Auszüge aus Conti's Briefen an Remond enthaltend
Hanover ce 4 de Novembre 1715.
Je viens de recevoir votre paquet, et je vous remercie des pieces curieuses dont vous m’avés fait part. Je ne vous dis rien sur le procés d’Homere, mais comme apres les livres Sacrés, c’est le plus ancien de tous les Auteurs dont il nous restent des ouvrages; je voudrois qu’on tachât d’éclaircir les difficultés Historiques et Geographiques que la grande antiquité fait naitre dans ses ouvrages, et principalement dans l’Odyssée, touchant l’ancienne Geographie: car tous fabuleux que sont les voyages d’Ulysse, il est tousjours seur qu’Homere l’a mené dans des pays dont on parloit alors, mais qu’il est difficile de reconnoitre maintenant.
Je passe aux pieces Philosophiques qui regardent le R. P. de Mallebranche (dont je regrette fort la perte) et qui tendent à éclaircir la Theologie naturelle des Chinois. La refutation du systeme de ce Pere, partagée en trois petits Tomes, est sans doute d’un habile homme, car elle est nette et ingenieuse, j’en approuve même une partie, mais une partie en est outrée. On y témoigne trop d’eloignement des sentimens de Descartes et du P. de Mallebranche, lors même qu’ils reçoivent un bon sens. Il seroit temps de quitter ces animosités, que les Cartesiens se sont peutetre attirés en témoignant trop de mepris pour les anciens et pour l’école, où il y a pourtant aussi des solidités qui meritent nôtre attention: ainsi on doit se rendre justice de part et d’autre, et profiter des decouvertes des uns et des autres: comme on a droit de rejetter ce que les uns et les autres avancent sans fondement.
(1) On a raison de refuter les Cartesiens, quand ils disent que l’ame n’est autre chose que la pensée, comme aussi quand ils disent que la matiere n’est autre chose que l’etendue. Car l’ame est un sujet ou concretum qui pense, et la matiere est un sujet étendu, ou doué d’étendue. C’est pourquoy je tiens qu’il ne faut point confondre l’espace avec la matiere, quoyque je demeure d’accord, que naturellement il n’y a point d’espace vuide: l’école a raison de distinguer les Concrets et les Abstraits, lorsqu’il s’agit d’exactitude.
(2) J’accorde aux Cartesiens que l’Ame pense tousjours actuellement, mais je n’accorde point qu’elle s’aperçoit de toutes ses pensées. Car nos grandes perceptions et nos appetits, dont nous nous apercevons, sont composés d’une infinité de petites perceptions et de petites inclinations, dont on ne sauroit s’apercevoir. Et c’est dans les perceptions insensibles que se trouve la raison de ce qui se passe en nous, comme la raison de ce qui se passe dans les corps sensibles, consiste dans les mouvemens insensibles.
(3) On a grande raison aussi de refuter le R. P. de Mallebranche en particulier, lorsqu’il soûtient que l’Ame est purement passive. Je crois d’avoir demonstré que toute substance est active, et l’ame sur tout. C’est aussi l’idée que les anciens et les modernes en ont eue, et l’Entelechie d’Aristote, qui a fait tant de bruit, n’est autre chose que la force ou l’activité, c’est à dire un Etat dont l’action suit naturellement, si rien ne l’empeche. Mais la matiere premiere et pure prise sans les ames ou vies qui luy sont unies, est purement passive: aussi à proprement parler n’est elle pas une substance, mais quelque chose d’incomplet. Et la matiere seconde (comme par exemple le corps organique) n’est pas une substance, mais par une autre raison; c’est qu’elle est un amas de plusieurs substances, comme un étang plein de poissons, ou comme un trouppeau de brebis, et par consequent elle est ce qu’on appele Unum per accidens, en un mot, un phenomene. Une veritable substance (telle qu’un animal) est composée d’une ame immaterielle et d’un corps organique, et c’est le Composé et ces deux qu’on appele Unum per se.
(4) Quant à l’efficace des causes secondes, on a encore raison de la soûtenir contre le sentiment de ce Pere. J’ay demontré que chaque substance ou Monade (telles que sont les Ames) suit ses propres loix, en produisant ses actions sans y pouvoir etre troublée par influence d’une autre substance simple creée; et qu’ainsi les corps ne changent pas les loix Ethico-Logiques des ames, comme les ames ne changent point non plus les loix Physico-mecaniques des corps. C’est pourquoy les causes secondes agissent veritablement, mais sans aucune influence d’une substance
simple creée sur une autre; et les ames s’accordent avec les corps et entre elles en vertue de l’harmonie préetablie, et nullement par une influence physique mutuelle, sauve l’union metaphysique de l’ame et de son corps, qui les fait composer unum per se, un animal, un vivant. On a donc eu raison de refuter le sentiment de ceux qui nient l’Action des causes secondes; mais il faut le faire sans renouveller les fausses influences telles que sont les especes de l’Ecole.
(5) Le P. Mallebranche s’estoit servi de cet argument: que l’etendue n’étant pas une maniere d’être de la matiere, doit estre sa substance. L’Auteur de la Refutation distingue (Tom. 1. p.91) entre les manieres d’etre purement negatives et les manieres d’etre positives; et il pretend que l’etendue est une des manieres d’etre de la seconde sorte, lesquelles il croit pouvoir etre conçues par elles mêmes. Mais il n’y a point de manieres d’estre positives, elles consistent toutes dans la varieté des limitations, et toutes ne peuvent etre conçues que par l’étre dont elles sont les manieres et les façons. Et quant à l’étendue on peut dire qu’elle n’est pas une maniere d’etre de la matiere, et cependant qu’elle n’est pas une substance non plus. Qu’est elle donc? dirés vous, Monsieur. Je réponds, qu’elle est un attribut des substances, et il y a bien de la difference entre les attributs et les manieres d’être.
