Leibniz an Remond
Hanover ce 17 de Janvier 1716
einen Brief Remond's de Monmort und die Antwort Leibnizens, Hanover
Hanover ce 17 de Janvier 1716.
Je vous dois des grands remercimens de la peine que vous avés prise pour une petite feuille volante de ma façon, et que Madame et vous, Monsieur, avés fait valoir aupres de Monseigneur le Regent. C’est assés que ce grand Prince a daigné d’y jetter les yeux, et que le commencement n’a point deplu à S. A. Royale. Ces Seigneurs qui étoient presens alors, ne m’auront connu apparemment que par ce que vous avés eu la bonté de leur dire de moy, et cela n’ayant été peutétre que trop avantageux, ne peut avoir du poids que par votre autorité.
J’ay peur que le R. P. Germon ne sera pas trop de mon sentiment touchant la loy Salique, comme (pour le dire entre nous) je ne suis pas trop du sien, lorsqu’il a écrit contre le P. Mabillon, et lorsqu’il étale les pretendues corruptions des livres par les heretiques.
Il faudroit publier non seulement des pieces achevées de M. Homberg, mais encore des essais, experiences et conjectures, car la Physique est souvent conjecturale. Vous m’obligerés, Monsieur, par la communication du phosphore de miel et de seigle, et par le dernier sur tout, parcequ’il ne vient point ex regno animali.
Je suis ravi de l’honneur que Monsgr. le Duc d’Orleans fait aux sciences, lorsqu’il en fait un cas reservé pour luy. Il faut que M. le Duc d’Antin soit un Seigneur habile, puisque S. A. R. l’a chargé de la direction de celle des Inscriptions: mes Origines des François sont un peu de la competence de cette Academie. J’ay oui dire que M. le Marquis de Torcy avoit formé il y a deja du temps une espece d’Academie de Politique, qui seroit une pepiniere de Ministres publics. J’espere que M. Sully vous aura rendu au moins mon papier que je vous avois envoyé, Monsieur, par luy, et dont il vous avoit demandé une copie pour M. le Duc d’Arenberg; car je ne voudrois pas qu’il se perdit, cela n’estant point pour tout le monde. Bien loin d’avoir oublié les Chinois, j’ay fait un discours entier sur leur Theologie, touchant Dieu, les Esprits et l’Ame. Et il me semble qu’on peut donner un sens tres raisonnable à leur auteurs anciens. Il ne me paroist point que la conference du Philosophe Chrestien avec le Philosophe Chinois, imaginée par le pere de Malebranche, convienne assez aux personnages.
Graces à Dieu, mes maux arthritiques ne sont point fort douloureux, quand je me tiens en repos. Ainsi jusqu’icy ils ne m’empechent point de travailler la plume à la main, excepté quand ils attaquent la main droite.
Puisque la santé est la plus importante chose apres la vertu, je pense à quelque projet pour etre soumis aux lumieres de Monseigneur le Regent, touchant les moyens de mieux avancer en Medecine. Je tiens qu’en prenant des mesures convenables, on pourroit plus avancer en 10 ans qu’autrement en 100, et que S. A. Royale etant dans la vigueur de son âge, pourroit encore gouter Elle même les fruits de ses soins là dessus. Je suis avec zele etc.
P.S. Je vous supplie, Monsieur, de fermer la lettre à Mons. votre frere, avant que de la luy envoyer: je la laisse ouverte,
namque tu solebas
Meas esse aliquid putare nugas.
Beilage.
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Remond de Monmort an Leibniz.
A Paris ce 10 Fev. 1714.
Il y a une fatalité etonnante pour que vous receviez ni les lettres ni les livres que j’ay l’honneur de vous envoyer. Dans le temps de la 1ere edition de mon livre Essay d’Analyse sur les jeux de hazard, Mr l’abbé Bignon eust la bonté de se charger d’un Exemplaire pour vous et d’une lettre. Je scai que ni l’un ni l’autre ne vous ont été rendus. Il y a environ six mois que je remis à mon frere un exemplaire de la nouvelle edition de ce livre avec une lettre. Il me dit hyer que vous ne les aviez point reçus, quoyqu’il eust pris une voye qui luy paroissoit sure. Il l’a donné à un Gentilhomme Allemand, homme connu, qui alloit à Vienne et qui s’estoit aussi chargé d’un livre de Mr l’abbé de St. Pierre. Mon frere m’a fait part de plusieurs lettres dont vous l’avez honoré. Je les ai lues avec l’admiration que j’ay pour tout ce qui vient de vous.
