Chinois avec une impatience qui tient de l’inquietude. Mon repos en est troublé. Ne perdez donc pas, je vous supplie, la premiere occasion de me l’envoier.
Je vous fais mes complimens sur la Rebellion d’Ecosse finie. J’en ai receu moi mesme de tres malins sur ce sujet, parceque je suis le seul homme de ce pays qui voie l’Ambassadeur d’Angleterre, mais 1. j’ai toujours cru que l’interest personnel de M. le D. d’Orleans etoit d’estre bien uni avec le Roy George, 2. independamment de l’observation des traittez, que je crois estre une chose aussi utile qu’honnete, je n’ai jamais approuvé la petite politique de ceux, qui croient se procurer la paix chez eux par exciter des troubles chez leur voisins.
Ma lettre a été interrompue ici par la visite de M. Varignon, qui est en bonne santé. Vous devez avoir receu de ses nouvelles, c’est un homme dont j’estime fort le merite et le savoir. Je vous assure qu’il vous rend bien justice; jugez par là de ses sentimens pour vous.
Je ne puis vous mander aucune nouvelle litteraire. Monsieur Huet m’envoia hier un livre qu’il vient de faire au plustost de publier sur le commerce et la navigation des anciens. Le sujet est tres curieux et je ne doute point qu’il ne soit traitté fort savamment.
Monsieur l’abbé Fraguier vous fait ses tres humbles compliments. Nous parlons souvent de vous ensemble. Je suis avec mon respect etc.
à Paris ce 15 de Mars 1716.