Leibniz an Remond
Hanover ce 6 de Decembr. 1715
Aussitost que j’ai eu le petit traité de l’origine des François bien copié et relié convenablement, j’ai eu l’honneur de le montrer à Madame que je trouvai toute instruitte et qui en avoit deja parlé à S. A. R. Le lendemain comme j’etois chez Madame la Duchesse d’Orleans le soir, S. A. R. y descendit; j’envoiai querir mon present qui fut reçu avec tous les agremens possibles; il en lut d’abord les vers dont il me parut flatté et le commencement de la dissertation, puis ordonna qu’on le porta dans son cabinet et qu’on le mit sur sa table. Il me fit l’honneur de m’ordonner de vous faire bien des remerciemens. Le peu de courtisans qui se trouvent presents crurent d’abord que c’estoit quelque mauvais livre de ma façon, mais je les detrompai bien vite et dès que j’eus prononcé vostre nom, le respect prit la place des plaisanteries et l’on parla des vous comme de l’ornement du genre humain. J’eus l’audace de vous louer comme si j’en avois été digne et je vous supplie de me le pardonner.
J’ai été charmé de votre jugement sur le livre qui contient la refutation du P. de Mallebranche, ainsi que tout ce que vous avez ecrit à Monsieur l’abbé Conti. Sur toute sorte de sujets vous estes le même, toujours Monsieur de Leibniz. J’en ai fait un paquet (bien entendu que j’en avois tiré de bonnes copies) que le premier courier de Milord Stair portera en Angleterre.
Je vous avoue que je n’ai pas seulement eu la curiosité de voir la logique du P. Buffier, parcequ’etant au college et n’aiant pas dix ans, le P. Buffier qui etoit mon préfet me sembloit un hanneton ou un farfadet et je ne pouvois depuis m’empescher de rire quand je voiois dans les affiches aux coins de rues l’art de bien raisonner par le P. Buffier.
Il est possible que suave mari magno me plaise un peu trop, mais j’avoue qu’il me plaist tous les jours davantage. J’ai fait dans ma jeunesse un dialogue sur les emplois publics, où il y avoit du bon, parceque j’y faisois grand usage des principes etablis par Platon. Quoique le gouvernement present soit meilleur que le precedant et qu’il convienne mieux à un homme de bien, cependant je ne trouve encore rien d’assez fort pour me faire abandonner otium literatum quo nihil est jucundius et in hac faece Romuli nihil magis expetendum.
Les papiers de feu M. Homberg sont entre les mains de M. Geoffroy qui est de l’Academie des Sciences de Paris et de la Societé Royale de Londres; on les fera imprimer le plustost qu’il se pourra. Il y a un cours entier de Chymie et un petit traité de la Generation. Il ne savoit pas ecrire, mais il estoit exact et vrai dans ses operations. Toute la philosophie selon lui estoit dans l’usage de la pincette, et ainsi il faisoit peu de cas des anciens et des modernes. J’en riois souvent avec lui, car il n’estimoit que les Chymistes et entre les Chymistes il n’estimoit que lui mesme. D’ailleurs tres bon homme, d’une societé sure et douce, fort moderé et d’un tres grand desinteressement, il a soutenu une longue mort avec fermeté. Du reste vous vous estes addressé à M. l’abbé Conti, pour savoir comment on fait un phosphore du miel et du seigle, j’espere que je le previendrai et que je vous enverrai bientost ces eclaircissemens.
M. le Duc d’Orleans s’est reservé à lui personnellement la direction de l’Academie des Sciences; ainsi je crois que vous ferez une chose tres utile et qui lui sera tres agreable de communiquer les veues droites, etendues, lumineuses que vous avez pour le progrez des sciences qui vous doivent deja tant.
Mon frere de Montmaur est dans sa terre depuis plusieurs mois; si vous voulez lui faire l’honneur de lui ecrire, j’aurai le soin de lui faire venir vostre lettre.
Monsieur le Duc d’Aremberg est revenu, et il est presentement à Paris. Pour M. de Sully, je n’en entends point parler. Je n’ai pas manque de donner vostre lettre au S. Hugoni qui est presentement à Strasbourg capitaine reformé dans le regiment de Picardie.
Messieurs Hulin et Pequet le jeune m’ont apporté hier un paquet de vostre part. Ils m’ont attristé en m’apprenant qu’ils vous avoient laissé avec la goutte. Je suis etonné qu’avec une incommodité si douloureuse vous conserviez cette meme force et cette meme liberté d’esprit. Je vous supplie de m’en donner des nouvelles, car je prends en vous un interest de disciple, et si je l’ose dire, de fils. Je ferai venir des libraires pour les engager à faire ce que vous souhaitez. J’avois pensé au P. Germont Jesuite, connu par ses disputes contre feu le R. P. Mabillon, qui va donner la loy Salique. C’est un homme de savoir et de merite, il pouvoit enrichir son edition de ce petit traitté de origine Francorum. Je ne lui en parlerai point que je n’aie eu vostre reponse.
Vous recevrez cette lettre par Madame qui a eu la bonté de me dire il y a deja longtems qu’elle vouloit bien estre nostre correspondante.
Je finis en vous suppliant de me conserver toujours quelque part dans l’honneur de vos bonnes graces etc.
à Paris ce 23 de Dec. 1715.
Je ne vous quitte pas des Chinois.
Remond an Leibniz. à Paris ce 23 de Dec. 1715. 662