Il paroit depuis quelques jours un livre de Mad. Dacier qui fait du bruit. Il a pour titre Causes de la corruption du Goust. Elle se propose dans cet ouvrage 1o de justifier Homere contre la Critique que Mr de la Motte a faitte de l’Iliade dans le discours qu’il a mis à la teste de ce Poeme qu’il nous a donné en vers à sa maniere; 2o de faire voir que le Poeme de M. de la Motte est infiniment au dessous de celuy d’Homere ou plustost qu’il ne vaut rien. Ce Poeme de Mr de la Motte n’a pas eu icy beaucoup de reputation, mais le discours a été regardé comme un chef d’oeuvre soit pour la justesse de la Critique soit pour l’elegance du stile. Je ne suis pas capable de juger des raisons de Mad. Dacier, je vous dirai seulement qu’il y a partout un air dur et pedant qui dégouste le lecteur. Mr de la Motte va repliquer et ne manquera pas de matiere. Mr l’abbé Terrasson, Philosophe, homme de belles lettres, et assez bon Geometre, a sous la presse un livre en 3 voll. in 12, dans lequel il se propose d’etablir des regles pour juger solidement des ouvrages d’esprit de tout genre. Il pretend demontrer que selon ces regles le fameux Poeme du Divin Homere n’est qu’une miserable rapsodie indigne de l’admiration que les savants superstitieux ont pour luy depuis 2000 ans. Voila Mr la querelle qui occupe icy les gens de lettres. Le Pere Renau a donné un livre, mais ce ne sont que des elemens.
On dit icy que l’academie de Berlin est tombée depuis la mort du dernier Roy de Prusse. Ce seroit dommage; le volume qu’elle a donné fort enrichi par vous nous avoit fait concevoir de grandes esperances.
Je vous supplie donc, Monsieur, de m’apprendre une voye sure, car je veux vous payer le tribut qui vous est du comme au grand dictateur de la Republique des lettres. Je vous avoue aussi, Monsieur, que si par hazard mon livre avoit le bonheur de meriter quelque approbation de vous, ce seroit chose extremement flatteuse pour moy. Enfin je voudrois scavoir si vous approuvez la liberté que j’ay prise de vous citer dans l’avertissement sur tout vers la fin. Je vous prie de croire, Monsieur, que personne n’honore plus que moy les admirables talens qui vous ont acquis un nom immortel parmi les hommes et n’est avec plus de respect et de passion etc.
Si vous recevez cette lettre et que vous voulez me faire l’honneur de m’ecrire, ma demeure est dans le cul de sac de Guimené proche la place Royale.
Leibniz an Remond de Monmort.
Je croyois que vous étiés encor en Angleterre, ayant prié Monsieur votre frere de m’apprendre votre retour. Enfin il me mande que vous estes déja chez vous depuis plusieurs mois. Ainsi je ne dois pas differer davantage de vous ecrire et de vous remercier de toutes vos bontés. Le gentilhomme qui me devoit porter quelque chose à Vienne, ne m’y aura plus trouvé. Votre excellent ouvrage m’a réjoui extremement. Les hommes ne sont jamais plus ingenieux que dans l’invention des jeux; l’esprit s’y trouve à son aise. C’est pourquoy j’ay souhaité qu’un homme aussi habile que vous l’étes, Monsieur, se mit à les examiner. Vous avés rempli mon attente. J’eusse souhaité les loix des jeux un peu mieux decrites, et les termes expliqués en faveur des estrangers et de la posterité. Je souhaiterois que vous achevassiés tous les jeux qui dependent des nombres. Un Eveque de Tournay, nommé Balderic, qui vivoit dans l’onzieme siecle, a laissé une Chronique de Cambray, où il parle lib. 1. cap. 88 d’un jeu d’Eveque, inventé par l’Eveque Wieboldus; les vertus et les passions y entrent, mais on a de la peine à le déchifrer. On trouve certaines rhithmomachies dans les vieux Manuscrits, et le Duc Auguste de Wolfenbutel, grand pere de celuy d’apresent, ayant publié son livre en Allemand sur les Echecs, y a joint un tel ancien jeu.