(6) Il me semble aussi que l’auteur de la Refutation ne combat pas bien le sentiment des Cartesiens sur l’infini, qu’ils considerent avec raison comme anterieur au fini et dont le fini n’est qu’une limitation. Il dit (p.303 du 1. Tome) que si l’esprit avoit une veue claire et directe de l’infini, le Pere de Mallebranche n’auroit pas eu besoin de tant de raisonnemens pour nous y faire penser. Mais par le même argument on rejetteroit la connoissance tres simple et tres naturelle que nous avons de la divinité. Ces sortes d’objections ne valent rien: car on a besoin de travail et d’application, pour donner aux hommes l’attention necessaire aux notions les plus simples, et on n’en vient gueres à bout qu’en les rappelant de leur dissipation à eux mêmes. C’est aussi pour cela que les Theologiens, qui ont fait des ouvrages sur l’eternité, ont eu besoin de beaucoup de discours, de comparaisons et d’exemples, pour la bien faire connoistre, quoyqu’il n’y ait rien de plus simple que la Notion de l’Eternité. Mais c’est que tout depend de l’attention en de telles matieres. L’Auteur adjoute (Tom. 1. p.307) que dans la pretendue connoissance de l’infini, l’esprit voit seulement, que les longueurs peuvent etre mises bout-à-bout et repetées tant qu’on voudra. Fort bien, mais cet auteur pouvoit considerer, que c’est déja connoistre l’infini, que de connoistre que cette repetition se peut tousjours faire.
(7) Le même Auteur examine dans son second Tome la Theologie naturelle du P. de Mallebranche, mais son debut me paroit outré, quoyqu’il declare de ne representer que les soubçons d’autruy. Ce Pere disant que Dieu est l’Estre en general, on prend cela pour un Etre vague et notional, comme est le genre dans la Logique; et peu s’en faut qu’on n’accuse le Pere de M. d’Atheisme; mais je crois que le Pere a entendu non pas un Etre vague et indeterminé, mais l’Etre absolu, qui différe des Etres particuliers bornés, comme l’Espace absolu et sans bornes différe d’un Cercle ou d’un quarré.
(8) Il y a plus d’apparence de combattre le sentiment du P. de M. sur les idées. Car il n’y a aucune necessité (ce semble) de les prendre pour quelque chose qui soit hors de nous. Il suffit de considerer les idées comme des Notions, c’est à dire comme des modifications de notre ame. C’est ainsi que l’Ecole, M. des Cartes et M. Arnaud les prennent. Mais comme Dieu est la source des possibilités et par consequent des idées, on peut excuser et même louer ce Pere d’avoir changé de termes et d’avoir donné aux idées une signification plus relevée en les distinguant des Notions et en les prenant pour des perfections qui sont en Dieu, auxquelles nous participons par nos connoissances. Ce langage mystique du Pere n’étoit donc point necessaire, mais je trouve qu’il est utile, car il nous fait mieux envisager nostre dependance de Dieu. Il semble même que Platon parlant des idées, et S. Augustin parlant de la verité, ont eu des pensées approchantes, que je trouve fort raisonnables, et c’est la partie du systeme du Pere de Mallebranche que je serois bien aise qu’on conservât avec les phrases et formules qui en dependent, comme je suis bien aise qu’on conserve la partie la plus solide de la Theologie des Mystiques. Et bien loin de dire avec l’auteur de la Refutation (T. 2. p.304.) que le systeme de S. Augustin est un peu infecté du langage et des opinions Platoniciennes, je dirois qu’il en est enrichi, et qu’elles luy donnent du relief.
(9) J’en dis presque autant du sentiment du P. M. quand il asseure, que nous voyons tout en Dieu. Je dis que c’est une expression qu’on peut excuser et même louer, pourveu qu’on la prenne bien, car il est plus aisé de s’y méprendre que dans l’article precedant des idées. Il est donc bon de considerer, que non seulement dans le systeme du P. M. mais encore dans le mien, Dieu seul est l’objet immediat externe des Ames, exerçant sur elles une influence reelle. Et quoyque l’Ecole vulgaire semble admettre d’autres influences par le moyen de certaines especes, qu’elle croit que les objets envoyent dans l’ame, elle ne laisse pas de reconnoitre que toutes nos perfections sont un don continuel de Dieu, et une participation bornée de sa perfection infinie. Ce qui suffit pour juger qu’encore ce qu’il y a de vray et de bon dans nos connoissances est une emanation de la lumiere de Dieu, et que c’est dans ce sens qu’on peut dire que nous voyons les choses en Dieu.
(10) Le Troisieme Tome refute le systeme de la Theologie revelée du Pere de Mallebranche, par rapport sur tout à la grace et à la predestination. Mais comme je n’ay point assés etudié les sentimens Theologiques particuliers de cet auteur, et comme je crois d’avoir assés éclairci la matiere dans mes Essais de Theodicée, je me dispense d’y entrer à present.
Il resteroit maintenant de vous parler, Monsieur, de la Theologie Naturelle des Lettrés Chinois, selon ce que le Pere Longobardi Jesuite et le P. Antoine de S. Marie de l’ordre des Mineurs nous en rapportent dans les Traités que vous m’avés envoyés pour en avoir mon sentiment, aussi bien que sur la maniere dont le R. P. de Mallebranche s’est pris pour donner à un Chinois lettré quelque entrée dans notre Theologie, mais cela demande une lettre à part. Celle que je viens d’écrire etant déja assés prolixe, je suis avec zele etc.