Remond an Leibniz

à Paris ce 18 d'Octobre 1715

GerhardtFrench

Aussitost que votre petite dissertation sur l’origine des François sera copiée, je ferai relier le manuscript suivant vos ordres et j’aurai l’honneur de le presenter de vostre part à S. A. R.

Je vous envoie une lettre pour vous que Monsieur l’abbé Conti m’avoit laissée en partant pour l’Angleterre, et j’y joins quelques articles extraits de ses lettres qui regardent Mr Newton; j’ai perdu ou je n’ai pu retrouver la derniere qui contenoit plus de choses, sur lesquelles j’aurois été fort aise d’avoir vos sentimens.

Si Mr. le Baron d’Imhoff n’est point parti, je lui donnerai ce paquet, car il a pris congé, ou j’userai de la permission que Madame m’a donnée. Cet Envoyé paroit homme doux et sensé.

Au moins ne me voyez pas plus occupé depuis la Regence. Je ne demande ni ne veux rien; je vois de mon petit appartement le tumulte de la cour et l’agitation des courtisans, mais je vois tout cela dans un calme entier.

Suave mari magno etc.

Actuellement le Regent pense et agit comme un vrai Romain, c’est à dire du bon tems de la Republique et avant les Graques, il veut retablir ce malheureux royaume; c’est une grande affaire, et il faut pour cela une paix sure, un long tems et une bonne administration en tout. Comme ses intentions sont parfaittes, je souhaite qu’il prenne des moiens convenables, et son esprit me le fait esperer.

Il me paroit que la tolerance sera assez de son gout dans les choses de religion. Je souhaite que dans l’affaire de la Constitution il soit aussi neutre qu’il croit l’estre; cela me semble necessaire pour prevenir un schisme toujours dangereux, car je suis pour la paix, fut elle fondée sur des erreurs. Mr le Cardinal de Rohan qui sort de mon cabinet, est charmé de son esprit et de ses manieres, c’est vous dire que tout le monde en est tres content.

Dans le moment un noble Italien qui vient de Londres m’a apporté une lettre de M. l’abbé Conti dont je vous ferai part; il ne me mande rien des affaires presentes d’Angleterre, mais je sais que les deux partis sont fort animez. Milord Stair qui est mon ami intime et homme de beaucoup d’esprit n’en disconvient pas.

M. Homberg est mort il y a quelques semaines apres une tres longue maladie, et le pauvre P. Mallebranche est aussi parti. Ils avoient des opinions bien differentes et se ressembloient assez par l’egalité et la douceur de leurs moeurs, car à Dieu ne plaise que je les compare ensemble sur tout le reste; je les aimois bien l’un et l’autre, et je respecterai toujours beaucoup la memoire du P. Mallebranche qui estoit un tres grand et un tres bel esprit.

Je finis parceque je suis un peu las de copier mon abbé Conti qui me paroit dans l’enthousiasme, pour moi je serai comme Marot

là me tiendrai où à present me tiens.

Apres un trait si galant, il ne me reste plus qu’à vous assurer des sentimens de respect et d’admiration etc.

à Paris ce 18 d’Octobre 1715.

Beilage.

Auszüge aus Conti’s Briefen an Remond.

30 Juin.

Mr Newton ne parle de l’ame et du corps que par rapport aux phenomenes, il proteste d’ignorer parfaitement la nature de ces deux etres. Par corps il n’entend que ce qui est étendu, impenetrable, pesant etc., par ame ce qui pense, ce qui sent en nous etc. Il dit qu’il n’ensuit pas davantage.

Le Docteur Clark va plus loin: il pretend qu’on ne sauroit prouver que l’ame soit quelque chose qui appartienne au corps, et voicy son raisonnement: on demontre que tout corps est divisible, mais on scait par les phenomenes que la substance pensante est quelque chose d’indivisible. Comme ces deux proprietez sont contradictoires, elles ne se sauroient trouver dans le mesme sujet; par consequent on ne peut prouver que le corps et l’ame soient la mesme chose. Je crois de ne me tromper pas en disant que cela ne prouve autre chose que l’existence de la force dans les corps: dans les corps il y a une force, et cette force n’est point les corps; par consequent elle a des proprietez differentes des corps.

M’ Newton pretend de prouver par les phenomenes que l’espace est une proprieté de la divinité; selon lui ou plustot selon ses disciples la pesanteur est produite par une cause qui n’est point mecanique: comme chaque partie de la matiere est pesante, on voit qu’il y a dans chaque partie quelque chose qui agit et qui agit avec ordre et par consequent avec intelligence. Comme cet estre est repandu dans toute la matiere, il est, selon lui, étendue: mais son etendu n’empesche point qu’il ne soit indivisible. L’espace ne se peut pas diviser, et croire que l’Espace est rien, c’est la plus grande folie du monde selon les Anglois. L’espace n’a aucun changement comme les corps, et comme il contient les corps, qu’il est le lieu des corps, qu’il est eternel, qu’il est immense, il a bien plus de perfections que les corps. Si vous demandez ce qu’il y a dans les espaces vuides de matiere, les Newtonistes vous repondent, que comme l’espace est une proprieté de la divinité, il y a tout ce qui accompagne la divinité.

