Leibniz an Remond
Hanover ce 4 de Novembre 1715
Hanover ce 6 de Decembr. 1715.
Comme je vous ay écrit depuis peu par M. Hulin, compagnon de voyage du jeune M. Pequet, cette lettre sera courte, mais l’inclose en recompense est assés longue et même double. Elle est écrite autant pour vous, Monsieur, que pour M. l’Abbé Conti, car vous m’avés temoigné de le desirer. Je vous ay encore écrit par la voye ordinaire dernierement, sousmettant à votre jugement des petites reflexions sur l’ouvrage contre le R. P. Malebranche, que vous m’aviés envoyé. Je defends ce Pere, et je l’abandonne, selon. J’ay vû depuis peu la Logique du P. Buffier1. Elle ne me satisfait nullement, quoyqu’il y ait quelques bons endroits. Il paroist peu informé des Mathematiques, puisqu’il s’imagine plaisamment, que les Mathematiciens se mettent en peine de demonstrer que le globe de la terre se pourroit soutenir sur une eguille, et bagatelles semblables.
Si Monsieur Homberg a laissé quelque chose par écrit, il sera bon de le conserver. Ayés la bonté de vous en informer, Monsieur, comme aussi s’il n’a pas eu quelque aide du collaborateur, informé un peu de ses observations et veues, dont il n’a pas encore fait part au public; c’est à fin qu’elles ne se perdent point. Il estoit Allemand, originaire de Halberstat, mais comme il estoit né aux Indes orientales, il s’appeloit quelques fois Indien.
Votre suave mari magno etc. me plait extremement, cependant il ne faut point se priver des occasions de faire du bien, pour pourvoir seulement à son repos: aussi suis j’asseuré que vous ne le faites pas. Non nobis tantum nati sumus, partem nostri sibi amici vindicant, partem patria, ego ut scis, addo: Deus totum.
Mgr. le Regent merite notre admiration; on m’a communiqué cet Anagramme que vous aurés vû sans doute: DUC D’ORLEANS REGENT. C’EST L’AGE D’OR RENDU. Son Altesse Royale s’y prend comme il faut pour cela, et il faut esperer que la providence secondera ses bonnes intentions. Il fait bien de tenir la balance droite entre les partis. Les Jesuites n’ont pas tant de tort dans le fond, mais ils ont tort dans les manieres de s’estre erigés en persecuteurs. Je crois que si leur adversaires etoient les maistres, ils seroient aussi intraitables qu’eux. Il est bon cependant de faire sentir aux Romains que les gens en deçà des Alpes ne veulent pas etre leur dupes.
Comme les malintentionnés d’Ecosse ou d’Angleterre ne seront point secondés de dehors, leur mouvemens ne sauroient durer: des coups fourrés sont plus à craindre.
Je ne suis pas faché que M. l’Abbé Conti se soit Anglisé un peu et pour un temps (pourveu qu’il soit le même pour ses amis); il reviendra à nous par rapport aux sentimens, quand le charme des impressions presentes sera passé. En attendant, pendant qu’il donne dans le sens de ces Messieurs, il en profitera mieux. Cependant je luy envoye un petit preservatif, à fin que la contagion n’opere trop fortement sur luy. Et je suis avez zele etc.
- 1Les Principes du Raisonnement exposés en deux Logiques nouvelles avec les Remarques sur les Logiques qui ont eu le plus de reputation de notre temps par le P. Buffier de la Compagnie de Jesus, à Paris chez Pierre Witte. 1714. 12o.