Leibniz an Remond
Hanover 29. Juillet 1715
J’espere1 que la lettre que je me suis donné l’honneur de vous écrire depuis peu, aura eté rendue. Maintenant je prends la liberté, Monsieur, de vous donner avis que M. le Baron d’Imhof, Envoyé Extraordinaire de M. le Duc de Wolfenbuttel, sera bien tot à Paris, comme il me le mande par une lettre écrite de Londres le 16 de Juillet, où il marque qu’il partira sans faute dans la semaine suivante, pour la Cour de France. Or il a bien voulu se charger d’un petit paquet pour vous, que je ne doute point qu’il ne vous fasse rendre bien tot apres son arrivée. Cependant j’ay voulu vous en avertir, Monsieur, parce qu’il ne s’arretera gueres en France, apres avoir executé sa Commission; et je souhaiterois qu’il donnât à M. le Marquis de Torcy un Discours que j’ay composé sur l’Origine des François, que je ne serois point faché qui fût presenté au Roy, si ce Ministre le trouve à propos. Je vous l’envoye maintenant. Ce ne sont que peu de feuilles; j’y decouvre quelques notices inconnues à M. de Valois, et à d’autres habiles Ecrivains, parce que j’ay veu des Auteurs anciens, qui leur avoient eté inconnus. Or je souhaiterois que cette piece fût copiée par une bonne main, et reliée bien proprement in octavo, pour pouvoir etre presentée à M. le Marquis de Torcy par M. le Baron d’Imhof, et j’ose vous supplier, Monsieur, d’en avoir soin; et si vous trouvés quelque chose qui ne soit pas assés bon François, vous m’obligerés de le corriger.
On pourroit mettre, mais seulement dans la Copie qui pourroit etre presentée à M. le Marquis de Torcy, les vers suivans, placés au revers du Titre:
Exiguis egressa locis Gens Francica tandem
Complexa est sceptris solis utramque domum.
MAGNE TIBI LODOIX debet fastigia tanta,
Et capit ex uno Natio fata Viro.
Madame m’a fait la grace de me faire savoir par une personne avec laquelle Elle entretient commerce icy, qu’Elle me permet de luy faire adresser les lettres que je voudrois envoyer à Monsieur l’Abbé de St. Pierre. Je luy ay envoyé la copie d’un Discours Allemand, qu’un savant Landgrave de Hesse a fait autresfois sur une proposition semblable à la sienne, et dont il a accusé la reception. Mais si Madame me permettoit d’adresser encore à son Altesse Royale les lettres que je me donnerois l’honneur de vous écrire, cela iroit mieux; et je vous laisse juger, Monsieur, si vous trouverés à propos de luy demander cette permission.
Je serois bien aise, Monsieur, d’apprendre si M. votre frere se trouve maintenant à Paris, ou dans le voisinage, car on m’a dit qu’il avoit fait un tour en Angleterre. S’il en est de retour, ou s’il est en France, je me donneray l’honneur de luy écrire.
Je crois vous avoir marqué que vous trouverés quelqu’une de mes bagatelles dans le paquet que M. le Baron d’Imhof vous apportera. Il y aura mes Remarques sur le Discours de Mylord Shaftsbury, touchant l’usage de la Raillerie: item une maniere de petit Dialogue sur quelques sentimens du R. P. Malebranche. Mais on peut dire que ce sont des Discours Exoteriques, et nullement Acroamatiques. Il y aura encore un ou deux exemplaires de ma Theodicée. C’est que d’abord que ce livre fut publié, un de mes amis allant en France fut chargé de ma part d’en donner un à M. de Fontenelle, et un autre à M. Martine, qui fait nos affaires à Paris; mais quelques personnes de consideration luy ayant enlevé ces deux exemplaires, il ne put y satisfaire. Ainsi je ne say si je puis oser vous supplier, Monsieur, de faire donner ces deux exemplaires à ces deux Messieurs là, avec un mot de compliment de ma part, qui marque la cause du retardement.
Monsieur le Duc d’Aremberg avoit veu à Vienne le Discours que j’avois destiné à M. le Prince Eugene, et que je vous ay envoyé aussi par Mr. Sully. Or M. le Duc m’ayant fait prier dernierement par Mr. Sully de luy en laisser prendre une copie, je ne say, Monsieur, si je n’abuse pas de vos bontés en vous priant de luy communiquer ce Discours, en cas que Mr. Sully vous le demande.
Je comprends bien, Monsieur, ce que vous me dites au sujet de deux personnes connues dans la republique des lettres, l’un Religieux, l’autre Abbé, qui m’honorent de quelque correspondance, et se montrent officieux à mon egard. Et vous jugés bien qu’il est juste que je leur marque reciproquement de la consideration, quoyque je ne sois pas tousjours dans leur sentimens, et qu’ils ne se donnent point la peine d’entrer dans les miens. Et si je me trompe, j’aime tousjours mieux me tromper à l’avantage qu’au desavantage des personnes. Je suis encor de cette humeur en lisant les auteurs. J’y cherche non pas ce que j’y pourrois reprendre, mais ce qui y merite d’etre approuvé, et dont je pourrois profiter. Cette methode n’est point la plus à la mode, mais elle est la plus equitable et la plus utile. Cependant quoyqu’il y ait peu de personnes et peu de livres où je ne trouve quelque chose dont on pourroit profiter, je say faire différence comme il faut, entre les uns et les autres, par rapport à l’estime et par rapport à la confiance.
Repassant sur le contenu de cette lettre j’en suis quasi tout honteux, et tenté de la dechirer, parce qu’elle ne contient que des commissions dont je vous charge, et j’ay peur qu’elles n’aillent à l’importunité. Mais votre bonté me rassure, et je remets le tout à votre commodité, etant avec zèle etc.
Hanover 29. Juillet 1715.
- 1Von diesem Brief fehlt das Original unter den Leibnizischen Manuscripten.