Mr Newton croit que le systeme des corps qui est à present et qu’on appele le monde, ne sera point eternel, mais qu’il aura des changemens. Selon lui la terre diminue toujours et le peu de resistence qu’il y a dans les Espaces celestes change peu à peu le mouvement des Planetes. Il y a des Newtonistes qui pretendent que les Cometes entrent quelquesfois dans le soleil et qu’elles fournissent par là la lumiere qui sort du soleil pour la lumiere: on croit ici qu’il s’ecule toujours du soleil de petits corps qui font la lumiere.

Ce qui semble beau dans le systeme de M. Newton, c’est qu’il ne suppose rien et n’admet dans les choses que ce qu’il y voit; puis par sagacité il tire des consequences dont personne ne se seroit avisé. Il ne decide point sur les principes, mais si vous lui accordez qu’il y a certaines loix que l’experience nous fait voir, il tire delà les plus belles propositions qu’on ait jamais veues.

12 de Juillet.

On a publié dans les actes de la Societé Royale l’extrait du Commerce epistolicum avec des remarques à la fin touchant la philosophie. On fait voir la difference qu’il y a entre la methode de Mr Newton et celle de Monsieur de Leibniz. On pretend que dans celle de M. Newton il y a plus d’original et que tout ce que Monsieur de Leibniz a ajouté ne sont que des noms qui mal à propos introduisent des questions dans les mathematiques. On justifie après la physique de M. Newton. Il y a, dit on, une philosophie experimentale et une philosophie conjecturale. La premiere ne fait que tirer des consequences des experiences qu’elle compare: la seconde fait des hypotheses et tache par là d’expliquer la cause des phenomenes. M. Newton ne s’est appliqué qu’à la philosophie experimentale; des phenomenes de la force, de la pesanteur, de la force electrique et de la force magnetique il tire des consequences, il ne se soucie des causes: il ne decide pas si la cause de la pesanteur est mecanique ou non, il n’en scait rien; c’est aux Cartesiens et aux Leibniziens de la demontrer, s’ils peuvent. Voila en peu de mots toute sa justification.

Mr Newton ne veut pas expliquer ce que c’est que cet esprit tres subtile dont il parle à la fin de ses Principes; il scait certainement qu’il est materiel, il n’en cherche pas davantage; il n’a pas assez d’experiences pour aller plus loin; il est different de l’esprit ou du principe hylarctrique. On fait apres un parallele entre la maniere de philosopher de M. Newton et de Monsieur de Leibniz.

Mr Newton ne decide point sur la cause de la pesanteur, Monsieur Leibniz dit qu’elle est mecanique. L’un dit que les premieres parcelles de la matiere sont dures par le pouvoir et par la volonté du createur; l’autre qu’elles sont dures par les mouvements conspirants. Mr Newton n’ose affirmer que les motions de la machine animal soient mecaniques ou non, Monsieur de Leibniz donne ces mouvemens à l’harmonie preetablie. Mr N(ewton) dit que Dieu est omnipresens, mais qu’il n’est pas comme l’ame dans le corps; Monsieur de Leibniz appele Dieu Intelligentia supramundana, d’où il s’ensuit, dit on, que Dieu ne peut pas faire quelque chose dans les corps que par miracle. On le querelle fort sur le mot de miracle.

ce 30 d’Aoust.

Je vais trois fois la semaine chez Mr Newton et quand je reviendrai à Paris, je vous assure que vous serez content de lui et de moi. Vous ne pouvez pas croire combien il est scavant dans l’ancienne histoire et les reflexions justes et exactes qu’il fait sur les faits. Il a beaucoup lu et beaucoup medité sur l’ecriture sainte, mais il en parle avec une grande sagesse, bien du bon sens, en depouillant les expressions du sens allegorique et le reduisant à l’histoire. Comme il scait beaucoup l’ancienne histoire des Egyptiens et des Pheniciens ou plustost qu’il a beaucoup medité sur ce que de ces peuples en disent Herodote, Diodore, Eusebe, Manethon etc. il fait usage du caractere et du genie de ces peuples pour bien expliquer le sens de l’ecriture qui a été ecrite par des Orientaux, c’est à dire par des gens qui parloient de la meme maniere.

Il croit qu’on ne peut pas prouver par l’ecriture que la matiere a été créée, car le mot créer dans l’ecriture ne signifie que former. Il pense que les Etoiles et ce que nous appelons le Ciel a été avant la formation de la terre qui etoit enveloppée dans un grand abysme. Moyse, dit il, a ecrit l’histoire de la generation de la terre comme un homme qui etant dans les tenebres ecrivoit successivement ce qu’il voit paroitre. Cependant M. Newton ne pense point qu’absolument on puisse dire que la matiere est eternelle, ce qui est eternel est necessaire et parfait; or s’il y a un vuide, la matiere n’est pas tout. C’est un raisonnement fort simple, mais bien fort.

Il croit qu’on peut fort bien demonstrer par les phenomenes que Dieu existe, mais il distingue la nature et Dieu. La nature n’a point de domaine ni de providence et elle n’agit point par des causes finales; Dieu au contraire a tout cela.