Remond an Leibniz
à Paris ce 4 de Septembre 1715
On copie exactement vos savantes recherches sur l’origine des François, et je ferai relier ce manuscript d’une façon convenable. Mais comme le Roy Louis XIV est mort et que malgré les projets risibles de quelques fous malintentionez, Monseigneur le Duc d’Orleans est declaré Regent du Royaume, je crois qu’il seroit à propos que vous m’envoyassiez d’autres vers que les premiers; vous serez plus heureux. Puisque vostre escrit sera lu et par consequent tres prisé, il voudra mieux que je le lui presente
de votre part; le don sera reçu plus agreablement que s’il passoit par les mains de M. de Torcy.
Votre dialogue sur le Mallebranchisme et vos jugements sur la dissertation de Milord Shaftsbury m’ont fait un plaisir infini. J’ai encore été plus charmé de votre lettre latine sur les principes de Pufendorf; j’aurai la vanité de vous avouer que j’en ai toujours jugé de même, je ne le compare point à Grotius, quoique Grotius mesme ainsi que tous les Jurisconsultes ne prenne gueres la Justice qu’apres la societé etablie, il faut donc monter jusqu’à Platon qui considere la vertu dans l’homme pris à part et qui prouve que l’ordre qui se trouve ou qu’il etablit dans les facultez de son ame, dans sa republique interieure qui a un magistrat né, une populace, et des troupes qui peuvent se ranger du bon ou du mauvais costé, que cet ordre, dis je, fait sa perfection et son bonheur, le rend ami de Dieu qui est l’ordre même etc. Ce systeme est d’une simplicité et d’une fecondité qui me ravissent toujours; il est independant (selon Platon) des punitions et des recompenses dont il ne laisse pas d’approuver l’usage hors à l’egard de ceux qu’un bon naturel aidé d’une education tres eclairée peut faire connoitre et aimer la dignité et la beauté de la vertu en elle même. De cela seul on tire les principes du droit positif jusqu’aux cas les plus eloignez et dont la decision devient tres aisée.
J’ai fait rendre à Mr Martine et à M. de Fontenelle les Theodicées que vous leur aviez destinées, et ils vous en rendent mille graces.
M. de Sully a l’excellent ecrit que vous avez composé pour Monsieur le prince Eugene et que vous m’avez fait l’honneur de m’envoier; M. le Duc d’Aremberg a souhaité de le voir, quoiqu’à la vie qu’il mene ici, il ne paroisse pas fort occupé de metaphysique.
M. Coste a eu la bonté de me copier et de m’envoier d’Angleterre les judicieuses remarques, que vous avez faittes sur le livre de l’Entendement humain de M. Lock.
Mons. l’abbé Conti qui m’ecrit tres souvent, est charmé de ce pays là; il me paroit que M. Newton n’a rien de caché pour lui; je suis donc presentement tres instruit des sentimens particuliers des Philosophes Anglois. Les dernieres pages du livre de M. Newton sont bien embrouillées, sa conversation est plus libre et plus degagée.
M. Hugony est bien loin d’ici; quand je scaurai où il reside, je ne manquerai pas de lui faire tenir la lettre que vous m’avez envoiée pour lui.
Puisque vous m’avez montré quelque curiosité pour le livre de M. Terrasson, je vous l’envoie, atque his suppliciis te remunerabor.
J’y joins le livre du P. Du Tertre, Jesuite, contre la philosophie du P. Mallebranche qui se meurt.
Dans ce petit ecrit des missions etrangeres il n’y a rien de curieux que la dissertation du P. Longobardy; elle m’a paru instructive et bien exposer les opinions de Lettrez. J’y ai joint le petit dialogue du P. Mallebranche, c’est là dessus principalement que je vous supplie de m’ecrire un peu au long. Je vous avoue que je trouve du bon dans quelques dogmes de ces Chinois et je serais ravi que vous voulussiez bien y donner quelques moments pour mon instruction.
Mais n’avez vous point lu un petit livre de M. Colens Anglois sur la liberté de penser? il a été traduit en françois et vous feriez bien, Monsieur, d’y ajouter vos reflexions dont je suis tous les jours plus charmé. Si ce livret n’est point venu jusqu’à vous, je vous l’enverrai par M. le Baron d’Imhoff, dont le caractere sage et poli me plait tout à fait.
à Paris ce 4 de Septembre 1715.