Je vois, Monsieur, que vous avés extremement bien traité des sommes des series des nombres. Il y a un endroit dans les Actes de Leipzig, où j’ay montré, que les series des nombres rationaux, où la variante n’entre point dans l’exposant, sont ou sommables ou reduisibles à la somme des 1/x, ou des 1/xx, ou des 1/x3 etc. On pourroit venir à bout des 1/x, 1/3x etc. parce qu’on les peut faire dependre des quadratures, et les quadratures se peuvent donner assés pres de la vérité; mais sur 1/x, Series la plus simple de toutes, je ne me satisfais pas encor, car commençant du plus grand terme et descendant comme pour sommer 1/1+1/2+1/3+ etc. et continuant à l’infini, la Series est infinie, au lieu que 1/1+1/4+1/9 + etc. à l’infini fait une somme finie. Quand la variante entre dans l’exposant, et on demande les sommes des Series, ce sont des problemes à enquerre le plus souvent, sur tout si x dans l’exposant alloit au quarré ou au delà.
Apres les jeux qui dependent uniquement des nombres, viennent les jeux, où entre encor la situation, comme dans le Trictrac, dans les Dames, et sur tout dans les Echecs. Le jeu nommé le Solitaire me plut assez. Je le pris d’une maniere renversée, c’est à dire, au lieu de défaire un composé de pieces selon la loy de ce jeu, qui est de sauter dans une place vuide, et oster la piece sur laquelle on saute, j’ay cru qu’il seroit plus beau de retablir ce qui a esté défait, en remplissant un trou sur lequel on saute, et par ce moyen on pourroit se proposer de former une telle ou telle figure proposée, si elle est faisable, comme elle est sans doute, si elle est défaisable. Mais à quoy bon cela? dirat-on. Je reponds: à perfectionner l’art d’inventer. Car il faudroit avoir des methodes pour venir à bout de tout ce qui se peut trouver par raison. Apres les jeux où n’entre que le nombre et la situation, viendront les jeux où entre le mouvement, comme dans le jeu du billard, et dans le jeu de paume. Un tel jeu est une contestation entre deux vaisseaux qui tachent de se gagner le vent, supposé qu’ils soyent egalement bons voiliers. Enfin il seroit à souhaiter qu’on eut un cours entier des jeux, traités mathematiquement. Vous aurés veu, Monsieur, ce que j’ay dit in Miscellaneis Berolinensibus sur le jeu des Chinois, où l’on joue sans se battre, et on ne fait que s’enfermer et affamer, pour ainsi dire, pour obliger l’ennemi à se rendre. Je voudrois qu’on retablit ludum antiquum latrunculorum, qui ne ressemble à aucun des modernes. La principale loy de ce jeu étoit fort raisonnable: quand ma piece est touchée par deux ennemis à la fois, elle est perdue; cum vitreus gemino miles ab hoste perit. C’estoit comme des larrons qui venoient fondre sur leur proye ex insidiis.
Il me semble, Monsieur, que vous avés eté en Angleterre au beau spectacle de l’Eclipse: mais je m’imagine que vous aurés encor profité du voyage en bien d’autres manieres. Les Anglois sont profonds, mais ils se sont un peu gatés depuis quelque tems, en s’appliquant trop aux controverses politiques et theologiques. Vous m’obligerés, Monsieur, en me faisant quelque part de vos meditations et observations.
La guerre sur Homere ne finira pas si tost, à ce que je voy. Au lieu de disputer sur le merite de l’un des plus anciens auteurs, il faudroit tacher de l’éclaircir, par exemple sur la Geographie de son temps. Ce seroit une affaire pour Messieurs Boivin ou Terrasson. L’Academie de Berlin n’est point tombée, mais elle ne bat que d’une aile; peutetre qu’elle se remettra. Si vous me faites la grace, Monsieur, de m’envoyer quelque chose, soit lettre soit livre, le meilleur sera de l’envoyer à M. de Martine, resident de Geneve, nostre correspondant, car il trouve de temps en temps des occasions d’envoyer quelque chose en Allemagne. Je suis avec zele etc.
Hanover 17. Janvier 1716.